MOINEAUX SANS NID N° 60
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60 – UN BON AMI
Juliette ne put réussir à retrouver les Bohémiens qui avaient emmené Pierrot, et, pendant ce temps, la pauvre Mireille l’attendait avec impatience dans le pavillon de chasse, persuadée qu’elle ramènerait son grand ami.
Quand deux jours plus tard, elle vit revenir Juliette seule, la petite fondit en larmes.
— On ne la retrouvera jamais plus ! s’écria la pauvrette. Ces Bohémiens l’ont emmené et ils vont l’obliger à les suivre sur toutes les routes du monde !
— Ne pleure pas, mon ange, dit Juliette. Pierrot est malin ! Je suis sûre qu’il parviendra à s’échapper un jour ou l’autre.
— Oui, c’est vrai, approuva Mireille toujours en larmes. Pierrot est aussi malin qu’un singe et il arrivera bien à leur fausser compagnie ...
— Tu devrais te réjouir, Mireille, que les Bohémiens aient emmené Pierrot, il risque moins avec eux qu’ici ! dit Juliette.
La fillette sursauta.
— Mais alors ... et moi ? demanda-t-elle en essuyant ses yeux.
— Toi, ce n’est pas pareil, et puis, je suis là pour te protéger !
— Je veux tout de même retourner à Paris ! déclara Mireille.
— Toute seule ? les loups te mangeraient ! Attends que j’y aille moi-même et je t’y emmènerai !
L’état des deux blessés continuait à s’améliorer ; Nicolas était déjà presque rétabli ; quand à son père, Michel, bien que sa blessure fut grave, grâce à sa nature robuste, il allait beaucoup mieux.
— Tout est perdu ! sa lamenta Juliette.
— Et pourquoi donc, ma femme ? demanda Nicolas, quelque peu étonné.
— Parce que le gamin représentait notre seule arme contre eux et qu’il n’est plus là !
— Mais nous pouvons toujours les accuser de l’avoir séquestré ici, proposa le mari après avoir réfléchi pendant quelques secondes.
— Ils nieront et nous ne seront pas plus avancés. Il est vrai que nous tenons la petite, mais ce n’est pas la même chose ...
— Et puis, cette gosse sait trop de choses, renchérit Nicolas.
— Oui. Elle a entendu la conversation que j’ai eue avec le marquis. Mais il est vrai que l’on ne portera pas grand crédit aux dires d’une gamine de cet âge ...
— Que faisons-nous alors ? Devons-nous tout abandonner ?
La femme secoua la tête énergiquement. Un éclair traversa ses yeux rusés et elle répondit :
— Cela jamais ! De toute façon, nous connaissons le secret et nous pourrons toujours en parler à l’oncle du marquis.
Nicolas et Juliette, en effet, n’étaient pas encore au courant de la mort de Monsieur Delorme.
— A quoi cela peut-il nous servir si nous ne pouvons rien prouver ! se lamenta Nicolas, toujours pessimiste. Pourquoi nous croirait-il, nous, plutôt le marquis, son neveu ?
Juliette fit un geste vague.
— Nous ne risquons rien en essayant.
— si nous courons le risque de nous retrouver à la rue ! répliqua son mari toujours inquiet.
— Eh bien ! Tant pis ! Ce ne sera pas un grand mal pour ce que nous gagnons ici !
— Ici, nous mangerons toute l’année, nous dormons dans de bons lits. Cela te parait-il négligeable ?
— Absolument !
— Mais que veux-tu de plus, Juliette ? J’ai peur que tu ne sois un peu trop ambitieuse !
— Cela ne risque pas de t’arriver résigné comme tu l’es. Si nous avons une chance de devenir riches et de mener la grande vie, pourquoi devrions-nous continuer à vivre dans ce désert ?
— Un bon « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » et je ...
— Non, je me refuse à continuer de mener cette vie ! interrompit Juliette avec violence.
— Tu ne feras rien d’autre que ce que je voudrai ! C’est moi qui commande, c’est moi le mari !
— Je suis ta femme, c’est vrai, mais c’est bien contre mon gré !
— Pourquoi m’as-tu épousé, alors ? demanda-t-il agacé.
— Parce que, à cette époque, j’étais encore une gamine. Si j’avais su ce qui m’attendait ...
Comme ils parlaient à haute voix, de la cuisine, Mireille entendait tout.
— Que veux-tu donc ? s’écria Nicolas qui commençait à en avoir assez de cette histoire. Que te manque-t-il ? Es-tu restée un seul jour sans pain ?
— Tu sais très bien ce qui me manque, je te l’ai déjà dit ! Et je veux menacer ces messieurs, leur faire peur ! Avec cette enfant en notre pouvoir, je crois que nous avons une arme solide !
— Supposons que tu te présentes chez eux ... Que leur dirais-tu ?
— Cela c’est mon affaire ! Laissez-moi faire et tu verras ! Je vais à Paris avec la petite ...
— Et tu vas laisser mon père dans l’état où il est ?
— Tu peux le soigner toi-même ! Tu es son fils, non ?
— Mais j’ai mon travail !
— Tu auras bien le temps de tout faire, pour le travail qu’il y a ici.
— Oh ! Fais ce que tu veux ! Ma patience à des limites !
— Celles de la mienne sont dépassées depuis longtemps, ironisa Juliette.
— Va-t-en ! Va-t-en avec la gamine et ne reviens plus jamais si cela t’arrange.
En entendant ces mots, Mireille crut défaillir de bonheur ; on allait donc l’emmener à Paris. Là, elle retrouverait peut-être Pierrot et elle verrait certainement Valérie. Pierrot lui expliquerait certainement cette histoire de marquis, d’oncle de « fils naturel » auquel il devait revenir beaucoup d’argent ... Elle était sûre que son grand ami, ici, avait tout compris.
Mais son beau rêve s’écroula quand elle entendit Juliette revenir sur sa décision.
— Après tout, disait-elle, il n’est pas nécessaire que j’emmène la petite. Il vaut mieux qu’elle reste là pour le moment.
Alors, Mireille prit brusquement la décision de fuir. Et, pendant que les époux continuaient leur discussion, elle réussit à s’éloigner de la maison.
Une fois sur la route, elle se mit à courir de toute la vitesse de ses petites jambes. De temps en temps, elle se retournait pour s’assurer que personne ne la suivait. Elle ne voyait pas âme qui vive et n’avait aucune idée de la distance qui la séparait de Paris. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’avec la voiture du marquis, elle n’avait pas mis longtemps pour venir.
« Est-ce loin encore ! » se demandait-elle toujours trottinant.
Elle marchait déjà depuis une heure, quand elle fut rejointe par un cheminot.
— Voulez-vous me dire s’il vous plait, si c’est bien par là qu’on va à Paris ?
L’homme la regarda, stupéfait, et répondit :
— Mais oui, petite, toujours tout droit.
— Est-ce encore loin ?
— Je pense bien ! Mais comment se fait-il que tu sois seule sur la route, si loin de Paris ?
Mireille prit le parti de mentir.
— Ma belle-mère me bat et je ne veux plus vivre avec elle. A Paris, je connais quelqu’un chez qui j’irai !
— Mais tu n’es pas encore arrivée ! Tu vas être très fatiguée.
La fillette secoua la tête.
— Non, Monsieur. Je suis solide et bonne marcheuse ! fit-elle avec assurance. Et puis j’aime mieux cela !
— Alors, que Dieu t’aide et te protège, petite ! Je vais t’accompagner un bout ...
Et tous deux reprirent leur route. Le vagabond parlait tout seul, à haute voix, ainsi que font les gens habitués à la solitude. Quand à la petite, sa décision était bien prise, et elle était certaine, désormais, qu’en suivant cette direction, elle arriverait à Paris.
Elle traversa un village mais ne prit pas le temps de s’y reposer. Elle craignait que Juliette ne se soit lancée à sa poursuite et elle ne voulait pas perdre une minute.
Cependant la nuit approchait. Le vagabond la quitta pour prendre un chemin de traverse. De temps en temps, une voiture passait mais, le plus souvent la route était déserte. Mireille espérait arriver à Paris avant que la nuit fût tout à fait tombée.
Elle allait, elle allait ... et elle avait toujours l’impression de se trouver à la même place, tellement la route lui semblait longue !Chaque fois que Mireille arrivait sur une petite hauteur, elle scrutait l’horizon dans l’espoir d’apercevoir Paris. Mais elle ne voyait toujours rien ! Et la nuit tombait rapidement. Tout n’était que silence et sollicitude. Et le froid se faisait de plus en plus pénétrant ...
Notre petite amie commençait à avoir peur. Tout ce qui l’entourait était tellement nouveau pour elle ! Mais ce que Mireille redoutait le plus, c’était d’être rejointe par Juliette.
La localité d’où la petite était partie se trouvait à plus de trente kilomètres de Paris. Cette distance était déjà considérable pour un adulte, même bon marcheur. Mireille irait-elle jusqu’au bout de cette route ? La volonté, le désir sont des auxiliaires puissants, mais elle était si frêle, la nuit si obscure, la route si solitaire et il faisait si froid !...
« Oh ! Comme la terre est grande ! Pensait la pauvrette. Comme Paris est loin ! Quand donc arriverai-je ? »
Au loin, elle vit venir deux gendarmes.
« S’ils me voient, je suis perdue ! » Se dit-elle en tremblant.
Elle se cacha donc derrière une haie d’arbustes qui se trouvaient au bord de la route. Peu après, les hommes passèrent sans la remarquer. Mireille avait eu ainsi le temps de se reposer un peu ... Mais quel bref repos !... Au lieu de la fortifier, il n’avait fait que lui faire sentir encore plus de fatigue.
Elle tremblait de froid ; ses pieds lui faisaient horriblement mal. Mais, comme elle ne pouvait faire autrement, elle reprit la route. Pendant ce temps, la nuit était complètement venue.
« Suis-je encore loin ? » se demandait-elle, ignorant qu’elle n’avait pas encore parcouru le tiers du chemin.
Tout à coup, elle tressaillit ; une ombre s’allongeait à côté d’elle.
— Un loup ! Murmura-t-elle, atterrée.
Mais le « loup » ne la mangea pas ! Il ne la menaça même pas. Il s’approcha agitant la queue et lui lécha une main ; se n’était qu’un bon chien, un bon gros chien bien doux.
La petite se mit à courir, épouvantée. Pourtant, le chien semblait la comprendre et s’efforçait de lui montrer qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Il sautait autour d’elle, aboyait joyeusement, essayait de jouer. Alors Mireille se mit à le caresser ... Maintenant elle avait un compagnon, elle n’était plus seule. Et si un loup venait, elle aurait un défenseur !
— Si Juliette vient, dit-elle, je te lance contre elle ! Nous verrons bien, alors, si elle ose m’approcher !
Elle continua son chemin, quelque peu rassurée. Le chien la suivait docilement. Il l’avait adoptée !
Tout à coup la bête se mit à grogner.
— Ca ne peut-être que Juliette ! se dit la fugitive.
A cet endroit, pas moyen de se cacher ; les bords de la route étaient dégagés. L’enfant prit le chien par une oreille et s’allongea avec lui sur le bord de la route, se faisant toute petite.
— Tais-toi ! Murmura-t-elle.
C’était bien Juliette qui approchait. Elle était montée sur un âne qu’elle obligeait à trotter. Elle avait vu Mireille ...
— Te voilà, maudite enfant ! Cria-t-elle.
D’un saut, elle fut en bas de son âne et s’approcha du groupe.
— Tu vas avoir la correction que tu mérites ! Ajouta-t-elle menaçante.
Mireille se releva, décidée à l’affronter.
— Eh bien ! Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Je me suis échappée, c’est vrai, mais de quel droit me gardez-vous prisonnière ?
— Tu vas voir de quel droit ! Vociféra la femme.
Mais la petite secoua la tête.
— Vous n’avez aucun droit ! Vous n’êtes rien pour moi !
Le chien grognait. S’il ne comprenait pas la conversation le ton de la discussion lui prouvait que sa nouvelle maîtresse se trouvait devant une ennemie.
Juliette prit brutalement la petite par un bras, mais elle n’eut pas le temps de frapper ; le chien s’élança, planta ses crocs dans sa robe et commença à la tirer de toutes ses forces.
— Va coucher, sale bête ! Laisse-moi !
Plus elle menaçait, plus l’animal tirait fort.
— Mors-là ! Mors-là ! Criait Mireille.
Juliette commençait à prendre peur. Lâchant Mireille, elle voulut aller chercher le bâton avec lequel elle faisait avancer l’âne mais le chien la renversa et lui mordit le bras. Juliette se mit alors à hurler. Dieu seul sait ce qui serait arrivé si Mireille n’avait ordonné :
— Assez, maintenant ! Laisse-là !
Le chien obéit tout en continuant à grogner. Et pendant que Juliette se relevait péniblement, la fillette et son fidèle compagnon s’éloignèrent.
— Tu es un véritable ami ! s’écria Mireille en caressant la grosse tête poilue, avec un regard affectueux. Tu m’as rendu un grand service ! Puisque je suis ta maîtresse, je vais te donner un nom ; tu t’appelleras Vaillant. Pierrot lui aussi, t’aimeras quand il saura que tu m’as défendue. Et si la mère Picquet veut me reprendre, tu lui montreras que tu n’as pas volé ton nom !
La pauvre enfant était si contente d’avoir échappée aux griffes de la mégère qu’elle avait oublié pendant un moment ses pieds douloureux et sa fatigue. Mais bien vite, elle s’aperçut qu’elle ne pourrait continuer à marcher encore longtemps ainsi ...
Enfin une lumière apparut au loin : « Est-ce Paris ! » se demanda-t-elle pleine d’espoir.
Cette idée lui rendit des forces. Mais peu après, la lumière se précisa et elle comprit qu’il ne pouvait s’agir que d’une maison isolée.
Elle décida de demander à se reposer un peu dans cette maison. Mais à cet instant, un trot léger se fit entendre derrière elle. Comme elle parlait tout haut à son chien, elle ne l’avait pas perçu auparavant. Fait étrange, le chien ne bronchait pas ... Et Mireille vit bientôt l’âne qui, par caprice, s’était mis en tête de continuer tout droit au lieu de rester avec sa maîtresse trop mal en point pour le retenir.
L’enfant poussa un cri de joie. Elle était bien petite pour grimper sur l’âne, mais le dos du brave Vaillant lui servit de marchepied.
— Allons-y ! En avant ! lui dit-elle joyeusement, quand elle fut installée confortablement.
Et c’est ainsi qu’elle poursuivit sa route ...
Elle pensait que les animaux sont souvent meilleurs que les hommes ; s’étaient un chien et un âne qui l’avaient sauvée !
L’âne marchait toujours ... Au bout d’un moment, la monotonie de l’allure, l’obscurité, la fatigue surtout, plongèrent Mireille dans une douce somnolence.
Cependant, elle avait faim aussi, grande faim.
Ses reins endoloris heurtaient de temps à autre, un panier attaché derrière le bât. Elle se retourna, l’ouvrit et constata alors qu’il contenait d’abondantes provisions ; un pâté, du fromage, de la viande froide, une miche de pain, des fruits et même une bouteille de vin.
Mireille commença alors à se restaurer. L’odeur de toutes ces bonnes choses arrivant au nez du chien, celui-ci tournait autour de l’âne, l’œil luisant et la mine gourmande, il semblait vouloir dire :
— Et pour moi, il n’y a rien ?
Mais la petite n’oublia pas son compagnon. Elle partagea son repas avec lui.
— Tiens, mon toutou ! Mange ! Tu l’as bien gagné !
Le pauvre animal affamé, ne se fit pas prier ...
L’âne de temps en temps, retournait la tête, il aurait bien voulu lui aussi un peu de pain. Il y en eut pour tout le monde ! Juliette avait bien fait les choses !
Quand elle eut terminé, la petite sentit le sommeil la gagner. La route n’en finissait pas et l’âne avançait si doucement qu’elle finit pas s’endormir, les bras noués autour du cou de sa monture ...
( a suivre le 22 septembre )