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MOINEAUX SANS NID N° 34

3 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

34 MIREILLE EN DANGER

 

A peine Mireille eut-elle vu Alice, qu’elle se mit à courir comme si elle avait aperçu le diable en personne. Son instinct lui disait que sa vie était en danger au milieu de ces gens qui séquestraient des enfants pour un motif qui lui échappait !

Elle parcourut ainsi presque toute la maison jusqu’à ce qu’elle se trouvât nez à nez avec la femme de chambre qui lui avait lu la lettre. Eller lui enserra la taille de ses bras en criant :

— Elle est là, la méchante femme !

La jeune fille essaya de la rassurer.

— Qu’est-ce que tu dis, mon petit ange ? lui demanda-t-elle émue jusqu’aux larmes.

— Cachez-moi ! Je ne veux pas la voir ! supplia Mireille d’une voix pleine de frayeur.

— Il ne faut pas avoir peur, Mademoiselle ne mange pas les enfants tous crus !

— Non, mais elle les enlève et elle les séquestre !

— Tu exagères, petite !

— Non ! Et j’ai même entendu dire beaucoup de choses par le monsieur qui m’a amenée ici en voiture, continua la pauvre enfant.

— Qu’as-tu entendu ? questionna la gentille fille, vivement intéressée.

— Qu’il a mené un petit garçon chez la dame qui est venue tout à l’heure.

— Juliette ?

— Oui, c’est ainsi qu’il l’a appelée.

— Et quoi d’autre, encore ?

— Ils ont parlé de l’héritage d’un monsieur qui va mourir et qui s’appelle Delorme.

— Diable !

— Ca ce n’est pas le monsieur qui l’a dit, c’est la dame.

L’arrivée d’Alice coupa court à la conversation.

— Ne vous avais-je pas ordonné de ne pas parlé à cette gamine ? gourmanda-t-elle.

— Je n’ai pu faire autrement Mademoiselle, essaya-t-elle de se défendre.

— J’aime à être obéie, vous le savez pourtant !

— Et moi, j’aime que l’on me paye ce que l’on me doit ! rétorqua la jeune fille à bout de patience. Je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison. Payez-moi mes gages et je m’en vais !

Alice la toisa des pieds à la tête.

— Qu’est-ce que cela veut dire, Emilie ? demanda-t-elle d’un ton de reproche.

— Cela veut dire que je ne veux pas continuer à vous servir, c’est tout ! répondit la femme de chambre sans se laisser intimider.

— C’est bien. Demain matin, je vous paierai ce que je vous dois. Vous êtes libre d’aller où vous voudrez dès ce soir.

Emilie secoua la tête ; elle n’avait pas l’air d’accord avec sa patronne.

— Pas question ! Payez-moi immédiatement. Je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir reçu l’arriéré de mes gages. Il y a déjà assez de gens à qui vous devez de l’argent ; je ne tiens pas à allonger la liste de vos créanciers. Si vous n’avez pas de quoi me payer, donnez-moi des bijoux, de l’argenterie, n’importe quoi ! mais je veux mon règlement !

— Effrontée ! s’écria la sœur du marquis d’Evreux.

La domestique haussa les épaules.

— Appelez-moi comme vous voudrez, mais payez-moi !

— Eh bien ! Vous allez avoir votre argent tout de suite et j’en aurai terminé avec vous !

— Je veux partir avec vous ! dit alors Mireille à la femme de chambre d’un air suppliant.

Mais Alice la prit par le bras et l’attira vers elle avec violence.

— Toi, tu vas rester ici en attendant ta maman ! s’écria-t-elle d’une voix impérieuse.

— Que lui avez-vous raconté ? demanda Alice à Emilie d’un ton menaçant.

Ne se laissant pas intimider, elle regarda son ex-patronne dans les yeux et répondit :

— La vérité ! Je lui ai dit que vous l’aviez trompée ! C’est pour cela que je m’en vais. Je ne veux pas rester dans une maison où l’on commet de telles infamies !

— Qu’est-ce que vous en savez ? Et puis, qui vous a permis de vous occuper de ces affaires qui ne vous regardent en aucune façon ? répliqua Alice sèchement.

— Vous allez voir si elles ne me regardent pas, vos affaires ! Sachez que j’ai lu la lettre à la petite, celle que vous lui avez dit être de sa mère ; j’ai cru que la pauvre gosse allait mourir de chagrin. Mademoiselle pour être capable de telles choses, il faut que vous soyez une bien méchante femme.

Alice était atterrée ; Emilie, cette fille insignifiante avait à elle seule détruit tous es plans ! Elle ne savait ni que faire, ni que dire.

— C’est impossible, vous n’avez pas pu lire cette lettre ! gronda-t-elle jouant le tout pour le tout.

C’est à cet instant que Mireille trouva assez de courage pour intervenir avec fermeté.

— Si, Madame, si ! Elle me l’a lue et ce n’était pas de ma mère. Pourquoi m’avez-vous trompée ?

— Je ne t’ai pas trompée, ma chérie assura Alice, essayant de se montrer affectueuse. Ne fais pas attention à ce que dit cette effrontée !

La femme de chambre se sentit piquée au vif et rétorqua :

— C’est plutôt à vous que ce pauvre ange devrait faire attention ! Donnez-moi mon argent et adieu !

Alice sortit de la pièce et accompagnée de la petite fille, regagna sa chambre. Là, elle prit une cassette, l’ouvrit et en sortit quelques billets ; ensuite, elle sonna le majordome qui apparut quelques instants plus tard obséquieux. La jeune femme lui donna l’argent pour qu’il le remit à la femme de chambre.

— Et dites-lui bien qu’elle s’en aille au diable et tout de suite ! ordonna-t-elle.

Le majordome marmonna quelque chose d’incompréhensible. La maîtresse de maison lui jeta un regard sévère, mais il ne put s’abstenir d’exprimer sa pensée plus clairement.

— Elle a bien raison de montrer les dents ! C’est le seul moyen de se faire payer ici !

Alice fronça les sourcils

— Qu’entendez-vous pas là ?

— En ce bas monde, celui qui se contente de pleurer, sans jamais réclamer, risque fort de mourir de faim.

— Faites ce que je vous ai dit et gardez vos réflexions pour vous.

Elle pensait pourtant : « Tout cela n’est pas de bonne augure ! Voilà que les domestiques se rebellent ! Il faut agir vite, sinon… »

Elle se tourna vers Mireille et lui demanda :

— Tu l’as cru, ce que t’a dit Emilie ?

— Oui, répondit la fillette. Tout ce que vous m’avez dit ce n’est que des mensonges !

— Tu ajoutes foi aux racontars d’une domestique ?

— Je veux m’en aller d’ici !

Alice secoua la tête.

— C’est impossible !

— Et pourquoi ? Parce que vous êtes décidée à me séquestrer comme l’autre ?

— Quel autre ? Quelle histoire me racontes-tu là ?

— Ce n’est pas une histoire. J’ai entendu dire qu’on avait emmené un petit garçon dans la maison de la dame qui a parlé avec le monsieur.

Mireille ne pouvait soupçonner tout ce qu’elle risquait en prononçant ces mots ! Elle aggravait sans le vouloir, sa propre situation, déjà fort critique. Une grimace – qui avait la prétention d’être un sourire – étira les lèvres d’Alice qui demanda :

— Qui t’a dit cela ? Je tiens à le savoir !

— Je l’ai entendu ! Oui, Madame, vous êtes une méchante femme ; vous enlevez les petits enfants !

Pour toute réponse, Alice sortit de la pièce en courant, non sans avoir fermé la porte à clé derrière elle. A cet instant, Anselme congédiait Juliette, aussi furieux que consterné.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda sa sœur en le rejoignant et en constatant sa mine sombre.

— Tout est perdu !

— Pourquoi ? demanda Alice fort inquiète.

— Juliette sait tout ! Elle veut nous mettre des bâtons dans les roues.

Une grande stupeur apparut sur le visage de la jeune femme.

— Mais c’est impossible ! s’écria-t-elle. Qui peut lui avoir dit… Le marquis haussa les épaules.

— Je n’en sais rien, mais elle est au courant de tout et elle m’a même menacé d’amener le gosse à l’oncle Julien.

Alice parut consternée.

— Nous sommes donc à la merci de ces gens ! fit-elle après quelques instants de silence.

— Entièrement ! s’écria son frère, furieux. Et je crains fort que nous ne soyons dans l’obligation de renoncer à notre projet.

— Ca jamais ! déclara Alice résolument. Impossible de reculer à présent !

— Nous pourrions tout dire à l’oncle, proposa Anselme assez peu enthousiaste. Il nous donnerait de quoi payer nos dettes.

— Oui, mais il comprendrait immédiatement que nous n’avons pas intérêt à ce qu’il retrouve son fils… et cela ne se doit pas !

— Que pouvons-nous faire alors ? Ce ne sont pas nos créanciers qui vont nous faire des cadeaux… ou des avances !

— Nous n’avons qu’à prendre patience ; l’oncle ne peut plus guère tarder à mourir, assura cyniquement Alice qui avait retrouvé tout son calme.

— Oui, mais il laissera un testament par lequel il fera légataire universel son fils naturel…

— Ce fils naturel n’existe pas !

— Tu es mieux placé que quiconque pour savoir qu’il existe, au contraire ! observa Anselme ironiquement.

— Seule, Anna peut le prouver… et elle ne le prouvera pas ! Ce n’est pas cela qui me préoccupe !

— Ecoute, petite sœur ; nous avons fait trop de sottises jusqu’à présent ; cela suffit !

— Il faut pourtant en sortir ! La seule solution serait de revenir en arrière d’effacer tout ! C’est cela que tu souhaites ?

— Je crois que ce serait le mieux ! répondit Anselme.

Mais Alice n’était pas de cet avis.

— C’est impossible ! Absolument impossible ! Ce qu’il nous faut c’est l’héritage de l’oncle… et tout entier !

— L’oncle ne nous laisseras pas à la rue !

— Même quand il saura tout ce que nous avons fait ?

— Comment l’apprendrait-il ? demanda Anselme avec incrédulité.

— Imbécile ! rétorqua sa sœur. Son fils lui-même ne manquera pas de le lui dire. Et puis Anna rentrera en scène et…

— C’est pourtant vrai ! gémit Anselme.

— De plus il y a un autre danger !

Ce n’était plus de l’inquiétude que l’on pouvait lire sur le visage du marquis, mais de l’épouvante.

— Un autre, dis-tu ?

— Oui, la petite ! Tu as commis l’imprudence de parler à Juliette en laissant la porte ouverte, elle a tout entendu… Avec ça nous sommes entourés de traîtres ! Emilie aussi a parlé et elle a ouvert les yeux à Mireille.

— Je me moque bien de cette gamine ! répliqua Anselme.

— Tu as tort, car son rôle peut-être très important, insista sa sœur. Tu as l’air d’oublier que cette gosse est fort intime avec Robert Montpellier qui a la charge de retrouver le fils de notre oncle…

Anselme se frappa le front.

— C’est pourtant vrai !

— Si Mireille lui rapporte ce qu’elle a entendu, la partie est définitivement perdue pour nous !

— Si ce peintre n’a pas déjà des doutes sur nous, c’est qu’il est bien bête ! observa Anselme.

— Nous ne devons pas éveiller ses soupçons mais au contraire, il nous faut lui inspirer confiance, c’est-à-dire lui faire croire que nous sommes riches très riches. Peut-être même arriverais-je à le mettre de notre côté…

Anselme regarda longuement sa sœur.

— Tu as un moyen ? lui demanda-t-il. L’amour peut-être ?

— Bien sûr ! Quand il sera mon mari, il ne se méfiera plus de moi.

Anselme hocha la tête.

— Ce plan est machiavélique à souhait, petite sœur, et je ne pense pas que tu puisses échouer.

— Alors, pourquoi hésites-tu ?

— Je n’hésite pas ; je réfléchis à la situation présente et aux moyen d’en sortir.

— Il faut que cette gosse disparaisse, elle aussi !

— Où peut-on l’emmener ?

— Avec l’autre ! Ce sont de grands amis ; je suis certaine qu’elle sera enchantée de retrouver son Pierrot.

— Et ensuite ?

— Nous les enverrons au bout du monde… en un lieu d’où ils ne reviendront jamais.

— Oui, mais pour cela, il faut de l’argent, beaucoup d’argent.

Alice sourit.

— J’espère en avoir d’ici quelques jours. Demain je pense voir un homme d’affaires qui pourra m’en procurer, répondit-elle. Toi, il faut que tu partes pour le pavillon de chasse cette nuit même. Moi, comme toutes les nuits, je vais aller veiller l’oncle…

Anselme soupira et se leva.

— Très bien ! dit-il. Je vois qu’il n’y a rien d’autre à faire.

— Comment as-tu agi avec Juliette ? s’informa sa sœur.

— Sans lui dire qui est le gosse, je lui ai promis trois cent mille francs pour le jour où nous toucherons l’héritage.

Sa sœur le regardant en hochant la tête d’un air désapprobateur.

— Tu as eu tort ! Cela revient à confesser la vérité.

— Je sais bien, soupira-t-il mais je n’ai pas pu faire autrement, je t’assure !

— Ces gens nous feront chanter toute leur vie !

— Non ! Quand l’oncle sera mort, nous n’aurons plus rien à craindre. Pour le moment, le danger c’est Juliette !

Ils restèrent silencieux quelques minutes. Tous deux étaient perdus dans leurs pensées. Tout à coup, Alice rompit le silence en disant :

- Ecoute, Anselme, aux grands maux les grands remèdes !

Le marquis regarda sa sœur avec surprise.

— Qu’entendes-tu par là, Alice ?

Un étrange sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme qui expliqua avec un parfait cynisme :

— Pendant une partie de chasse, il arrive qu’une charge de plombs se perde. Un malheur est si vite arrivé !...

La proposition ne fit même pas tressaillir le marquis aussi calme et impossible que sa sœur ; il eut un sourire indéfinissable.

— Rien de plus facile à réaliser ! approuva-t-il.

— Et trois malheurs arrivent aussi vite qu’un seul ! assura Alice.

Le marquis regarda sa sœur dans les yeux.

— Cette fois ce serait trop, cela deviendrait suspect ! Mais je ne crois pas que nous ayons besoin d’en arriver là. Il y a un autre système qui serait beaucoup plus sûr, beaucoup plus efficace…

La nièce de Delorme le regarda avec curiosité.

— Lequel ? demanda-t-elle.

Mais le marquis d’Evreux fit un geste vague.

— Je te le dirai plus tard !... N’as-tu jamais remarqué combien Juliette est jolie ? Dit-il sans transition.

Alice secoua la tête. Comme toutes les femmes, il lui était presque impossible d’admettre qu’une autre fût jolie. Elle fit d’un ton pincé :

— Jolie … c’est beaucoup dire !

— Elle l’est suffisamment pour attirer l’attention d’un chasseur continua son frère. Or, son mari est jaloux, sauvage et brutal… tu m’as compris !

Cette fois la jeune femme sourit.

— Parfaitement ! répondit-elle. Tout cela est bien calculé ! Un drame passionnel… et nous sommes délivrés de tout souci.

Un long silence régna. Tous deux pensaient au nouveau plan, dont ils prévoyaient déjà les moindres détails… Enfin, Alice demanda :

— Quand comptes-tu partir avec Mireille ?

— Dès que Jacques sera revenu avec la voiture. Il est allé faire je ne sais quelle course. Mais cela n’a pas grande importance ; la petite peut très bien rester ici quelques heures encore.

— Bien sûr. Mais je me sentirai tout de même plus tranquille quand elle sera partie. Une fois là-bas, les domestiques cesseront de jaser et ce sera déjà un point d’acquis.

— Espérons que Jacques ne va pas tarder à revenir. Je m’en irai dès qu’il sera là. C’est lui qui prendra le volant. Tu sais que je n’aime pas conduire.

— Entendu, je vais préparer la gosse à l’idée de partir d’ici…

                                                                                            (A SUIVRE LE 6 JUILLET)

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