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LES QUATRE FILS BOZEC

2 Octobre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

 

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Le père Bozec était un vrai terrien de la terre bretonne. Ses champs de blé, d'avoine et de sarrasin, ses enclos de,pommiers, ses cochons, ses vaches et son fumer, il ne connaissait que ça. Avant d'être cultivateur à son compte, il avait été gars de ferme. De douze à vingt cinq ans , il avait écu par écu, arrondi une petite épargne. Puis il avait loué une métairie et, comme il était un travailleur héroïque, levé dès quatre heures, coucher le dernier, il avait fini par devenir propriétaire de quelques « journées » de terrain.

Une femme et quatre garçons composaient sa famille et besognaient sous son contrôle. Il ne les ménageait pas : « Faut que tout le monde gagne sa pâtée » disait-il. La femme accoutumée comme lui au labeur de a ferme accomplissait silencieuse les tâches domestiques et ne quittait la salle obscure, poussiéreuse au sol de terre battue, que pour aller « tirer les patates », traire les vaches , porter aux bêtes leur nourriture ou laver le linge à la fontaine commune. Bozec ne s'apercevait même pas de ce qu’avait de précieux une telle assiduité. Il travaillait ; sa femme travaillait ; ce n'était ni bien ni mal, c'était pas l'ordre, tout simplement.

Les enfants... Ah ! Nom d'un chien !de ce côté-là ça clochait. Sans doute ils obéissaient surtout quand une taloche leur faisait sentir la puissance de l'autorité paternelle. Chacun d'eux économisai le salaire d'un journalier mais ils manquaient de vocation. Souvent quand le père occupé à piquets des betteraves ou à ramasser des pommes gaulées, se redressait, il surprenait l'un d'eux immobile, debout, les bras ballants, et qui regardait la mer. Il jurait alors, il se livrait à une furieuse colère, injuriait le fainéant, maudissait l'éducation qu'on donne aujourd'hui et qui détourne les enfants des saines idées.

La mer était son ennemie. La seule tristesse qui lui vint de ses champs prospères, amoureusement ensemencés, était que, delà, on découvrait la mer. A perte de vue, elle étalait sa mystérieuse immensité. Il la détestait comme une chose bête; inutile, inféconde. Il la haïssait comme une débaucheuse de paysans. Lui, jusqu'à présent, n'avait pas eu à souffrir du mal qu'elle faisait. Mais il en sentait grandir la menace. Autour de lui, le district entier était dépeuplé d'hommes. La main-d’œuvre — heureusement qu'il n'en avait pas besoin ! — devenait de plus en plus coûteuses. Tous les gens valides partaient au service comme marins. Dès lors, ils étaient perdus pour la terre. Caboteurs, pêcheurs de la côté ou Islandais, on ne les renvoyait plus aux champs. Les uns disparaissaient pendant des mois ou des années. Au retour ils s'installaient au cabaret, payaient à boire à qui voulait, et montaient la tête des jeunes gens avec des histoires de pays merveilleux, de bordées formidables, d'amours exotiques. Ils dépensaient tout leur argent, puis le pécule épuisé, se rembarquaient laissant derrière eux, comme des ferments mauvais, le mépris de l'or si insoucieusement gaspillé, des mirages de contrées lointaines, un besoin confus de vie plus large, d'espace, et surtout surtout, le dégoût de la terre.

— Ah ! Saleté... grondait le père Bozec et il crachait rageusement du côté de la gueuse.

Quand l'aîné, Yves-Marie eut vingt et un ans, il fut envoyé à Brest comme matelot de l'État. Ses frères le regardèrent partir avec envie. Pendant les rares permissions qu'il eut durant ses quatre années de service, ils ne le quittaient pas. Ces petits bretons taciturnes se faisaient bavards pour parler avec Yves-Mare des distractions du bord, des pays entrevus. Le soir, de son lit clos, le père Bozec les entendait encore causer, dans la soupente o ils couchaient au-dessus de lui et il devinait leur conversation. Il connait d'étranges nuits, d'insomnie fiévreuse lui que, d'habitude le travail du jour laissait tellement harassé qu'ils s'endormait à peine couchée s'anéantissait jusqu'à l'aube das un sommeil invincible.

Avant qu'Yves-Marie eut fini son temps, Vincent le cadet, partit au service, dans la flotte, bien entendu. Il fallut pour le suppléer à la ferme, engager un tâcheron.

Puis ce que le père Bozec avait tant redouté se produisit, Yves-Marie ses quatre années terminées fit une courte apparition au pays et s'engagea presque aussitôt à bord d'un long courrier. Et ce fut cette année-là que François, le troisième fils, devint solda à son tour et comme ses aînés, fut incorporés dans les équipages de la flotte.

Plutôt que de s'adjoindre un nouveau gars de ferme, Bozec préféra laisser en jachère une partie de son bien. Il ne décolérait plus. Le spectacle de ces terres incultes le faisait souffrir jusqu'au fond de l'âme. Il avait quand il passait sur les champs en friche, jadis riche de moissons, des serrements de cœur comme il ne se fût pas cru capable d'en ressentir. Inconsciemment il éprouvait pour le domaine qu'il avait construit mis en valeur, créé, en somme l'attachement de tout être pour ce qui représente l'effort de sa vie. Il ne voulait pas que cela, qui était son œuvre, qui aurait été sa raison d'être parmi les vivants, s'anéantit après sa mort. Un malade qui pressent sa fin imminente, qui prévoit la désagrégation de sa chair, la destruction de son corps, n'est pas plus torturé que ne l'était le père Bozec. A la pensée de sa ferme morcelée, occupée par d'autres que eux de sa race, de toute son existence de labeur rendue vaine.

Un seul fils restait auprès de lui, Hervé, beaucoup plus jeune que les trois autres. Il reporta sur lui tous ses espoirs. De longues années se passeraient encore avant qu'il fut atteint par la conscription. D'ici là, Vincent e François il le savait très bien, déserteraient la ferme pour la mer, à l'exemple d'Yves-Marie. Il fallait que celui-là ne les imitait pas. Bozec décida violemment en lui-même qu'Hervé ne serait pas marin. Non ! Non ! Non !... Jamais il ne souffrirait que son dernier garçon fût exposé à la tentation fatale. Hervé ferait son service dans l'armée de terre. Le député ne refuserait pas d'intervenir pour cela. Et pour empêcher que le jeune homme en sollicitant directement son inscription à la marine, rendit impossible cette combinaison le père Bozec entrepris de le conquérir à la vie paysanne.

Il se fit bon homme, peu exigeant, libéral même. Hervé travaillait à ses heures et aux besognes qui lui plaisaient. Le dimanche il avait toujours le porte-monnaie bien garni et pouvait rivaliser de faste avec les matelots permissionnaires qu'il rencontrait aux cabarets du village. Plus de mauvaise humeur, plus de gronderies, plus de taloches, il était traité en fils de famille.

Une seule fois le père Bozec faillit à son parti pris d'indulgence. C'était un dimanche soir. On attendait le gars qui tardait à rentrer. Sept heures, huit heures sonnèrent à l'horloge.

— Mangeons la soupe, dit le fermier, il est en bordée. Tant qu'il s'amusera comme ça, y aura point de mal.

Pourtant à dix heures, voyant que l'enfant n'arrivait pas, il prit son chapeau et petit aux nouvelles.

Vainement il visita les trois « débits » où il pensait rencontrer son fils. Pas d'Hervé. On l'avait bien vu, au commencement de l'après-midi, mais il était parti, on se sait en compagnie de quelques camarades qui, eux non plus, n'étaient pas rentrés. D'autres parents du reste, également inquiets rejoignaient le père Bozec, et comme lui s'enquéraient. Un crépuscule d'orage augmentaient les appréhensions.

— Pourvu qu'ils ne se soient pas noyés ! Dit tout à coup une servante.

On la questionna et après des réticences, elle avoua le projet qu'un des gars, en partant lui avait mystérieusement confié.

— Ils ont pris la route comme pour aller à Kervozion, mais au calvaire, ils ont tourné à droite vers la falaise et ils ont été embarquer dans la barque à Pierre-Marie de Port-Kestel qui les attendait pour promener en mer.

— Et où qu'ils ont été ?

La servante hésita puis sentant la nécessité de tout dire :

— A la Roche-aux-Fées que m'a dit Johanneck.

— A la Roche-aux-Fées ?

Ce fut une épouvante. Aucun endroit de la côté n'était réputé plus dangereux. Il fallait pour s'y aventurer sans trop de péril, un pilote exercé et qui connait à fond les passes et les brisants. La Roche-aux-Fées est un groupe d'écueils situés hors de la route des navires, et que ne surmonte aucun feu. Ils occupent le centre d'un courant impétueux qui durant la haute-mer alors que les récifs sont submergés, forme une sorte de tourbillon. Par les temps calme et quand il vente une brise modérée, on peut avec beaucoup de précautions, se hasarder dans les parages. Mais quand il fait gros temps — et cette nuit-là une forte bourrasque chassait du large devant elle des amas de nuages noirs — alors, toute barque égarée à proximité de la Roche-aux-Fées est infailliblement engloutie dans le tourbillon ou fracassée contre les brisants.

Dans l'affolement général au milieu des jurements et des lamentations, le père Bozec restait stupide, assommé par la douleur. L'angoisse qu'il éprouvait ne venait pas de l'appréhension de perdre un fils. Elle était faite de colère, de déception, de rancune. Celui-là comme les autres, alors ! Le même mépris de la volonté paternelle, la même égoïste folle de grand espace, de fuir loin de la terre.

Il resta inerte aux préparatifs du sauvetage ; vit sans mot dire , la Marie-Anne, la plus forte barque du petit havre, appareiller et, montée par des hommes déterminées, se perdre en louvoyant dans la nuit. Il restait assis sur un des bancs de la salle d'auberge, absorbé dans de sombres pensées qui faisait grimacer sa face et s'incruster ses ongles dans la toile cirée de la table. Le temps passait sans qu'il y pris garde. Au dehors le vent soufflait en tempête.

Enfin une rumeur, des appels, des cris échangés dans les ténèbres orageuses ; puis un long silence sinistre, et soudain des clameurs de deuil des gémissements. La Marie-Anne rentrait et, durant la manœuvre du mouillage , annonçait les tristes nouvelles. On avait trouvé cramponné à la barque retournée, un des imprudents qu'on ramenait, demi mort d'asphyxie et de froid les autres avaient disparu et après de longues recherches infructueuses on pouvait les considérer comme morts. Tout de suite le nom du survivant circula de bouche en bouche et le père Bozec l'entendit ; c'était son fils Hervé Bozec.

Toujours muet il se leva et, sans vouloir attendre que le jeune homme fut débarqué, rentra chez lui.

Durant plusieurs jours, il resta taciturne et jusqu'à ce qu'Hervé malade la suite de l'accident, fut tout à fait rétabli, il affecta de ne pas le voir quand les heures de repas le mettaient en sa présence. Le dimanche suivant, il lui commanda de le suivre, l'emmena dans les champs, à l'écart et, après s'être assuré qu'ils étaient seuls, lui dit, lui siffla dans l'oreille.

— Écoute gars. Je me suis mis dans la tête que tu reprendrais la ferme après moi et il faut que ça se fasse. Aussi t'entends bien ce que je te dis : moi vivant, tu remettras plus les pieds dans un bateau ou bien... — il se rapprocha et, les dents serrées comme s'il eût craint de mordre, baissant la voix — ou bien... gare à toi !... T'as compris.

A partir de ce jour il surveilla son fils de plus près et put constater qu'aucune désobéissance nouvelle ne s'étaient produite. Peu à peu il redevient moins sévère. De nouveau Hervé fut traité avec douceur, il eut de l'argent, il put s'amuser. Mais il le faisait sans abandon. C'était lui maintenant qui se montrait taciturne. Surtout quand l était question du service militaire dont l'époque s'approchait pour lui, il fuyait les entretiens avec son père, on n'y parlait qu'évasivement.

Le père Bozec pourtant avait fait des démarches. Il avait obtenu qu'Hervé à moins qu'il n'en exprimât l'expresse volonté — auquel cas toute action serai superflue — ne servirait pas dans la flotte. Le jour du conseil de révision il l'accompagna au bourg. A la sortie, il questionna.

— T'es pris bon ?

— Oui.

— Et alors si bien que t'en lignard maintenant ?

— Dame.

Hervé répondit d'un ton revêche, et détournait sournoisement les yeux. Le père Bozec se sentit inquiet.

— T'as point demandé à partir, je pense ?

— Et pis après ?

Le vieux chancela, il dut s'arrêter et ferma les yeux pour ne pas tomber ; car tout se brouillait autour de lui. Quand cette défaillance fut domptée :

Va-t-en ! Va-t-en ! Gronda-t-il d'une voix rauque.

L'autre haussa les épaules et s'en fut rejoindre des camarades. Demeuré seul, le père Bozec acheva de se ressaisir. Chose étonnante comme une trop brusque secousse eût brisé en lui un ressort, il se sentait incapable de violence. Il n'éprouvait pas de la fureur, mais une sorte de rage froide. Lucidement il réfléchissait. Il se rappela tous ses déboires les désertions successives d'Yves-Marie, de Vincent, de François, les champs délaissés, les bestiaux vendus. De tout cela il rendait responsable Hervé. Peu à peu une idée s'imposa à lui, rallia autour d'elle toutes les autres pour se venger. Il médita longtemps et de retour chez lui demanda à sa femme si le gars était rentré car il craignait que, méfiant, Hervé n'eût résolu de quitter la ferme jusqu'à son départ pour le service. Elle lui répondit qu'il était là. Il dit simplement « c'est bien » et se coucha.

Que se passe-t-il en l'esprit du fermier ? Jamais il n'avait montré meilleur visage qui ne le fit le lendemain, Hervé qui s'attendait à être rudoyé, chassé peut-être en fut tout déconcerté. Non seulement son père lui parlait comme si rien ne s'était passé, mais il était, contre son ordinaire, bavard et presque souriant. Avait-il pris son partit de l'inévitable ? Espérait-il une suprême tentative de conciliation, arriver à détourner enfin le jeune homme de son projet ? Hervé tout heureux de cette bienveillance, n'en cherchait pas les motifs et se contenter d'en apprécier avec un sourire narquois, les heureux effets.

Mais il crut rêver quand un jour, il entendit le vieux lui proposer une promenade en mer. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Le père deviendrait-il fou par hasard ?

— Tu ne t'attendait pont celle-là, mon gars ? Dame ? C'est pourtant bien naturel. Puisque vous ne pensez que dans la navigation, toi et les autres, faut croire que ça en vaut le coup. Il n'est jamais trop tard pour bien faire, comme on dit. De sorte que je vas en essayer à mon tour. T'es point homme à refuser ça, je pense ?... Alors ma foi, embarque !...

un peu interloqué tout de même de cette fantaisie mais comme au fond, il lui coutait peu de la satisfaire. Hervé descendit sur la havre avec son père, le fit monter bord d'un canot et mit la voile.

Bozec un peu embarrassé au début, ne tarda pas à s'intéresser à la manœuvre il voulut connaître le jeu des cordages, de la voile au gouvernail. Petit à petit Hervé s'animait à ses propres explications, il cédait au plaisir d'émerveiller son compagnon, tirait des bordées savantes, amenait soudain la flèche et laisser tomber avec un « pffoc » sourd le grappin de mouillage.

— Tiens, tu vois, nous sommes d'aplomb sur la basse aux Moines. Y a pas de meilleure plate pour le poisson. Ce que j'en ai pris des brèmes par là, et des belles !

En désignant du doigt divers ponts de la côte :

— Y a pas à dire, en plein sur le mouillage ! Tu connais pas les « remarques » ? Eh ben, il faut apercevoir la cabane aux douaniers par le bout du qua et la Tour Blanche par la pointe du Ménard étant à trente encablures juste en face du Trou-de-la-Vieille. En plein dessus, je te dis !... C'est y manœuvré, ça ?

Le père hochait la tête avec une approbation flatteuse. Le jeune homme reprenait.

— Quel malheur ne n'avoir point de quoi gréier quelques lignes. Pour sûr on aurait rapporté une friture à la maison ! Il fait si calme.

— Bah ! Ça sera pour un autre coup disait Bozec. Je sens que ça me plait, ces promenades-là. C'est-y que je serais marin sans m'en douter ? Y a du bon alors.

Et ils repartaient en causant plaisantant pour la première fois camarades. Le vieux voulut à toute force prendre la barre. Il s’embrouilla d'abord quelque peu dans le jeu des manoeuvres et du gouvernail, offrit plusieurs fois le travers à la lame, au risque d'embarquer des paquets de mer. Finalement comme la chose, après tout, n'est pas malaisée, il parvint à conserver sa direction et sans trop d'embardées, pilota lui-même le canot jusqu'à la grève.

Dès; lors, tous les dimanches, à la stupeur de sa femme et malgré les brocards de ceux qui, sachant sa répulsion forcenée de la mer, plaisantaient cette vocation tardive, il navigua avec Hervé, il ne tarda pas à devenir un marin fini. Il connaissait les courants de la côte et leur orientation qui change selon la marée, savait prendre le vent, serrer au plus près ; maintenant c'était lui qui tenait couramment la barre, tandis que son fils paressait allongé à l'avant ou laissait courir une ligne boettée de blanc pour le maquereau.

Novembre arriva, mois de bourrasques. Les grains n'empêchaient le père Bozec de sortir en mer car, ainsi que tous les novices, il était volontiers imprudent.

Huit jours encore et le gars, désigné pour Toulon allait rejoindre le Formidable, sur lequel il devait prendre son service. Le matin du dernier dimanche, le fermier proposa la promenade coutumière.

— Or donc gars, puisque tu dois partir à semaine, on va naviguer encore une fois. Car ça te tient toujours, de servir dans la flotte ?

— Dame, probable !

— C'est que, censé que t'aurais changé de goût, il serait encore temps. Le député arrangerait ça, il me l'a dit. Voyons : c'est-il oui ? C'est-il non ?

— Mais tu sais bien que c'est oui. En v'là une question. M'est avis qu'y a pas à revenir là-dessus.

— C'est bon, conclut Bozec d'une voix altérée. Du moment que c'est comme ça, il sera fait à ton idée. Sur ce en route.

Quand ils dérapèrent, la mer était assez agitée et dès qu'ils eurent franchi la petite digne, ils durent prendre un ris.

 

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— Ça va danser, aujourd'hui, fit Hervé.

— C'est rien que ça, t'en verras bien d'autres ans quelque temps. Mais s'agit pas que de causer, où allons-nous ?

— Comme tu voudras.

— Ça te dirait-il d'aller à la Roche-aux-Fées ?

Hervé sursauta.

— De ce temps là ! Tu veux donc y rester ?

Bozec éclata d'un rire moqueur et provoquant.

— Si ça te fait peur, tu sais, mon gars, faut point te forcer.

— Peur, moi ?

— Dame, t'es vert comme un poireau, à croire que t'as le mal de mer rien que d'y penser.

Cinglé par le sarcasme , le jeune homme, sans mot dire, chassa le gui de droite à gauche et la barque virant de bord, fit cap sur la Roche-aux-Fées dont la masse brunâtre apparaissait loin, très loin, derrière une brune de ressacs.

La barque couchée par l'effort du vent, trouait les lames de pluie en plus tumultueuse. A chaque instant le crête d'une vague brisante, en s'écoulant, frappait d'une chute sonore, suivie d'un rejaillissement d'embruns, l'étrave du canot, qui semblait une seconde immobilisé, arrêté par le choc, puis repartait de nouveau lancé en avant. Cramponné à la barre, le cou tendu, courbé pour mieux voir, Bozec cinglé droit sur les roches. Hervé conscient que c'était là une folle bravade, furieux contre lui-même du point d'honneur qui le retenait d'intervenir, mordait ses lèvres et regardait son père avec fureur. Ils approchaient. Un mille seulement les séparait de la nappe d'écume tourbillonnante qui submergeait sans cesse les écueils, puis un demi-mille, puis un quart de mille.

— Allons, assez de bêtises ! Cria soudain Hervé. Pare à virer.

— Hein mon gars, je crois qu'on serait joliment fichus si le gouvernail partait, répondit le vieux avec un rire saccadé.

— Pare à virer que je te dis !... hurla son fils.

Et il sauta à l'arrière pour s'emparer de la barre. Mais d'une brusque secousse, Bozec l'avait soulevée faisant sortir de leurs pitons les crampons qui maintenant le gouvernail. La lourde pièce tomba sur l'eau et parut s'enfuir loin de la barque.

— Ma l'es Doué ! Jura le gars.

Il se précipita sur la drisse, amena brutalement la voile. Il était trop tard. Le canot venait de s'engager en plein courant et, bondissant, roulant, plongeant atteignit les récifs.

Dans le fracas qui les environnait, le vieux s'était mit debout. Il approcha sa tête de celle de son fils comme il l'avait fait un jour et, avec un accent de haine affreuse, tandis que l'autre, tordu de désespoir se signait, sanglotant, invoquant un impossible secours.

— T'as choisi la mer ? Eh bien, t'es content. Tu la quitteras plus jamais, ta catin !...

Puis il l'agrippa à l'épaule et l'obligea à regarda vers la côte.

— Tiens, regarde... Là-bas, ils chantent, ils s'amusent. Ici on est mieux, hein ? Crève donc ! C'est toi qui...

il n'acheva pas. Une lame monstrueuse arracha de la mer le petit bâtiment,l'enveloppa d'une volute glauque et se rua, avec sa proie, contre le granit. Il y eut, parmi les clameurs des vagues, un bref craquement ; quelques débris de bois, quelques épaves, salirent un instant la surface de l'eau, puis se dispersèrent. Et de nouveau l'Océan fut un tumultueux désert d'écume...

 

REVUE NOS LOISIRS DU 26 JANVIER 1908

 

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