MOINEAUX SANS NID N° 52
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52 – EN VOILA ASSEZ !
Quelques jours plus tard, Vincent Leroux était terrassé par une attaque. La vie dissolue qu’il avait menée en était la cause. Il resta paralysé, inutile, cloué à jamais sur un fauteuil, mais son esprit, resté lucide, lui permettait de penser et de souffrir ...
Anna le plaignait. Elle aurait bien voulu le quitter, mais elle remettait cette décision de jour en jour. En attendant, elle lui prodiguait ses soins avec la patience d’une sainte. Un jour, Vincent déclara :
— J’ai décidé de me retirer complètement du monde ... Veux-tu venir avec moi, Anna ? Je ne vais pas tarder à mourir et, bientôt, tu hériteras de ma fortune, car je n’ai pas de proches parents.
— Où irais-tu ? demanda-t-elle. Je n’ai pas l’intention de t’abandonner, mais ne m’oblige pas à couper toutes relations avec le monde.
— Le voisinage des hommes m’est insupportable. Près de Dieppe, où je suis né, existe un petit village. Il est situé au bord de la mer et entouré de grands bois toujours verts ... Je veux finir mes jours là, au milieu de la nature ... Ne m’abandonne pas, Anna, viens avec moi !
« Deux ans de sacrifice, c’est là tout ce que je te demande, car il est bien certain que je n’en ai plus pour longtemps. Ensuite, tu seras libre et maîtresse de tout ce que je possède.
Après avoir vainement essayé de faire abandonner la décision prise par Vincent Leroux, Anna consentit. Et c’est ainsi qu’ils entrèrent dans la mystérieuse maison de Saint-Valéry-en-Caux ...
Cependant les années avaient passé et Vincent était toujours là ! Et presque chaque jour, il parlait du drame de sa vie. Il ne parlait que de cela ! Anna, résigné, l’écoutait patiemment. Cette complaisance était due à la pitié, mais aussi à l’espoir que l’héritage lui reviendrait ...
Elle ne savait absolument pas ce qu’était devenue Florence, ni le fils de cette dernière. Plusieurs fois, elle avait été sur le point d’abandonner le vieil homme, mais cela aurait été une grande cruauté, dont elle n’était pas capable ; pourtant, d’autre part, dans combien de temps viendrait enfin la délivrance ?
Elle s’obligeait à prendre patience et à attendre, à attendre toujours ... Et c’est ainsi qu’elle resta ignorée de tous et que le pauvre petit Pierrot ne put jamais rencontrer son père !
Pendant tout ce temps, personne ne sut ce qu’était devenue Anna, la seule personne qui eut pu témoigner de la véritable filiation de l’enfant. De son côté, Anna ne sut jamais que le neveu de Julien Delorme, au lieu de prendre soin du bébé, l’avait une nuit, déposé à la porte d’un couvent. Elle ignorait qu’Anselme qui croyait, alors, son oncle immensément riche, voulait faire disparaître le petit être qui pouvait le frustrer, ainsi que son frère et sa sœur, d’hun héritage qu’il estimait devoir leur revenir.
Anna ne savait pas, non plus, à quel point Anselme était méchant et cruel. Si elle avait pu s’en douter, elle aurait certainement gardé le bébé avec elle ...
Ce jour-là, Anna était à bout de résistance. Aux plaintes du paralytique, elle répliqua :
— Vincent, au nom de ce que tu as de plus cher au monde, je t’en conjure, ne me répète pas cette histoire ! Je ne la connais que trop ... Crois-tu que la patience humaine puisse éternellement supporter une pareille épreuve ?
Leroux la regarda, surpris. C’était la première fois qu’Anna se rebellait.
— Mon amie ! Murmura-t-il d’un ton suppliant.
— Tu n’auras donc jamais pitié de moi ? reprit Anna. Ne comprends-tu pas malheureux, que je finirai par perdre la raison à force de mener cette existence de recluse, de ne jamais voir personne, d’entendre toujours la même histoire, toujours les mêmes plaintes ?
Il fit un geste vague.
— C’est vrai, murmura-t-il d’un ton las, je suis toujours le même égoïste. Même dans le remords, c’est toujours à moi que je pense.
Anna le fixa d’un œil sévère, les sourcils froncés.
— Ce n’est pas bien, il faut que tu le comprenne ! dit-elle. Tu me demande un sacrifice trop lourd pour une femme et tu as tort ! Je suis encore jeune ; qu’est-ce que je fais ici ? Je vis près de toi, si l’on peut appeler cela vivre ! Ma personnalité étouffe, toutes mes aspirations sont refoulées.
Le malade leva sur elle un regard plein d’inquiétude.
— Tu ne vas pas m’abandonner, j’espère ? lui demanda-t-il.
La jeune femme fit un signe de tête négatif, puis elle laissa échapper un soupir.
— Il n’en est pas question ! répondit-elle d’un ton plus doux. Mais je veux que tu sois plus raisonnable ! Quittons ce pays perdu. Retournons dans un lieu où nous puissions fréquenter nos semblables ; à Marseille, à Paris, où tu voudras ...
A ces mots, une véritable épouvante se peignit sur les traits du vieillard.
— Non, non ! Le monde ne fait horreur, Anna !
— Moi, c’est la solitude qui me fait horreur ! Je ne t’abandonnerai pas, mais je veux avoir un peu de temps libre ; je veux sortir, me faire des amis, m’informer de ce qui se passe dans le monde.
Leroux la fixa de nouveau puis :
— Un peu de patience, voyons ! Murmura-t-il, presque suppliant. Tout cela finira bientôt !
— Mais je ne veux pas que cela finisse ! Tu me peines en disant cela ! Tout ce que je te demande, c’est d’être un peu moins égoïste et de penser un peu à moi !
— Je t’ai déjà fait part de mes intentions, commença le vieillard pour essayer de se justifier, et je ...
— Je sais, coupa la jeune femme, avec un haussement d’épaules irrité, tu veux faire de moi ton héritière, c’est-à-dire que tu veux acheter mes soin,s mon affection, le sacrifice de moi-même ! En voilà assez ! J’avais cru que tu avais pour moi des sentiments sincères, mais ce n’était qu’une illusion, hélas !
Vincent Leroux fit entendre un douloureux soupir.
— Que le monde est méchant ! s’exclama-t-il. Les gens n’aient que l’or ...
— Et c’est à moi que tu dis cela ? répliqua Anna avec colère. Tu ne mérites pas tout ce que je fais pour toi, et puisque tu es si ingrat, je vais changer de système !
— Qu’entends-tu par là ? Questionna le paralytique.
— Que mon esclavage est fini, puisque tu ne sais pas apprécier mes sacrifices ! Expliqua froidement Anna. Dorénavant, je sortirai, je verrai du monde, j’irai à Dieppe aussi souvent que cela me plaira !
Leroux poussa un gémissement, ferma les yeux et dit :
— Et moi, que ferai-je quand tu ne seras pas là, Anna ?
— Tu vois bien que tu ne penses qu’à toi ! Je n’ai pas l’intention de t’abandonner, je te l’ai déjà dit. Je continuerai à te soigner comme auparavant, mais je ne veux plus être enfermée dans cette prison et j’entends sortir de temps en temps pour respirer un peu l’air de la vie. Tu crois que je n’ai pas mes chagrins moi aussi ? Tu crois que je n’ai pas de remords ?
Vincent la regarda, stupéfait.
— Toi ? demanda-t-il, d’un ton incrédule.
— Oui, moi ! Affirma la jeune femme. (Et elle ajouta en baissant la voix) : Je ne me suis pas toujours bien conduite dans la vie ...
Le paralytique hocha la tête.
— Je ne puis te croire !
— Si tu savais ...
Elle chercha dans se mémoire quelque sujet de remords, et soudain, se rappela ce qu’elle avait fait du fils de Florence. Aussi reprit-elle vivement :
— On m’avait confié un enfant pour le remettre à son père. Je l’ai livré à un inconnu pour quelques milliers de francs !
Le vieil infirme ne put réprimer un sourire fugitif.
— Et c’est là ton remords ? Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé, Anna ?
La jeune femme haussa de nouveau les épaules.
— Pourquoi t’en aurais-je parlé ? n’as-tu pas assez tes propres souffrances ? Mais, comme tu vois, moi aussi j’ai les miennes.
— Tu n’as jamais tué personne, toi !
— Si tu as tué, c’est que tu y as été contraint ! Repousse donc toutes ces ombres du passé et reviens à la vie ! Tu ne peux pas marcher ? Je t’emmerai te promener en voiture. Tu ne peux pas aller au théâtre ? Nous aurons la télévision ...
Une affreuse tristesse se peignit sur le visage du vieillard qui, cette fois encore, fit un geste de dénégation.
— Je ne veux rien de tout cela, refusa-t-il d’une voix sourde. Tu sais bien que le monde me donne la nausée !
— Et moi ? Je n’en peux plus de cette solitude ? répliqua la jeune femme que l’irritation commençait à gagner. Si tu ne veux pas que je devienne folle, laisse-moi sortir, laisse-moi vivre un peu !
— Tu ne m’abandonneras pas ? demanda Vincent Leroux d’un ton plein d’angoisse.
— Mais non, bien sûr ! Si ce n’est de temps en temps, pour un après-midi de la journée, j’irai à Dieppe retrouver de vieux amis.
Le paralytique sembla se rasséréner.
— Eh bien ! Soit, Anna ! dit-il. Sors quand tu voudras ...Tu as raison ; il ne faut pas que je sois un égoïste.
Le lendemain, tout le pays ne parlait que de l’apparition de la propriétaire de la villa mystérieuse ! On la vit se promener dans les rues, entrer dans les boutiques, regarder des choses insignifiantes d’un air admiratif. Poussées par une curiosité irrésistible, quelques femmes se permirent de l’interroger. Elle répondit en riant :
— Ah ! C’est une histoire bien mystérieuse ! Figurez-vous que, dans cette maison, il y avait des esprits. Ils m’avaient séquestrée après m’avoir chargé de chaînes ... Mais c’est fini !
Quelques jours plus tard, Anna fit un saut à Dieppe. Elle avait menti en prétendant y avoir des amis, car elle n’y connaissait personne. Mais qu’est-ce que cela pouvait faire ? Il y avait dans la ville des passants, de la joie, des rires, de l’animation.
Après huit ans de claustration,la jeune femme se sentait revenir à la vie. Elle marchait dans une des rues principales de la ville, admirant toutes choses sur son passage quand elle s’aperçut qu’une jeune femme s’était arrêtée et la regardait fixement. Elle s’arrêta, elle aussi. Tout à coup, elle s’écria pleine de joie :
— Lola !
— Anna ! Mais oui, c’est bien toi !
— Oui, c’est moi ! Tu me trouves donc tellement changée ?
— Rassure-toi ! dit Lola en souriant. Tu es toujours la même ! Pour toi, on dirait que les années n’ont pas passé.
Après les premières effusions, les deux jeunes femmes entrèrent dans un café pour bavarder plus commodément.
— Raconte-moi ! Raconte-moi ! s’exclama Anna. Parle-moi de toi ! Parle-moi de nos amis communs.
— Il faut que je te dise, d’abord, ma chère Anna, qu’il y a justement quelques jours, on m’a demande de tes nouvelles avec beaucoup d’insistances.
— Vraiment ? Où cela ?
— A Paris.
— Et quelle est la personne qui se souvient encore de moi ? insista Anna.
— A vrai dire, il ne s’agit pas précisément d’un ami ... C’est pourquoi je crois de mon devoir de t’avertir ...
Une vague crainte envahit l’âme d’Anna.
— Tu commences à m’inquiéter ! Murmura-t-elle.
— Je ne pense pas qu’il y en ait lieu, précisa Lola. Toutefois, cet homme qui te cherche comme un fou ...
— François ? Supposa Anna.
— Non ! Il est marié et il a une kyrielle d’enfants. Enfin ... il s’agit d’un policier !
Anna pâlit légèrement.
— Et pourquoi me cherche-t-il ?
— Il n’a pas voulu me le dire ! Tout ce que j’ai pu en tirer, c’est qu’il s’agit d’une affaire très ancienne.
Anna resta pensive ; elle songeait à l’argent qu’Anselme d’Evreux lui avait remis pour Florence et qu’elle avait eu le grand tort de garder.
< Mon Dieu ! Songea-t-elle. Florence serait-elle revenue ? Aurait-elle voulu revoir son fils et Julien Delorme lui aurait-il parlé de l’argent ?... N’aurait-elle alors, dénoncée pour escroquerie ?... Ah ! Je commence à me demander si Vincent n’a pas raison de se confiner dans la solitude ! >
Désireuse d’en savoir plus long, elle demande à son amie.
— As-tu revu Florence ?
L’interpellée hocha négativement la tête.
— Non ! répondit-elle. Jamais et je n’ai jamais plus eu de ses nouvelles.
— Tu arrives de Paris ?
— Oui, j’y suis resté un bon bout de temps. Maintenant, je ne travaille plus ; j’accompagne mon neveu qui chante de très belles chansons.
— A propos de Florence, poursuivit-elle, comme si un souvenir lui revenait brusquement en mémoire, j’ai appris, il y a quelque temps, que son ami était mort ... Tu sais, ce Julien Delorme qui était si riche et si sympathique ! Tu te souviens de lui ?
— Oui, très bien, Florence l’aimait beaucoup ...
— Moi aussi, j’avais beaucoup d’estime pour lui. Je suis allée à son enterrement ...
— Et son fils ? demanda Anna d’un ton qu’elle affecta fort indifférent.
Son amie semblait fort surprise de cette question inattendue.
— Quel fils ? demanda-t-elle.
— Comment ? Tu ne savais pas que Florence avait eu un enfant de lui ?
Lola fit un signe énergique de dénégation.
— C’est la première fois que je l’entends dire ? déclara-t-elle. Ce que je peux t’affirmer, c’est que le défunt n’a laissé aucun enfant et que ses neveux ont hérité de tous ses biens !
Il y eut un bref silence. Anna réfléchissait. « Ce pauvre petit doit être mort ! Pensait-elle. Julien n’était pas homme à abandonner un enfant, surtout un enfant de Florence qu’il aimait tant ! »
Puis les deux femmes se mirent à bavarder de choses sans importance. Mais Anna ne cessait de songer au policier qui semblait la rechercher avec un tel acharnement. Quand on n’a pas la conscience nette, on vit dans une crainte perpétuelle ... Les deux amies passèrent encore une demi-heure ensemble, puis elles sortirent du café en se promettant de se revoir.
Quand Anna se retrouva seule dans les rues de Dieppe ; l’euphorie qu’elle avait ressentie à son arrivée dans la charmante petite ville avait disparu ; la sensation d’une obscure menace pesait sur son cœur. Elle n’avait plus envie de ce promener dans la rue, ni de regarder les vitrines, ni d’admirer les élégantes toilettes des jeunes femmes. Une crainte mal définie, une profonde dépression l’envahissait irrésistiblement.
Aussi reprit-elle le chemin de Saint-Valéry-en-Caux et regagna la villa qui était à la fois sa prison et son refuge. Elle était inquiète, préoccupée ; elle pensait à la solitude dans laquelle elle avait laissé le paralytique.
Et ce soir-là, elle se demanda pour la première fois, ce qu’avait pu devenir le petit enfant que, par cupidité, elle avait abandonné au marquis d’Evreux. Qui lui disait que ce misérable n’avait pas fait un malfaiteur du fils de Julien Delorme et de Florence Guillemain ? Pauvre Florence, elle qui avait voulu rendre l’enfant à son père afin que celui-ci en fit un homme ! Tout, même le pire, était à craindre pour cet enfant qu’Anna avait abandonné !
Cette nuit-là, la jeune femme ne put dormir. Elle ne cessait de se tourner et de se retourner sur son lit. Des images tragiques, d’angoissantes pensées l’obsédaient. Il lui semblait entendre Vincent Leroux lui faire, une fois de plus, l’aveu de son horrible crime ... Elle se revoyait au jour lointain où, le bébé dans les bras, elle s’était présentée chez Julien Delorme. C’était Anselme qui l’avait reçue ...
Et voilà qu’une ombre gigantesque surgissait : c’était celle de Julien Delorme, la rigidité et la pâleur de la mort l’avaient envahi. Ses yeux seuls vivaient et fixaient sur la malheureuse un regard chargé d’un douloureux reproche ... Puis, une autre image remplaça le fantôme ; c’était d’un enfant demi nu. Il fuyait désespérément devant des inconnus qui le poursuivaient en le menaçant de mort ...
Cette nuit-là fut la plus terrible qu’eut jamais vécue Anna !
Tout à coup, ces ombres et ces fantômes s’évanouirent pour faire place à l’image d’un homme au visage sévère. Il portait l’uniforme des défenseurs de la loi. Et Anna crut voir devant elle le policier inconnu dont quelques heures plus tôt, lui avait parlé son amie Lola. Pourquoi cet agent le poursuivait-elle ? Que lui voulait-il ? Pourquoi la regardait-il de cet air menaçant ?
Ce long cauchemar ne prit fin qu’aux premières lueurs du jour. Anna n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle se leva avec la ferme décision de se rendre à Paris au plus vite et de parler au marquis d’Evreux qui venait d’hériter d’une immense fortune …
( A SUIVRE LE 29 AOUT )
Quelques jours plus tard, Vincent Leroux était terrassé par une attaque. La vie dissolue qu’il avait menée en était la cause. Il resta paralysé, inutile, cloué à jamais sur un fauteuil, mais son esprit, resté lucide, lui permettait de penser et de souffrir ...
Anna le plaignait. Elle aurait bien voulu le quitter, mais elle remettait cette décision de jour en jour. En attendant, elle lui prodiguait ses soins avec la patience d’une sainte. Un jour, Vincent déclara :
— J’ai décidé de me retirer complètement du monde ... Veux-tu venir avec moi, Anna ? Je ne vais pas tarder à mourir et, bientôt, tu hériteras de ma fortune, car je n’ai pas de proches parents.
— Où irais-tu ? demanda-t-elle. Je n’ai pas l’intention de t’abandonner, mais ne m’oblige pas à couper toutes relations avec le monde.
— Le voisinage des hommes m’est insupportable. Près de Dieppe, où je suis né, existe un petit village. Il est situé au bord de la mer et entouré de grands bois toujours verts ... Je veux finir mes jours là, au milieu de la nature ... Ne m’abandonne pas, Anna, viens avec moi !
« Deux ans de sacrifice, c’est là tout ce que je te demande, car il est bien certain que je n’en ai plus pour longtemps. Ensuite, tu seras libre et maîtresse de tout ce que je possède.
Après avoir vainement essayé de faire abandonner la décision prise par Vincent Leroux, Anna consentit. Et c’est ainsi qu’ils entrèrent dans la mystérieuse maison de Saint-Valéry-en-Caux ...
Cependant les années avaient passé et Vincent était toujours là ! Et presque chaque jour, il parlait du drame de sa vie. Il ne parlait que de cela ! Anna, résigné, l’écoutait patiemment. Cette complaisance était due à la pitié, mais aussi à l’espoir que l’héritage lui reviendrait ...
Elle ne savait absolument pas ce qu’était devenue Florence, ni le fils de cette dernière. Plusieurs fois, elle avait été sur le point d’abandonner le vieil homme, mais cela aurait été une grande cruauté, dont elle n’était pas capable ; pourtant, d’autre part, dans combien de temps viendrait enfin la délivrance ?
Elle s’obligeait à prendre patience et à attendre, à attendre toujours ... Et c’est ainsi qu’elle resta ignorée de tous et que le pauvre petit Pierrot ne put jamais rencontrer son père !
Pendant tout ce temps, personne ne sut ce qu’était devenue Anna, la seule personne qui eut pu témoigner de la véritable filiation de l’enfant. De son côté, Anna ne sut jamais que le neveu de Julien Delorme, au lieu de prendre soin du bébé, l’avait une nuit, déposé à la porte d’un couvent. Elle ignorait qu’Anselme qui croyait, alors, son oncle immensément riche, voulait faire disparaître le petit être qui pouvait le frustrer, ainsi que son frère et sa sœur, d’hun héritage qu’il estimait devoir leur revenir.
Anna ne savait pas, non plus, à quel point Anselme était méchant et cruel. Si elle avait pu s’en douter, elle aurait certainement gardé le bébé avec elle ...
Ce jour-là, Anna était à bout de résistance. Aux plaintes du paralytique, elle répliqua :
— Vincent, au nom de ce que tu as de plus cher au monde, je t’en conjure, ne me répète pas cette histoire ! Je ne la connais que trop ... Crois-tu que la patience humaine puisse éternellement supporter une pareille épreuve ?
Leroux la regarda, surpris. C’était la première fois qu’Anna se rebellait.
— Mon amie ! Murmura-t-il d’un ton suppliant.
— Tu n’auras donc jamais pitié de moi ? reprit Anna. Ne comprends-tu pas malheureux, que je finirai par perdre la raison à force de mener cette existence de recluse, de ne jamais voir personne, d’entendre toujours la même histoire, toujours les mêmes plaintes ?
Il fit un geste vague.
— C’est vrai, murmura-t-il d’un ton las, je suis toujours le même égoïste. Même dans le remords, c’est toujours à moi que je pense.
Anna le fixa d’un œil sévère, les sourcils froncés.
— Ce n’est pas bien, il faut que tu le comprenne ! dit-elle. Tu me demande un sacrifice trop lourd pour une femme et tu as tort ! Je suis encore jeune ; qu’est-ce que je fais ici ? Je vis près de toi, si l’on peut appeler cela vivre ! Ma personnalité étouffe, toutes mes aspirations sont refoulées.
Le malade leva sur elle un regard plein d’inquiétude.
— Tu ne vas pas m’abandonner, j’espère ? lui demanda-t-il.
La jeune femme fit un signe de tête négatif, puis elle laissa échapper un soupir.
— Il n’en est pas question ! répondit-elle d’un ton plus doux. Mais je veux que tu sois plus raisonnable ! Quittons ce pays perdu. Retournons dans un lieu où nous puissions fréquenter nos semblables ; à Marseille, à Paris, où tu voudras ...
A ces mots, une véritable épouvante se peignit sur les traits du vieillard.
— Non, non ! Le monde ne fait horreur, Anna !
— Moi, c’est la solitude qui me fait horreur ! Je ne t’abandonnerai pas, mais je veux avoir un peu de temps libre ; je veux sortir, me faire des amis, m’informer de ce qui se passe dans le monde.
Leroux la fixa de nouveau puis :
— Un peu de patience, voyons ! Murmura-t-il, presque suppliant. Tout cela finira bientôt !
— Mais je ne veux pas que cela finisse ! Tu me peines en disant cela ! Tout ce que je te demande, c’est d’être un peu moins égoïste et de penser un peu à moi !
— Je t’ai déjà fait part de mes intentions, commença le vieillard pour essayer de se justifier, et je ...
— Je sais, coupa la jeune femme, avec un haussement d’épaules irrité, tu veux faire de moi ton héritière, c’est-à-dire que tu veux acheter mes soin,s mon affection, le sacrifice de moi-même ! En voilà assez ! J’avais cru que tu avais pour moi des sentiments sincères, mais ce n’était qu’une illusion, hélas !
Vincent Leroux fit entendre un douloureux soupir.
— Que le monde est méchant ! s’exclama-t-il. Les gens n’aient que l’or ...
— Et c’est à moi que tu dis cela ? répliqua Anna avec colère. Tu ne mérites pas tout ce que je fais pour toi, et puisque tu es si ingrat, je vais changer de système !
— Qu’entends-tu par là ? Questionna le paralytique.
— Que mon esclavage est fini, puisque tu ne sais pas apprécier mes sacrifices ! Expliqua froidement Anna. Dorénavant, je sortirai, je verrai du monde, j’irai à Dieppe aussi souvent que cela me plaira !
Leroux poussa un gémissement, ferma les yeux et dit :
— Et moi, que ferai-je quand tu ne seras pas là, Anna ?
— Tu vois bien que tu ne penses qu’à toi ! Je n’ai pas l’intention de t’abandonner, je te l’ai déjà dit. Je continuerai à te soigner comme auparavant, mais je ne veux plus être enfermée dans cette prison et j’entends sortir de temps en temps pour respirer un peu l’air de la vie. Tu crois que je n’ai pas mes chagrins moi aussi ? Tu crois que je n’ai pas de remords ?
Vincent la regarda, stupéfait.
— Toi ? demanda-t-il, d’un ton incrédule.
— Oui, moi ! Affirma la jeune femme. (Et elle ajouta en baissant la voix) : Je ne me suis pas toujours bien conduite dans la vie ...
Le paralytique hocha la tête.
— Je ne puis te croire !
— Si tu savais ...
Elle chercha dans se mémoire quelque sujet de remords, et soudain, se rappela ce qu’elle avait fait du fils de Florence. Aussi reprit-elle vivement :
— On m’avait confié un enfant pour le remettre à son père. Je l’ai livré à un inconnu pour quelques milliers de francs !
Le vieil infirme ne put réprimer un sourire fugitif.
— Et c’est là ton remords ? Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé, Anna ?
La jeune femme haussa de nouveau les épaules.
— Pourquoi t’en aurais-je parlé ? n’as-tu pas assez tes propres souffrances ? Mais, comme tu vois, moi aussi j’ai les miennes.
— Tu n’as jamais tué personne, toi !
— Si tu as tué, c’est que tu y as été contraint ! Repousse donc toutes ces ombres du passé et reviens à la vie ! Tu ne peux pas marcher ? Je t’emmerai te promener en voiture. Tu ne peux pas aller au théâtre ? Nous aurons la télévision ...
Une affreuse tristesse se peignit sur le visage du vieillard qui, cette fois encore, fit un geste de dénégation.
— Je ne veux rien de tout cela, refusa-t-il d’une voix sourde. Tu sais bien que le monde me donne la nausée !
— Et moi ? Je n’en peux plus de cette solitude ? répliqua la jeune femme que l’irritation commençait à gagner. Si tu ne veux pas que je devienne folle, laisse-moi sortir, laisse-moi vivre un peu !
— Tu ne m’abandonneras pas ? demanda Vincent Leroux d’un ton plein d’angoisse.
— Mais non, bien sûr ! Si ce n’est de temps en temps, pour un après-midi de la journée, j’irai à Dieppe retrouver de vieux amis.
Le paralytique sembla se rasséréner.
— Eh bien ! Soit, Anna ! dit-il. Sors quand tu voudras ...Tu as raison ; il ne faut pas que je sois un égoïste.
Le lendemain, tout le pays ne parlait que de l’apparition de la propriétaire de la villa mystérieuse ! On la vit se promener dans les rues, entrer dans les boutiques, regarder des choses insignifiantes d’un air admiratif. Poussées par une curiosité irrésistible, quelques femmes se permirent de l’interroger. Elle répondit en riant :
— Ah ! C’est une histoire bien mystérieuse ! Figurez-vous que, dans cette maison, il y avait des esprits. Ils m’avaient séquestrée après m’avoir chargé de chaînes ... Mais c’est fini !
Quelques jours plus tard, Anna fit un saut à Dieppe. Elle avait menti en prétendant y avoir des amis, car elle n’y connaissait personne. Mais qu’est-ce que cela pouvait faire ? Il y avait dans la ville des passants, de la joie, des rires, de l’animation.
Après huit ans de claustration,la jeune femme se sentait revenir à la vie. Elle marchait dans une des rues principales de la ville, admirant toutes choses sur son passage quand elle s’aperçut qu’une jeune femme s’était arrêtée et la regardait fixement. Elle s’arrêta, elle aussi. Tout à coup, elle s’écria pleine de joie :
— Lola !
— Anna ! Mais oui, c’est bien toi !
— Oui, c’est moi ! Tu me trouves donc tellement changée ?
— Rassure-toi ! dit Lola en souriant. Tu es toujours la même ! Pour toi, on dirait que les années n’ont pas passé.
Après les premières effusions, les deux jeunes femmes entrèrent dans un café pour bavarder plus commodément.
— Raconte-moi ! Raconte-moi ! s’exclama Anna. Parle-moi de toi ! Parle-moi de nos amis communs.
— Il faut que je te dise, d’abord, ma chère Anna, qu’il y a justement quelques jours, on m’a demande de tes nouvelles avec beaucoup d’insistances.
— Vraiment ? Où cela ?
— A Paris.
— Et quelle est la personne qui se souvient encore de moi ? insista Anna.
— A vrai dire, il ne s’agit pas précisément d’un ami ... C’est pourquoi je crois de mon devoir de t’avertir ...
Une vague crainte envahit l’âme d’Anna.
— Tu commences à m’inquiéter ! Murmura-t-elle.
— Je ne pense pas qu’il y en ait lieu, précisa Lola. Toutefois, cet homme qui te cherche comme un fou ...
— François ? Supposa Anna.
— Non ! Il est marié et il a une kyrielle d’enfants. Enfin ... il s’agit d’un policier !
Anna pâlit légèrement.
— Et pourquoi me cherche-t-il ?
— Il n’a pas voulu me le dire ! Tout ce que j’ai pu en tirer, c’est qu’il s’agit d’une affaire très ancienne.
Anna resta pensive ; elle songeait à l’argent qu’Anselme d’Evreux lui avait remis pour Florence et qu’elle avait eu le grand tort de garder.
< Mon Dieu ! Songea-t-elle. Florence serait-elle revenue ? Aurait-elle voulu revoir son fils et Julien Delorme lui aurait-il parlé de l’argent ?... N’aurait-elle alors, dénoncée pour escroquerie ?... Ah ! Je commence à me demander si Vincent n’a pas raison de se confiner dans la solitude ! >
Désireuse d’en savoir plus long, elle demande à son amie.
— As-tu revu Florence ?
L’interpellée hocha négativement la tête.
— Non ! répondit-elle. Jamais et je n’ai jamais plus eu de ses nouvelles.
— Tu arrives de Paris ?
— Oui, j’y suis resté un bon bout de temps. Maintenant, je ne travaille plus ; j’accompagne mon neveu qui chante de très belles chansons.
— A propos de Florence, poursuivit-elle, comme si un souvenir lui revenait brusquement en mémoire, j’ai appris, il y a quelque temps, que son ami était mort ... Tu sais, ce Julien Delorme qui était si riche et si sympathique ! Tu te souviens de lui ?
— Oui, très bien, Florence l’aimait beaucoup ...
— Moi aussi, j’avais beaucoup d’estime pour lui. Je suis allée à son enterrement ...
— Et son fils ? demanda Anna d’un ton qu’elle affecta fort indifférent.
Son amie semblait fort surprise de cette question inattendue.
— Quel fils ? demanda-t-elle.
— Comment ? Tu ne savais pas que Florence avait eu un enfant de lui ?
Lola fit un signe énergique de dénégation.
— C’est la première fois que je l’entends dire ? déclara-t-elle. Ce que je peux t’affirmer, c’est que le défunt n’a laissé aucun enfant et que ses neveux ont hérité de tous ses biens !
Il y eut un bref silence. Anna réfléchissait. « Ce pauvre petit doit être mort ! Pensait-elle. Julien n’était pas homme à abandonner un enfant, surtout un enfant de Florence qu’il aimait tant ! »
Puis les deux femmes se mirent à bavarder de choses sans importance. Mais Anna ne cessait de songer au policier qui semblait la rechercher avec un tel acharnement. Quand on n’a pas la conscience nette, on vit dans une crainte perpétuelle ... Les deux amies passèrent encore une demi-heure ensemble, puis elles sortirent du café en se promettant de se revoir.
Quand Anna se retrouva seule dans les rues de Dieppe ; l’euphorie qu’elle avait ressentie à son arrivée dans la charmante petite ville avait disparu ; la sensation d’une obscure menace pesait sur son cœur. Elle n’avait plus envie de ce promener dans la rue, ni de regarder les vitrines, ni d’admirer les élégantes toilettes des jeunes femmes. Une crainte mal définie, une profonde dépression l’envahissait irrésistiblement.
Aussi reprit-elle le chemin de Saint-Valéry-en-Caux et regagna la villa qui était à la fois sa prison et son refuge. Elle était inquiète, préoccupée ; elle pensait à la solitude dans laquelle elle avait laissé le paralytique.
Et ce soir-là, elle se demanda pour la première fois, ce qu’avait pu devenir le petit enfant que, par cupidité, elle avait abandonné au marquis d’Evreux. Qui lui disait que ce misérable n’avait pas fait un malfaiteur du fils de Julien Delorme et de Florence Guillemain ? Pauvre Florence, elle qui avait voulu rendre l’enfant à son père afin que celui-ci en fit un homme ! Tout, même le pire, était à craindre pour cet enfant qu’Anna avait abandonné !
Cette nuit-là, la jeune femme ne put dormir. Elle ne cessait de se tourner et de se retourner sur son lit. Des images tragiques, d’angoissantes pensées l’obsédaient. Il lui semblait entendre Vincent Leroux lui faire, une fois de plus, l’aveu de son horrible crime ... Elle se revoyait au jour lointain où, le bébé dans les bras, elle s’était présentée chez Julien Delorme. C’était Anselme qui l’avait reçue ...
Et voilà qu’une ombre gigantesque surgissait : c’était celle de Julien Delorme, la rigidité et la pâleur de la mort l’avaient envahi. Ses yeux seuls vivaient et fixaient sur la malheureuse un regard chargé d’un douloureux reproche ... Puis, une autre image remplaça le fantôme ; c’était d’un enfant demi nu. Il fuyait désespérément devant des inconnus qui le poursuivaient en le menaçant de mort ...
Cette nuit-là fut la plus terrible qu’eut jamais vécue Anna !
Tout à coup, ces ombres et ces fantômes s’évanouirent pour faire place à l’image d’un homme au visage sévère. Il portait l’uniforme des défenseurs de la loi. Et Anna crut voir devant elle le policier inconnu dont quelques heures plus tôt, lui avait parlé son amie Lola. Pourquoi cet agent le poursuivait-elle ? Que lui voulait-il ? Pourquoi la regardait-il de cet air menaçant ?
Ce long cauchemar ne prit fin qu’aux premières lueurs du jour. Anna n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle se leva avec la ferme décision de se rendre à Paris au plus vite et de parler au marquis d’Evreux qui venait d’hériter d’une immense fortune …
( A SUIVRE LE 29 AOUT )