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MOINEAUX SANS NID N° 6

10 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

6 - LE PERE LOUIS

 

Les agents de police cherchèrent inutilement la fugitive. La nuit, d’ailleurs, se prêtait mal à ce genre de recherches. De plus, il était presque impossible de marcher, car un vent impétueux soulevait la neige et faisait voltiger les flocons qui tombaient de plus en plus dru. Les policiers revinrent donc à la villa en déclarant à leur chef qu’il était impossible de retrouver les trace de la fugitive.

— Pourtant, elle ne peut être loin, assura le prêtre. Il faut faire un effort, car il s’agit de sauver une vie humaine.

— Alors, cherchez-là vous-même ! rétorquèrent-ils. Nous abandonnons les recherches. Nous ne tenons pas à mourir gelés en cette nuit de tempête !

— Très bien ! J’y vais de ce pas ! Nous n’avons déjà que trop perdu de temps !

Et le saint homme sortit sans souci de la tempête, sans songer aux risques auxquels il s’exposait. Il chercha la trace des pas de la jeune femme, mais la neige, qui n’avait pas cessé un instant de tomber les avait effacés.

Il quitta le jardin et guidé par son instinct, se dirigea vers le canal longeant un terrain vague que la neige couvrait comme un linceul. Il se mit à crier le nom de Valérie. Seul, le mugissement du vent répondit à ses appels. Engourdi par le froid, luttant contre la tempête, il marchait enveloppé dans sa soutane, sans savoir de quel côté se diriger. Il implorait avec ferveur la miséricorde divine. Son âme était profondément troublée par l’horrible drame dont il avait été témoin…

Jusqu’à quel point Valérie pouvait-elle être condamnée pour son erreur ? Elle avait péché, oui ; elle avait manqué à son devoir de femme honnête, mais son père n’était-il pas aussi un peu coupable de cette faute ? Pourquoi l’avait-il laissée seule, en pleine jeunesse ? Il ne connaissait donc pas les dangers et les tentations de la vie, la fragilité de la volonté humaine ? Maintenant il se montrait intransigeant, cruel, sans s’accorder une minute de réflexion, sans faire son propre examen de conscience.

< Ce malheureux croit que tout se ramène à l’argent, se disait le prêtre, oubliant le froid qui le mordait. Comme si l’homme n’avait pas d’autre devoir que d’accumuler des richesses ? S’il avait étudié sa fille il aurait compris que c’était une créature avide d’affection. Privée de sa mère, elle ignorait tout des réalités de la vie. Elle ne savait pas où peuvent conduire les passions, quand la raison n’est plus là pour les contrôler. >

< Au fond Valérie est bonne. Elle a été lâchement trompée par un misérable qui a abusé de son innocence et peut-être aussi de son ignorance. D’après ce qu’elle m’a dit, cet homme a dû la suggestionner, la priver de toute volonté. Dieu Saint ! Les savants auraient-ils raison lorsqu’ils affirment que certains êtres ont le pouvoir d’abolir la volonté de leurs semblables ? Alors, que fera la justice humaine ? Que fera la Justice Divine ? Dieu ne peut pas punir le pêcheur qui a perdu son libre arbitre, puisque le malheureux n’est plus en état de choisir entre le bien et le mal. >

< Et si Dieu lui-même n’estime pas devoir punir, de quel droit les hommes jugeraient-ils leurs semblables, lorsque ceux-ci ont péché ? Voilà donc pourquoi Dieu nous ordonne de tout pardonner à nos ennemis. La doctrine du Rédempteur me parait toujours plus belle ! Au fur et à mesure que la science découvre des secrets que nous ignorions avant, nous pouvons mieux apprécier l’œuvre sublime du Seigneur. Oui, pardonnons à nos ennemis ! Pardonnons aux pêcheurs parce qu’ils ne sont peut-être pas responsables de leurs péchés ! Dieu miséricordieux, aidez-moi à retrouver cette pénitente, à la sauver de la mort et à trouver remède à son péché ! >

< Seigneur, l’amour trouble l’esprit des jeunes êtres au point que souvent, ils ne s’appartiennent même plus ! >

Ainsi songeait le saint homme… Souvent, il interrompait sa méditation pour lancer des appels angoissés ; il craignait que Valérie ne fût tombée et que la neige n’eût recouvert son corps.

Pendant ce temps, toujours agrippé au porte-bagages de la voiture de l’intransigeant vieillard, Pierrot roulait vers le centre de Paris. Dix minutes plus tard, la voiture s’arrêtait devant l’hôtel Ritz. Se cachant derrière le véhicule, le gamin vit Michel Labeille en descendre et entrer aussitôt dans le luxueux hôtel.

< Eh bien ! Maintenant, je sais où je peux te retrouver pensa Pierrot. Et tu ne partiras pas sans avoir revu ta fille. Oh ! tu as un méchant caractère, ça oui ! Mais plus tard, nous nous regarderons dans le blanc des yeux tous les deux... >

< Tu es peut-être un « Monsieur » avec limousine et pelisse, et moi un loqueteux aux souliers éculés, mais nous verrons qui de nous deux sera le plus malin » soliloquait le gamin. >

Voyager cramponné au porte-bagages d’une voiture avec des rafales de neige qui vous fouettent le visage, ce n’est pas tout ce qu’il y a de plus confortable ! Pierrot avait le corps tout endolori. A peine pouvait-il remuer ses jambes qui semblaient devenues de bois.

< Allons bon ! Voilà que je ne peux plus marcher !... >

Il se frictionna vigoureusement pour rétablir la circulation et quand il se sentit un peu dégourdi, il se mit en route d’un pas mal assuré.

< Et maintenant à la maison ! Pourtant vu la distance et avec un froid pareil, il serait préférable que j’aille dormir dans un coin près d’ici. Mais non ! Je dois courir « chez moi » car Mireille et cette jeune femme m’attendent… Il fait froid ? Et puis après ? Le métro n’est pas fait pour les chiens ! Oh ! Pourquoi tout ceci n’est-il pas arrivé par une nuit d’été ? >

Il se dirigea vers la station de métro la plus proche et monta dans une rame qui allait à Pantin. Il n’y avait personne dans le wagon. Le gamin s’endormit sur la banquette… Il ne s’aperçut donc pas de la longueur du parcours. Tout à coup, quelqu’un lui tira le bras.

— Eh ! Mon gars, nous sommes arrivés ! disait un employé. Terminus !

Pierrot se leva d’un bond et, abandonnant la voiture, s’élança dans les escaliers. Peu après, il courait dans la rue en direction de la vieille fabrique abandonnée.

< Je commence à en avoir plein les pattes, se disait-il. Dans cinq minutes, je serai en nage. La seule pensée de retrouver Mireille me fait oublier le froid ! >

Mais le gamin avait trop présumé de ses forces. De fait, il était épuisé. Ses jambes n’avaient plus assez de résistance pour marcher sur la neige dans laquelle il s’enfonçait parfois, jusqu’aux genoux. Mais il résistait, continuant à marcher comme si, de son arrivée, dépendait la vie de sa petite camarade.

Tout à coup, il s’aperçut qu’il s’était trompé de route ; il regarda autour de lui, perplexe, désorienté, sans savoir de quel côté aller. Au lieu de suivre la route normale, il avait, pensant aller plus vite, longé un immense terrain vague couvert d’un épais manteau blanc. Et la neige qui tombait de plus en plus dru lui enlevait toute visibilité. Il tenta de s’orienter, mais n’y réussit pas.

Le pauvre enfant commença à éprouver une vague terreur. Vint un moment où à l’extrême limite de ses forces, il se laissa tomber sur le sol. Néanmoins il se rendit compte qu’il ne pouvait rester là, car les flocons qui ne cessaient de tomber l’auraient recouvert en peu de temps. Il lui fallait se remuer, s’en aller, courir vers Mireille…

< Que deviendra-t-elle si je l’abandonne ? pensa-t-il. Et puis, je dois dire à cette dame où se trouve son père… » S’étant relevé avec effort il se remit à marcher au hasard jusqu’au moment où il lui sembla voir un rayon de lumière. Il s’y dirigea, comprenant que c’était les reflets d’un lampadaire. Il sortit enfin du terrain vague et aperçut une petite villa non loin de là : c’était la maison de Valérie Labeille. Il s’y rendit avec peine car il ne tenait plus sur ses jambes. Devant le jardin, il vit deux voitures arrêtées. >

< Encore la police ! se dit-il. S’ils me prennent, ils m’emmèneront en maison de correction. Il s’agit donc d’entrer sans me faire voir et je pourrai enfin me reposer au chaud » Il arriva à la porte de la véranda. Les policiers sortaient au même moment et il les entendit déclarer : >

— Nous n’avons plus rien à faire ici.

— Retournons à la Préfecture. Nous donnerons des ordres pour faire rechercher cette demoiselle.

Le gamin les vit monter dans les deux voitures qui s’éloignèrent aussitôt.

— Bien ! murmura-t-il. A présent il n’y a plus que la domestique ; avec elle je pourrai m’arranger.

Il entreprit de contourner la maison. Il était presque arrivé quand il lui sembla qu’une ombre s’approchait avec précaution. Il se cacha, épouvanté sans savoir pourquoi. Peu après, en effet, il vit entrer un homme. Celui-ci avait l’air inquiet et ne cessait de regarder autour de lui.

< Diable ! Un voleur ! supposa le gamin… » S’étant assuré que personne ne le voyait, l’homme pénétra dans le garage qui était vide car Valérie avait depuis longtemps vendu sa voiture… « Qu’est-ce que ce type peut bien aller chercher là ? >

Et tout à coup, il se souvint de la confession de Valérie Labeille. « Je parie que c’est lui qui a caché les bijoux ici ! Que dois-je faire ? S’il me voit, je suis dans de beaux draps »

Il resta caché et, peu de temps après, il vit sortir l’individu lequel s’approcha d’un robinet du jardin et se lava les mains. Pierrot ne perdait pas un seul de ses gestes et il continuait à monologuer : « Il doit avoir remué la terre pour prendre les bijoux… Malédiction ! Et je ne peux pas appeler les agents ! Bandit ! Voleur ! Criminel ! Tu ne seras donc jamais puni ? »

Peu après l’homme s’éloigna avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour venir.

< Si je pouvais en savoir plus !... » Pierrot essaya de le suivre mais ses jambes ankylosées ne lui obéissaient plus. Il dût s’arrêter pleurant presque de rage. Il se cacha donc dans le garage pour se reposer et se réchauffer quelque peu. Quand il en sortit, l’aube commençait à poindre. Il prit en courant la route de la fabrique abandonnée. >

Il y était presque arrivé quand il aperçut le prêtre. Le pauvre homme semblait à l’extrême limite de ses forces. Chaque pas qu’il faisait lui coûtait en effet un effort surhumain. Le petit garçon s’approcha le plus vite qu’il put :

— Que faites-vous ici, mon Père ?

Le prêtre le regarda avec surprise.

— Et toi, mon enfant, où vas-tu par ce temps ?

— Vous cherchez sans doute cette personne ?

— De qui veux-tu parler ?

— De madame Valérie, celle qui cette nuit, s’est confessée à vous.

— En effet, répondit le prêtre, de plus en plus surpris. Tu l’as peut-être vue ?

— Oui, Monsieur le curé. Elle est chez moi, tout près d’ici. Venez si vous voulez la voir.

— Allons-y et que Dieu soit béni de n’avoir pas permis qu’elle mit fin à ses jours !

— Il est vrai que j’ai donné un petit coup de main au Bon Dieu, dit le gamin en riant.

— Et toi, qui es-tu ? Qui t’a dit que cette dame s’était confessée ?

— Le fait est que, sans le vouloir, Mireille et moi nous avons entendu sa confession, répondit Pierrot, honteux d’avoir commis cette indiscrétion. Quand nous avons vu qu’elle se précipitait dehors, nous avons couru derrière elle pour l’empêcher de commettre quelque chose… Et nous y avons réussi Monsieur le curé, conclut Pierrot, non sans une certaine fierté.

Le prêtre secoua la tête en riant et lui dit :

— En somme, tu l’as sauvée, et maintenant elle est chez tes parents.

— Des parents, Monsieur le curé, je n’en ai jamais eu, révèle le garçonnet. Cette dame est chez moi avec Mireille qui pourrait…

— Quoi ?

— Rien ! C’est une affaire que je connais.

Le confesseur de Valérie le scruta avec attention, puis il demanda :

— Qui est cette Mireille ?

Le garçon fit un geste brusque, soupira, leva les yeux au ciel et répondit d’un ton un peu amer :

— Une gamine sans père ni mère, comme moi !

— L’ecclésiastique ressentit une profonde émotion et ne put s’empêcher de poser affectueusement sa main sur l’épaule du petit vendeur de journaux.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! murmura-t-il, mais… que de malheurs en ce monde ! (Puis il ajouta, regardant dans les yeux son jeune interlocuteur) : Tu as dit que ta maison est près d’ici ?

— Oui, Monsieur le curé (Et Pierrot tendit le bras pour indiquer un mur au delà duquel l’on voyait le toit de la fabrique abandonnée) : La voici !

— Alors, allons-y ! Allons voir cette femme et Mireille. Ensuite tu me conteras tout !

Ils cheminèrent côte à côte sur l’épaisse couche de neige, tandis que la lueur de l’aube devenait de plus en plus claire.

 

                                           (A SUIVRE LE 13 AVRIL)

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