MOINEAUX SANS NID N° 55
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55 – EN PRISON !
Presque à la même heure, Valérie Labeille sortait d’un bureau où elle était allée demander du travail. Elle avait lu une annonce qui demandait une dactylo et elle s’était empressée de se présenter.
Elle était encore toute jeune quand elle avait appris à taper à la machine. Son père avait eu souvent recours à elle pour sa correspondance. En outre, elle connaissait plusieurs langues et un peu de comptabilité. Avec un tel bagage, elle s’était dit qu’elle trouverait facilement à gagner sa vie. Mais personne ne consentait à l’engager et la pauvrette se demandait bien pourquoi ...
Ce jour-là, elle avait fait une excellente impression au directeur de la maison où elle s’était présentée. Lui ayant dicté une lettre à titre d’essai, celui-ci lui dit :
— Eh bien ! Mademoiselle ! Vous pourrez commencer lundi. Vous aurez quarante mille francs par mois, un mois de vacances plus une gratification de fin d’année. Vous êtes d’accord ?
— Tout à fait d’accord, s’empressa-t-elle de répondre les yeux brillants de joie.
Le patron sourit, prit son stylo et demanda :
— Comment vous appelez-vous, Mademoiselle ?
— Valérie Labeille !
Le directeur n’écrivit même pas le nom. Son front se rembrunit. Il y eut quelques instants d’un silence pénible, puis il déclara :
— Alors, c’est différent ... Je regrette beaucoup, mais je ne puis vous engager.
Valérie tressaillit.
— Pourquoi, Monsieur ? demanda-t-elle avec un léger tremblement dans la voix.
— Ne m’obligez pas à vous le dire ! répondit l’homme embarrassé.
— Mais je ne comprends ! Insista-t-elle.
— Voyons, réfléchissez ! S’écria-t-il avec une irritation contenue. Essayez de comprendre pourquoi votre nom m’empêche de vous engager ... Il est très connu votre nom ... trop !
Valérie Labeille frémit, pâlit et, enfin, trouva la force de balbutier :
— Oh ! Je comprends maintenant, je comprends ! Et, pourtant, je vous jure que je n’ai rien à voir dans ...
— Je n’en doute pas, Mademoiselle ! interrompit le directeur d’un ton glacial. (Et il ajouta) : Mais pour une maison comme la nôtre, les apparences comptes beaucoup ... Aussi, je regrette infiniment, mais je ne puis rien faire pour vous !
Sur ces mots, il se leva et ouvrit la porte.
La pauvrette sortit en pleurant ; son problème était sans solution ! Personne ne voulait l’embaucher parce qu’elle avait été la maîtresse de Jean Marigny, parce que son nom avait été imprimé dans tous les journaux à propos de la rue Lakanal !
Qu’allait-elle faire ? Comment allait-elle gagner sa vie ? Si tout le monde la repoussait, si toutes ses amies lui tournaient le dos, si personne ne voulait avoir le moindre rapport avec elle, quelle ressource lui restait-il ?
Puisqu’elle était méprisée à l’égal d’une fille perdue, elle n’avait plus qu’à se conduire comme telle ! Seul le chemin de la honte lui restait, puisque tous les autres lui étaient fermés !
Pourtant Robert croyait en elle ! Et Robert l’aimait !... Mais, ses scrupules l’empêchaient de répondre à l’amour du jeune peintre. Elle ne voulait pas qu’il se déshonorât aux yeux du monde en s’unissant à elle. Elle aimait encore mieux se jeter dans la Seine ! La mort, c’est-à-dire l’oubli définitif et total des souffrances de ce bas monde, lui semblait maintenant le seul refuge possible ...
Puis, elle pensa à Pierrot et aux conseils qu’il lui avait donnés. Oui, cet enfant avait raison. L’existence que l’on mène ici-bas est, pour certain, un long calvaire. Ceux qui l’auront supporté courageusement trouveront leur récompense et leur consolation dans l’autre monde, mais une éternité de souffrances attend les lâches qui, par le suicide, se seront dérobés devant les épreuves que le Seigneur leur imposait. Ainsi pensait l’infortunée jeune femme quand, tout à coup, elle s’entendit appeler :
— Mademoiselle Valérie ! Mademoiselle Valérie !
Elle tourna la tête et aperçut, traversant la rue en courant un petit vendeur de journaux : c’était Pierrot !
— Ah ! Dieu soit loué, Mademoiselle ! Enfin, je vous retrouve ! s’écria le gamin, fou de joie.
Il sautait, il riait, il ne savait comment manifester l’immense bonheur qui l’habitait.
— Pierrot ! s’exclama la jeune femme.
— Et Mireille ? demanda-t-il avec impatience. Elle est avec vous, n’est-ce pas ?
La jeune femme hocha négativement la tête.
— Non, Pierrot ! J’ai beau la chercher, je n’arrive pas à retrouver sa trace ! Elle a disparu ...
De surprise, l’enfant lâcha son paquet de journaux. Il était comme pétrifié. Il regardait Valérie d’un air incrédule. Puis deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
— Elle est sortie pour aller à ta recherche, expliqua tristement Valérie, et elle n’est plus revenue. Ah ! si elle était près de moi, maintenant !
Le pauvre gamin se mit à sangloter éperdument en se cachant le visage dans les mains ; Son corps menu en était tout secoué. Par moment, on eût dit que le souffle lui manquait ! Emue par ce chagrin, Valérie, oubliant ses propres malheurs, se mit à le caresser tendrement.
— Ne pleure pas, Pierrot ! Ne pleure pas ! Nous la retrouverons, ta Mireille !
Elle cherchait à le consoler mais, en réalité, elle était tout aussi inquiète que lui.
— Moi aussi, je l’aime bien, tu sais ! Ajouta-t-elle, et je n’aurai de cesse que je l’aie retrouvée ... Alors, je ne lui permettrai plus de se séparer de moi ...
Pierrot finit par se calmer. Ayant séché ses larmes, il déclara :
— Il lui est sûrement arrivé quelque chose, Mademoiselle ! Qui nous dit qu’on ne l’a pas enlevée comme moi ?
A ces mots, une immense stupéfaction s’empara de Valérie.
— Quoi ? On t’a enlevé ? demanda-t-elle incrédule.
— Oui, Mademoiselle ! répondit-il. On avait même l’intention de me tuer ! Mais je ne suis pas un gaillard à rester longtemps sous clé, moi !... Tandis que Mireille, elle est naïve, elle est bonne, trop bonne ; n’importe qui peut la tromper.
— Ne crois pas cela ; elle est maligne elle aussi ! dit Valérie.
— Oui, mais elle croit tout ce qu’on lui raconte !
— Allons ! Ne te désole pas. Tu es un homme, et un homme ne doit pas perdre courage.
— Le fait est que je suis bien inquiet, Mademoiselle, avoua l’enfant. Si ma petite sœur venait à me manquer, j’aurais l’impression que le monde entier s’est écroulé !... Je ne sais comment m’expliquer, mais sans Mireille, je ne peux pas vivre !
— Nous la chercherons, Pierrot ! Nous chercherons Mireille et nous la trouverons ! s’écria Valérie Labeille en attirant le garçon contre elle. Ah ! Tu es un grand cœur, toi, Pierrot !
— Oui, Mademoiselle ! Je ne devrais pas le dire, mais je sais que j’ai du cœur et c’est cela qui me met en colère, car malgré mes bons sentiments, il ne m’arrive que des ennuis ! (Il ramassa ses journaux en ajoutant) : Et, maintenant, adieu, Mademoiselle.
— Mais, où vas-tu, Pierrot !
— Vendre les journaux qui me restent !
La jeune femme le retint.
— Non, viens avec moi, chez moi !Si je n’ai pas Mireille du moins je t’aurai, toi !
Mais l’enfant hocha la tête :
— Non, Mademoiselle, non ! Je ne peux pas ... commença-t-il.
— Tais-toi donc ! Coupa Valérie. Il faut d’abord que nous parlions ! Je veux savoir ce qui t’est arrivé. Tu me raconteras tout ... Ensuite, si tu ne veux pas rester, libre à toi de t’en aller, car tout ce que tu as à gagner auprès de moi, c’est de mourir de faim.
Elle prit l’enfant par la main et tous deux se remirent en route ... Soudain, Valérie fut prise d’une inquiétude nerveuse qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer ; elle avait la sensation d’un regard obstinément fixé sur elle. Elle finit par se retourner et se trouva face à face avec Jean Marigny.
— Ah ! Grâce au Ciel, je te revois ! dit le misérable. Où te cachais-tu donc ?
— Va-t-en ! Murmura l’infortunée jeune femme. Je ne veux plus te parler. Je me demande même où tu as pris le courage de m’adresser la parole !
Marigny haussa les épaules.
— C’était nécessaire ! Dit-il. Nous avons été trop liés pour nous séparer ainsi, sans même une explication.
— Quelle explication veux-tu qu’il y ait entre nous après ce que tu as fait ? Protesta Valérie. Je te prie de me laisser en paix !
— Te laisser en paix ? Ricana Jean. Non, ma belle, non ! Je t’ai trop aimée pour admettre que, maintenant, tu me traites en étranger !
Valérie le regarda avec un mépris infini, puis, d’une voix que l’indignation faisait trembler :
— La seule chose que tu aies aimé, dit-elle, c’est mon argent ! Et maintenant, tu peux être content, car je suis dans la misère ... Je ne trouve même pas de travail à cause de toi !
— A cause de moi ? Comment cela ? Protesta le misérable.
— Tout le monde sait que j’ai été ton amie ! Aussi me soupçonne-t-on d’avoir été ta complice ... Va-t-en ! va-t-en ou je ne réponds plus de moi !
Mais l’autre se contenta de sourire et demanda avec une révoltante arrogance.
— Et que feras-tu si je refuse de m’en aller ?
— J’appellerai un agent et je lui dirai de t’arrête comme l’assassin de la rue Lakanal !
Pierrot, qui n’avait pas reconnu Jean Marigny, s’était éloigné de quelques pas, par discrétion. Il se tenait dans l’ombre d’une porte cochère observant la scène avec quelque curiosité.
— Je vois que ta folie ne t’a pas quittée ! remarqua cyniquement le misérable.
— Je ne suis pas folle ! s’exclama Valérie d’un ton énergique. Je sais que tu es un criminel ... et je ne te connais plus !
— Allons ! Trèves d’insultes et parlons sérieusement ; je te propose un compromis.
Valérie eut un haut-le-corps et fit un pas en arrière.
— Qu’entends-tu par là, voyou ? Quel compromis peut-il y avoir entre nous ?
Sans se troubler, l’homme répondit :
— Je sais où est ton père ...
— Et où est-il ? demanda la jeune femme, brusquement intéressée.
— Je ne demande pas mieux que de te le dire, mais à certaines conditions !
— Je ne veux pas de conditions.
— Je me fais fort de prouver à ton père que, malgré ce qui s’est passé, tu es parfaitement innocente !
— Je finirai bien par le lui prouver moi-même ! Je n’ai pas besoin de toi ! Je repousse tout bonheur qui pourrait me venir par toi ! s’écria fièrement la jeune femme.
— Si tu refuses, je me vengerai ! répliqua Jean, menaçant.
— Tu peux faire ce que tu veux, même me tuer comme cette malheureuse !... Tu me rendras service !
Tout à coup, Jean pâlit ; au coin de la rue, il avait aperçu deux agents : « Je suis perdu ! pensa-t-il. J’ai les bijoux sur moi ! » Valérie remarqua son trouble.
— Qu’est-ce qui te prend ? lui demanda-t-elle. Te voilà tout pâle ! Avoue que j’ai pénétré ta pensée et que tu songeais vraiment à me faire mourir !
— Non, Valérie, reprit-il d’un ton fébrile. Ecoute-moi pour la dernière fois, je t’en supplie ! Si tu le veux, ta situation et la mienne peuvent changer. Je te répète que tu te trompes et que je n’ai rien à voir dans le crime auquel tu viens de faire allusion !
Elle le fixa un instant et lui demanda :
— Es-tu disposé à me signer un papier aux termes duquel tu reconnais m’avoir rendue esclave de ta volonté par suggestion hypnotique ?
— Comment veux-tu que je signe une pareille absurdité ? protesta Marigny.
— Tu sais pourtant que c’est vrai ! Sinon, comment veux-tu qu’une femme comme moi se soit éprise d’un individu de ton espèce ! Si tu me signes cette déclaration, tu n’as plus rien à craindre de moi.
— Et si je ne la signe pas ?
— Alors, je ne dénonce comme l’assassin de la danseuse !
— On se moquera de toi ! assura-t-il d’un ton méprisant.
— C’est ce que nous verrons !
— Le juge d’instruction a déjà reconnu mon innocence, rappela le triste sire.
— Mais moi, je n’ai pas encore dit tout ce que je sais ! reprit Valérie. Il est maintenant prouvé que tu as enseveli les bijoux volés dans ma remise !
— Mais tu as constaté par toi-même que ce n’était pas vrai !
— Quelqu’un d’autre en a la preuve ! Crois-moi ; ton unique moyen d’échapper à la justice, c’est de me signer ce papier !
Jean haussa les épaules en ricanant.
— Ce serait me vendre moi-même ! Assura-t-il. Quoi qu’il en soit, ce n’est ^pas dans la rue qu’on peut parler de ces choses là. Nous nous reverrons. Dis-moi où tu demeures et j’irai te trouver.
— Pour me signer le papier ? demanda Valérie.
— Je t’ai dis qu’on en reparlerait ! Dit-il d’un ton évasif. J’irai chez toi demain soir. Donne-moi ta nouvelle adresse.
Valérie la lui donna verbalement. Il fouilla dans sa poche comme pour chercher de quoi écrire.
— Tu n’as pas un morceau de papier ? lui demanda-t-il. J’ai si peu de mémoire ...
Valérie ouvrit son sac dont elle tira un bloc-notes.
— Tiens ! lui dit-elle.
Jean prit le bloc-notes mais, avec une maladresse parfaitement feinte, il le laissa tomber à terre. Il fit alors un brusque mouvement pour le ramasser et sa main heurta le sac de Valérie qui tomba également.
Il s’empressa de ramasser les deux objets mais, avec l’habilité d’un prestidigitateur, mit dans le sac les bijoux qu’il avait sur lui sans que la jeune femme pût s’en apercevoir.
Cela fait, il écrivit l’adresse de Valérie sur une feuille du bloc, l’arracha et prit congé de son ancienne amie, en lui disant :
— A demain, donc ! Tu sais bien que, pour toi, je suis toujours le même, Valérie ...
A ce moment, un homme s’approcha, exhiba une carte qui attestait sa qualité de policier et déclara :
— Veuillez me suivre sans faire d’histoires.
Jean Marigny affecta la plus grande stupéfaction.
— Moi ? Et pourquoi ?
— Vous le saurez bientôt, riposta l’inspecteur. (Puis, se tournant vers Valérie) : Vous aussi, suivez-moi.
La jeune femme poussa un cri d’effroi.
— Mais qu’ai-je donc fait ?
— Vous le savez très bien ; ne discutez pas.
— Je suis une honnête femme, balbutia la malheureuse, vous n’allez pas m’arrêter ! Si vous voulez savoir quelque chose de moi, je me présenterai volontiers au juge d’instruction ...
— Je vous ai dit de me suivre, répéta l’inspecteur, et tous les deux ! Si vous refusez, je serai contraint d’appeler du renfort.
A ce moment, un autre personnage s’approcha ; c’était Eugène Michonneau qui déclara :
— Je regrette, Mademoiselle, mais vous avez été prise en flagrant délit ; désormais, votre complicité ne fait plus de doute.
Valérie porta la main à son front et balbutia, les yeux exorbités pleins d’une indicible angoisse.
— Seigneur ! C’est a devenir folle ! Qu’ai-je donc fait ?
Michonneau allongea la main.
— Donnez-moi votre sac.
— Le voilà ... dit la jeune femme, en lui tenant machinalement, tant elle était désemparée.
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Valérie Labeille quand, ayant ouvert le sac, le policier en retira un collier de perles, un bracelet et plusieurs bagues de valeur.
Quand à Jean Marigny, il avait profité de cette diversion pour s’enfuir à toutes jambes. Lorsque le policier fut revenu de sa surprise, il était trop tard pour poursuivre le misérable. Pierrot lui aussi, avait disparu ...
— Ce bandit a dû glisser les bijoux dans mon sac quand je l’ai fait tomber, balbutia Valérie, atterrée.
— Belle excuse ! Ironisa Michonneau. Enfin, suivez-nous, Mademoiselle, et nous verrons comment vous expliquerez votre conduite au juge d’instruction.
— Oh ! Monsieur. Ayez pitié de moi ! Supplia la malheureuse, les yeux baignés de larmes. Je n’ai rien fait, moi ! Je suis une victime de ce criminel !
— Belle victime en vérité ! Vous croyez peut-être que nous sommes tous aussi naïfs que monsieur Montpellier ?
La pauvrette fondit en larmes, défaillante de honte. Elle sentait sa raison vaciller ... La noble figure de son père lui apparut ; majestueuse et menaçant. Le vieillard l’accusait et, d’une voix terrible, proférait sa malédiction ...
Et Robert ?... Que penserait-il quand il la saurait en prison ? Plus rien ne semblait pouvoir la sauver du déshonneur, car il lui était impossible d’expliquer d’une façon satisfaisante la présence des bijoux volés dans son sac !
( A SUIVRE LE 7 SEPTEMBRE )