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Amuser les enfants

11 Avril 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs



 

 

POUR AMUSER NOS ENFANTS

EN LES INSTRUISANT

 

 

 

 

Quels joujoux devrons-nous donner à nos enfants ? Nous les comblons de chemins de fer, de soldats de plomb, ménages de poupées, de guignols ; mais sont ce là de véritables amusettes pour eux ? Il n'y a pas à se le dissimuler ; la première chose que fait un enfant d'un joujou, c'est de le casser et cela non pas pour le détruire que chacun de nous se souvienne de ses primes années — mais pour l'arranger c'est-à-dire pour en faire un objet qui réponde à sa conception. Dans ces conditions on se demande s'il ne voudrait pas mieux donner aux petits des représentations de la nature qui, tout en les instruisant, les amuseraient autant puisque, en fin de compte, l'enfant se fabrique lui-même son joujou.

 

 

ENFANT 011

 

QUEL EST L'ENFANT QUINE SERAIT PAS INTÉRESSÉ PAR UN JOUET REPRÉSENANT EN DIMENSIONS ÉNORMES UNE MOUCHE DANS SES MOINDRES DÉTAILS

 

La vie de l'enfan t consiste à jouer, comme la vie d'adulte consiste agir. Entre le jeu et l'action il n'y a de différence que dans le but choisi ; jouer, c'est agir pour son propre compte sans se préoccuper des conséquences sociales de ses actes ; agir, c'est jouer pour le compte des autres en se préoccupant continuellement des conséquences sociales de son jeu. Ainsi posée la question de la vie se retrouver toujours analogue à tous les âges ; tout au plus le philosophe pourrait-il dire que l'enfant est un égoïste tandis que l'homme fait est un altruiste. L'observation du reste corrobore cette donnée générale.

L'enfant joue pour son plaisir, la chose est évidente ; aucun calcul ne le pousser à jouer, il subit et suit son instinct. Par le jeu il développe d'abord ses muscles et pour cela il court, il se roule, il s'étire, il fait prendre à son corps mille position bizarres, par le jeu il exerce ses facultés psychologiques ; son intelligence en combinant diverses règles et diverses péripéties, sa volonté en commandant aux autres enfants qui jouent avec lui ou aux objets dont il se sert ; poupées, guignols, soldats, etc et son imagination en vivant constamment dans un rêve ; enfin par le jeu l'enfant s'instruit. C'est là le point délicat ; l'instruction de chacun de nous est de deux natures ; personnelle et impersonnelle. L'instruction impersonnelle est celle que l'on vous inculque, c'est l'instruction proprement dite. L'instruction personnelle est au contraire celle que l'on acquiert par soi-même, c'est l'expérience. Quand on dit que l'enfant s'instruit en jouant on veut dire qu'il enrichit son esprit des données de l'expérience.

Notre en passant que l'homme, devenu grand ne fera que confirmer la méthode d'action qu'il suivait étant petit ; il développera encore ses muscles, il exercera son intelligence en combinant des règlements sociaux pour son ménage, son métier ou sa patrie et il commande effectivement à ses semblables pour entretenir sa volonté ; enfin il acquerra toujours de l'instruction par ses lectures et de l'expérience par les hasards de la vie. Seulement il ne fera plus rien pour son plaisir, il subira les nécessités de l'existence qui transformeront en corvées tous ses actes.

ENFANT 012

CE POIS GIGANTESQUE EST UN JOUET QUI DONNERA AUX ENFANTS LE GOUT DES BEAUTÉS DE LA NATURE

 

L'enfant ne s'amuse avec un joujou que pour ramener à des proportions restreintes les objets trop au-dessus de sa taille. Supposons en effet que le fils de quelque milliardaire veuille un chemin de fer ; son papa qui le pourrait, lui donnera-t-il un véritable train comme ceux de tous les railways du monde ? Assurément non et s'il le faisait ce papa verrait son fils gémit et s'irriter de ce que ce joujou trop grand, trop disproportionné n'obéit pas à ses volontés.

Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on construit ou que l'on donne un joujou.

Un double but par conséquent s'impose dans le jouet, meubler l'esprit de l'enfant de données de l'expérience et rapprocher de lui la réalité.

 

ENFANT 013

UNE MARGUERITE DÉMONTABLE MONTRE L'ARRANGEMENT DES PETALES

 

Voilà pourquoi dans ces derniers temps, on a imaginé de fabriquer des représentations de fleurs et d'animaux pour amuser les enfants.

Déjà existaient les chevaux, les ânes, les moutons, les lapins, les chiens, les bœufs, les vaches, les lions, les tigres etc... en carton-pâte ou en baudruche et ramenés à des proportions moindres. Aujourd'hui ce sont des animaux infimes ou des fleurs que l'on grossit pour les rendre intéressantes.

En effet si un objet trop grand pour lui n'amuse pas l'enfant, il en sera de même d'un objet trop petit. Puis il faut que rien ne soit véritable pour l'enfant et que tout soit, sinon transformé, du moins transposé; car on n'oubliera pas non plus que je l'homme dans son jeune âge, vit en dedansde lui-même, en imagination, en rêve et que étant très égoïste la réalité ne l'intéresse pas. C'est par là que l'on a pu dire ; les plus grands poètes sont les enfants.

ENFANT 014

RIEN DE PLUS INTÉRESSANT QUE L'ANATOMIE DE L'ABEILLE ÉTUDIÉE SUR UN GRAND MODÈLE DÉMONTABLE

 

Voici donc des fleurs énormes, marguerites, renonculacées, légumineuses ; voici des insectes immenses ; scarabées géants, mouches colossales, abeilles gigantesques, escargots monstrueux, chenilles invraisemblables. Tout cela artistement exécuté, parfaitement ressemblant, se démonte et se remonte avec facilité. L'enfant peut s'amuser à les faire évoluer et à les mettre en morceaux. A force de les manier il se rend compte de la structure de ces fleurs et de ces insectes et, pour peu qu'à côté de luise trouve un maitre — son papa ou son instructeur — qui lui apprenne les noms techniques de toutes ces parties qu'il démonte, il ne tardera pas à acquérir des notions pratiques d'histoire naturelle, lesquelles lui demeureront éternellement gravées dans sa mémoire et l'aideront considérablement plus tard quand on lui donnera une instruction plus sérieuse.

Ce sont donc là des joujoux véritablement scientifiques.

Et devrait-on pas commencer par inculquer aux enfants des données sur la nature — ce qu'ils ne cherchent du reste, qu'à avoir — au lieu de leur farcir la têtes d'idées fausses, puisées dans une mythologie dont ils ne peuvent comprendre le sens symbolique et de les laisser livrés à eux-mêmes pour acquérir l'expérience.

ENFANT 015

CE GIGANTESQUE ESCAGOT PEUT SE DÉMONTER EN SIX CENT MORCEAUX

 

Louis Figuier qui ne fut peut-être pas un grand savant mais qui fut un admirable vulgarisateur et qui, à ce titre, a mérité que son nom ne soit pas si tôt oublié, a écrit en tête de a préface de sa célèbre collection intitulé Tableau de la nature.

« Je vais soutenir une thèse étrange. Je vais prétendre que le premier livre à mettre entre les mains des enfants doit se rapporter à l'histoire naturelle et qu'au lieu d'appeler l'attention admirative des jeunes intelligences sur les Fables de la Fontaine, les aventures du Chat Botté, l'histoire de Peau d’Âne ou les douze travaux d'hercule, il faut la dirige sur les spectacles naïfs et simple de la nature ; la structure d'un arbre, la composition d'une fleur, les organes des animaux, la perfection des formes cristallines d'un minéral, l'arrangement des couches composant la terre que nous foulons sous nos pieds »

Cette thèse était peut-être étrange en son temps. Elle ne l'est plus aujourd'hui elle est admise par tous les éducateurs. Aussi préconise-t-on pour l'âge qui ignore encore l'attrait de la lecture, le joujou établi sur les mêmes principes, montrant la composition des fleurs et la structure organique des animaux. C'est seulement ainsi qu'on peut pour former des hommes véritablement évolués, mûrs pour vivre libre dans une société très bien équilibrée.

ENFANT 016

CE VER A SOIE A PRIS D'UN MÈTRE DE LONG. ON VOIT EN LE DÉMONTANT LE DÉTAIL DES NERFS, DES MUSCLES ET DE L'APPAREIL PRODUCTEUR DE LA SOIE

Il est remarquable que les enfants accueillent avec un plaisir marqué des jouets aussi éloignés de ceux qui leur sont ordinairement offerts. Ils s'intéressent prodigieusement au ver à soie, à l'escargot, à l'abeille, à la mouche dont les gigantesques proportions les frappent et qu'ils démontent avec un plaisir sans mélange. Qui ne connait pour l'avoir éprouvé dans son jeune âge, ce bonheur de rechercher ce qu'un jouet a dans le ventre ? Ici, le jouet est combiné en vue de facilité cette opération ;

il étale avec complaisance les merveilleux dispositifs qui communiquent la vie aux animaux et aux plantes , il donne sans fatigue une de ces leçons de choses que rien ne remplace et qui se gravent dans le souvenir d'une façon ineffaçable. Les extraordinaires détours que prend quelquefois la nature pour assurer le fonctionnement normal des organes dans les êtres vivants satisfont aussi le goût du merveilleux si profondément ancré dans les cervelles enfantines. Ces jeux scientifiques développent en même temps d'autres qualités ; l'esprit de réflexion, d'observation, d'ingéniosité ; qui n'arrivent jamais à leur maximum d'intensité, chez l'homme que lorsqu'ils ont été exercés de bonne heure chez l'enfant. Peut-être y a-t-il ici pour nos fabricants de jouets une indication utile ; ils ont créé jusqu'à ce jour d'ingénieux appareils utilisant toutes les ressources d’une mécanique compliquée ; leur imagination ne pourrait que gagner à se retremper dans l'étude de la nature, source de toute nouveauté et de tout véritable progrès.

Ils réaliseraient de plus un programme souvent poursuivi, rarement atteint ; amuser en instruisant.

 

            REVUE NOS LOISIRS DU 24 NOVEMBRE 1907

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