MOINEAUX SANS NID N° 64
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64 – UNE IDEE DE ROBERT
Robert ne se sentait pas la force de retourner s’enfermer dans son atelier. La solitude lui faisait peur. Il ne pouvait rentrer face à face avec sa douleur et mettre de l’ordre dans les idées qui tourbillonnaient dans son cerveau. Le doute s’était glissé dans son âme. Et le doute est le pire supplice pour l’homme.
La certitude, l’évidence d’un malheur pouvant vous écrasez et laisser une cicatrice douloureuse pour toute votre vie. Mais le doute est un poison qui empêche de vivre, qui tient les nerfs tendus, ne laisse aucun repos à l’esprit, puisque celui-ci ne peut s’appuyer sur aucune certitude même infiniment douloureuse.
En proie à ce tourment dévorant, Robert se jeta dans le tourbillon de la grande ville pour s’y perdre et s’y confondre. Il lui semblait avoir continuellement devant les yeux, cette lettre maudite ... et, cependant, il devait être connaissant à Alice de la lui avoir faire lire !
Maintenant, il ne pouvait plus douter de la sincérité de cette femme amoureuse de lui qui s’était montrée franche et loyale en mettant devant lui, son cœur à nu.
— Oui ! Oui ! Il voyait toute la loyauté de sa conduite ; Alice reconnaissait la culpabilité de ses frères et déclarait qu’elle les défendrait toujours. Mais, en même temps, elle était disposée à donner toute sa fortune au fils de son oncle.
C’était une femme honnête et une sœur courageuse. Robert lui-même aurait agi comme elle. Evidemment, le malheureux était loin d’imaginer qu’un être si beau, si désintéressé en apparence, fût capable de cette chose infâme ; lui montrer une fausse lettre. Une telle idée ne pouvait lui venir à l’esprit !...
Mais il ne pouvait, non plus, admettre tant de fausseté et d’hypocrisie en Valérie ! Et cependant, ce monsieur Bertil lui avait semblé un parfait honnête homme ; son comportement avait été absolument correct.
Devait-il suivre le conseil de cet homme ? Dans ce cas, il ne devait plus s’occuper de Valérie. Il faudrait étouffer l’amour en lui, se vouer à la peinture, faire connaître à la France quel grand artiste il était ...
Depuis quelques temps, il avait abandonné la peinture/ Oh ! Il avait la nostalgie du temps où il ne pensait qu’à son travail, l’âme tranquille et l’esprit serein, libre de toute préoccupation.
« Assez ! Assez ! Se disait-il. Je veux retourner à ma paix, à mon art, à ce que j’aime le plus au monde ! J’ai été malheureux avec mon premier amour ... Je ne veux pas me détruire pour lui ! Adieu, Valérie, adieu ! Elle-même me conseille de l’oublier ... Vérité ... Comédie ... Hypocrisie intéressée ? Je ne sais pas ... Quoi qu’il en soit, je ne peux continuer à vivre ce supplice. Depuis que je connais Valérie, j’ai souffert plus que depuis que je suis né ! »
« Mes pinceaux dorment abandonnés et quand, par hasard, je les reprends, ils ne m’obéissent plus ... J’hésite, l’inspiration me fuit, je me sens fini ... Oui, oui, il faut en terminer une fois pour toute. »
Tout en soliloquant ainsi, il se trouva, sans l’avoir cherché, devant le Palais de Justice. Il entra et se dirigea vers le bureau du juge d’instruction. Il s’aperçut, alors seulement, qu’il n’avait pu résister au désir de savoir si la lettre écrite par Jean Marigny était arrivée et quel effet elle avait produit.
Par chance, le magistrat était là.
— Encore vous ? S’étonna-t-il. Que voulez-vous ?
— Pardonnez-moi, monsieur le juge, je venais vous demander si mademoiselle Labeille est toujours au secret.
— Non.
— M’accorderiez-vous la permission de la voir ?
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Ce n’est pas possible aujourd’hui, mais je vous ferai donner un laisser passer pour demain. Vous pourrez lui rendre visite de dix heures à midi.
— Je vous remercie beaucoup, Monsieur ! Pensez-vous pouvoir la remettre en liberté ?
— Sûrement pas ! Bien que nous ayons reçu une lettre signée Jean Marigny et dans laquelle celui-ci déclare qu’elle est innocente.
— Mais alors ? demanda Robert, avec anxiété.
— Bah ! Nous connaissons trop bien ces méthodes pour nous y laisser prendre, expliqua le magistrat. Quel crédit peut-on faire à la parole d’un assassin ?
— Il n’a pas encore été arrêté ? demanda le jeune homme.
— Non ! La police a perdu sa piste et je n’arrive pas à comprendre ce qui a pu se passer.
— Alors, Monsieur, puis-je me permettre de vous indiquer le moyen de le retrouver ? dit le peintre, après une légère hésitation.
L’homme de loi le regarda avec surprise.
— Vous ? demanda-t-il comme s’il craignait de n’avoir pas bien compris.
— Oui, Monsieur. Il vient parfois aux profanes des idées qui ne se présentent pas toujours aux hommes de métier.
Robert venait de penser à l’improviste au moyen de découvrir la vérité sur la prétendue fausseté de Valérie.
— Voyons cela, murmura le magistrat.
— Mettez l’accusée en liberté.
— Si c’est là tout votre moyen pour attraper l’autre !... ironisa le juge, en secouant la tête avec un grand rire.
— Ne riez pas, je vous en prie ! Si Valérie est vraiment coupable, elle ira à la recherche de son amant ...
— Diable ! C’est vrai ! s’exclama le magistrat.
— Libérez-là, en lui disant que rien de positif n’a été relevé contre elle, mais ne la perdez pas de vue, ajouta Robert. S’il est vrai, comme elle le dit, qu’elle hait cet homme et que tout est fini entre eux, elle ne cherchera pas à le revoir. Si, au contraire, c’est une menteuse, si elle est sa complice et continue à l’aimer, elle lui écrira ou essaiera de la retrouver, car elle doit certainement savoir où il est.
— Vous avez raison ! L’amour est quelquefois la perdition des humains !
Le juge était tout content ; il lui semblait que son idée était géniale ; il ne se souvenait plus, en effet, qu’elle n’était pas de lui ; mais, par le fait qu’il avait daigné l’approuver, elle devenait sa propriété !
Si, par ce moyen, il parvenait à faire arrêter Jean Marigny, il monterait cette idée en épingle et parviendrait peut-être à obtenir de l’avancement.
— Je vais tout préparer pour faire mettre la prisonnière en liberté, dit-il.
— Quand pourra-t-elle sortir ? demanda Robert avec anxiété.
— Demain, à la première heure.
— Jean Marigny pourrait avoir déjà franchi la frontière, fit observer le jeune homme.
— C’est possible, en effet ... Je la ferai donc sortir dans une heure ou deux au maximum ... Je me rends compte que vous vous intéressez beaucoup à cette demoiselle.
— Oui ! Je la connais depuis longtemps ...
— Mais vous n’irez pas lui rendre visite tout de suite, parce que, dans ce cas ...
— Eh bien ?
— Vous pourriez l’avertir de ne pas aller voir son Jean !
— Je vous donne ma parole d’honneur que je ne lui parlerai pas de cela ! s’exclama solennellement le jeune homme.
— Je ne mets pas votre parole en doute, Monsieur, mais dans le cas présent, ça ne suffit pas, fit le juge, pensif.
— En confidence, révéla alors Robert, je vous dirai que je suis, plus que tout autre, avide de savoir si elle aime encore cet homme.
— Je comprends, je comprends ! Murmura le magistrat perplexe. Mais que pensez-vous obtenir d’un entretien avec elle, voyons ?
— Je veux lui parler d’une chose qui n’a rien à voir avec le procès ! répondit le jeune peintre.
— Bon ! Faites comme vous le voulez. Mais il reste entendu que quelqu’un vous surveillera et écoutera votre conversation. Désirez-vous autre chose ?
— Non, rien ! Et encore merci, Monsieur !
Robert sortit, et quand il fut dans la rue, il se demanda préoccupé : « Qu’est-ce que je viens de faire là ? Pourquoi y suis-je venu ? Pourquoi m’occuper encore de cette femme ? »
Et malgré tout, il prit le chemin de la prison des femmes.
Pendant ce temps, le juge disait à son secrétaire.
— Nous la mettrons en liberté pour trois ou quatre jours, puis nous la ferons arrêter de nouveau !
Dans sa cellule, Valérie se sentait mourir de douleur et surtout de honte. Par un phénomène étrange, elle ne venait à ne pas vouloir sortir de prison ; l’idée qu’on pourrait la remettre en liberté lui faisait presque horreur.
Ici, elle était seule avec Dieu et sa conscience. Le jugement du monde, le discrédit, la douleur de son père, le mépris possible de Robert, rien de tout cela n’arrivait jusqu’à elle. Si la mort s’était présentée elle l’aurait accueillie avec joie.
Il lui semblait que rien ne pouvait plus la réhabiliter, que sa faute était à tel point avérée, que personne ne croirait jamais à son innocence. Le juge d’instruction avait presque réussi à la convaincre de sa culpabilité, en provoquant dans son esprit, par la répétition de ses accusations une espèce de confusion qui l’avait amené aux limites de la folie.
Elle croyait aussi que, si elle sortait de là, tout le monde la fuirait.
A ce moment une surveillante entra.
— Valérie, je vous apporte une bonne nouvelle, lui dit-elle avec un sourire. Votre innocence à certainement été prouvée, on vous remet en liberté !
La jeune fille baissa la tête. De grosses larmes commencèrent à couler sur ses joues pâles.
— Mais ... vous ne vous réjouissez pas ? Interrogea la femme, surprise. Vous pleurez au lieu de rire ?
— Je ne sais pas, Madame ... Je ne sais plus ! Balbutia la malheureuse en relevant ses yeux douloureux. Je voudrais mourir ! Quelle honte ! Tous les gens sauront que j’ai été en prison.
— Mais puisque vous êtes innocente, vous ne devez pas avoir honte ! Les gens vous plaindront au lieu de vous accuser et de vous repousser.
— J’ai été en prison, se lamenta Valérie, la voix cassée par les sanglots, il restera toujours quelque doute sur mon innocence !
— Ne pensez pas cela ! Dieu a simplement voulu vous éprouver.
— Il m’a tant et si douloureusement éprouvée déjà ! Cria la jeune fille.
— Allons, venez, fit la surveillante. On vous attend au bureau pour vous donner votre levée d’écrou. Courage !
La brave femme la prit doucement par le bras et la conduisit au bureau où les formalités de son élargissement furent réglées rapidement ; on lui remit les objets personnels qu’on lui avait enlevés lors de son arrestation et bientôt, le lourd portail se refermait derrière elle ; elle était libre.
Mais il y avait là un petit groupe de voyous qui lui lancèrent quelques compliments grossiers. Elle sursauta et pensa avec tristesse qu’elle venait à peine de franchir ce seuil et que, déjà on commençait à l’insulter.
( A SUIVRE LE 4 OCTOBRE )