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LA POUPÉE

4 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

LA POUPEE REINE DES JOUETS

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L'époque du renouvellement de l'année est l'époque des poupées ; elles triomphent partout, aux étalages des marchands qui les vendent et dans les appartements de ceux qui les achètent. Les poupées véritablement gouvernent alors le monde ! De tout temps elles ont été le joujou chéri des petites filles, de tout temps elles ont occupé la place prépondérante dans le cœur des enfants et par l dans la société entière ; n'a-t-on pas tenté d'écrire l'histoire de l'humanité par l'histoire de la poupée à travers les âges ? De nos jours avec les préoccupations constante qu'à le commerce de produire beaucoup et bon marché, la fabrication et la vente des poupées ont acquis une importance considérable ; elle font vive tout le monde !

 

Au fond qu'est-ce qu'une poupée ? Un assemblage de carton-pâte avec une tête de porcelaine. En réalité c'est un petit être factice qui vit d'une vie spéciale mais qui vit tout de même.

La poupée naît dans ces ateliers en chambre qu'affectionne particulièrement l'ouvrier parisien, amoureux avant tout, de sa liberté.

Là, de modestes artistes assemblent ses jambes et ses bras, avec des fils de fer, sur un torse surmonté d'une tête en porcelaine.

Là des coiffeuses adroites collent sur ladite tête une perruque minuscule qu'elles frisent et parent ensuite selon la mode du jour.

La poupée comme d'enfant dont elle est la réduction, vient au monde toute nue, mais avec des destinées diverses.

Il y a des poupées riches, des poupées que l'on habille magnifiquement avec des robes de soie, des dessous de dentelles, des chaussures de maroquin à boucles d'argent, des chapeaux à panaches ; ces poupées ont des dots de princesses ; elles possèdent des trousseaux complets, avec spécification de vêtement s d'hiver et de vêtement d'été ; elles ont un mobilier ; lit d'acajou, armoire à glace biseautée, table, chaise , cabinet de toilette installé. Elles ont une éducation très soignée ; elles savent dire « papa » « maman » ; elles marchent même mais elles ne vont jamais à pied ; elles exigent des voitures. Elles sont délicates ; elles demandent presque des domestiques spéciaux.

A ces poupées-là on dit « madame » et on les respecte beaucoup, parce qu'elles coûtent fort cher. Elles paraissent avoir tout ce qu'une poupée peut désirer ; elles paraissent heureuses ; elles paraissent ne manquer de rien.

Et cependant ce sont des poupées attristées. Dans l'armoire aux joujoux elles se voient préférer un vieux torchon de poupée sale, crasseux, mal peigné, mal attifé ; la petite fille aime mieux jouer avec son souillon favori, à moitié démoli, borgne et même manchot, qu'avec la belle « dame » qu'elle risque à chaque de casser et qu'en son instinct précoce de bonne ménagère, elle présent avoir « de la valeur ».

Les poupées heureuses sont les poupées pauvres.

Celles-là ne possèdent que leur chemise. Elles n'ont rien ; mais la petite fille travaille pour les embellir ; elle les habille à son gré, à sa mode, elle en fait une compagne de son rang, de son milieu, aussi elle l'affectionne bien plus car elle l'a un peu faite bien plus, car elle l'a un peu faite. Et n'est-ce pas là tout le secret d'un cœur humain ? Il ne s'attache qu'aux choses et aux gens qui lui semblent un peu de lui-même ; aux choses et aux gens, en somme qui font son œuvre.

— C'est ma poupée, dit l'enfant et ce pronom possessif recèle toute une psychologie compliquée.

— Mais lui objecte-t-on, vous la battez votre poupée ?

— Elle n'est pas sage !

— Mais enfin, mademoiselle, si on vous battait quand vous n'êtes pas sage ?

— Moi, je suis toujours sage !

Voilà bien la logique humaine faite d'indulgence pour soi et de rigueur pour autrui !

L'enfant qui joue à la poupée, du reste, révèle à la fois toute la profondeur de sa malice et toute la candeur de son innocence.

— Oh ! Dit  le visiteur admiratif, vous avez mademoiselle, une nouvelle poupée ?

 

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— Oui, monsieur, répond gravement l'enfant, c'est a dernière fille.

— Vous en avez beaucoup comme cela ?

— Trois.

— Et quel âge ont-elles ?

— Elles ont toutes sept ans ! Je vais vous les montrer.

Car un plaisir d'avoir beaucoup de poupées c'est de les exhiber.

— Voyez-vous, monsieur, continue l'enfant en présentant son petit monde ; celle-ci c'est jeanne, celle-là Marguerite, celle-là...

— Celle-ci n'a pas de nom ?

— Non ; je ne sais pas si c’est un garçon ou une fille ; elle n'est pas encore habillée !

Victor Hugo et tant d'autres ont écrit de fort jolies choses sur la poupée. On a épilogué sur cet instinct de maternité précoce chez la petite fille ; plus rien n'est à ajouter sur ce chapitre.

Ce qui est intéressant au point de vue économique et social, c'est la place importante que la fabrication des poupées a prise dans la société contemporaine. La poupée exige des mouleurs en carton-pâte pour faire son torse et ses membres, des potiers spéciaux pour cuire le biscuit de porcelaine de sa tête, des assembleurs, des peintres pour vernir son corps et maquiller sa face, des coiffeurs pour dresser et friser sa perruque. Il y a des couturières pour poupées, des modistes pour poupées, des bottiers pour poupées, il y a même des ébénistes pour ménages de poupées.

Pour confectionner des millions de poupées par an il en exporte dans tous les pays du monde, car dans tous les pays du monde la poupée parisienne, réduction de la femme française est accueillie avec des transports de joie.

Que vie une poupée ? Un mois, un trimestre, un an, peut-être davantage. Les poupées périssent violemment ; elles se cassent.

Pauvre poupée ! Une fois que sa tête fragile et vide a heurté un corps trop dur, sa petite âme s'en retourne d'où elle est venue. Démolie, écartelé lamentablement à quoi est-elle désormais bonne ? A rien ; on la jette. L'enfant la pleure une seconde pas plus et encore pleure-t-il son rêve et non son joujou. Le lendemain il l'a oubliée ; et si, d'aventure on lui demande ce qu'elle est devenue, il répondra :

— Elle est cassée !

Les poupées sont comme les hommes, elles passent sans même laisser, selon la magistrale expression de Victor Hugo, leur ombre sur le mur !

REVUE NOS LOISIRS DU 22 DÉCEMBRE 1907

 

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