MOINEAUX SANS NID N° 30
30 – UN VERITABLE AMOUR
Pendant ce temps, dans la maison de Valérie Labeille, se déroulait une scène on ne peut plus triste… assistée des représentants de la loi, la vieille mégère chassait de chez elle la propriétaire de la maison ! Valérie avait renoncé à résister. Elle n’essayait même pas d’obtenir un nouveau délai…
La pauvre jeune femme mettait dans une malle ses vêtements et quelques objets personnels. Elle ne manifestait aucune révolte, elle ne pleurait même pas. Son calme était impressionnant. Elle allait quitter pour toujours cette maison dans laquelle elle avait passé les plus belles années de sa vie ; celle de sa jeunesse…
— Et maintenant, il ne vous reste plus qu’à me rendre Mireille fit la vieille usurière. J’ai autant de droits sur cette petite que si j’étais sa mère et je vous conseille fortement de me la rendre ou alors, vous aurez de mes nouvelles !
La fille de Michel Labeille haussa les épaules.
— Si vous la voulez, vous n’avez qu’à la chercher ! J’ignore où elle est. Quand à moi, je vais vous dénoncer par l’avoir maltraitée !
— C’est ce que nous verrons ! gronda la vieille. Je ne l’ai jamais maltraitée ; c’est une calomnie !
— Alors, pourquoi tenez-vous à l’avoir de nouveau avec vous ? demanda Valérie Labeille.
A cet instant, l’huissier apportait l’inventaire qu’il venait de dresser. C’était l’instant décisif, cruel… Un porteur se chargea de la malle.
— Où dois-je la déposer, Madame ? demanda-t-il à Valérie.
La malheureuse lui donna le nom d’un modeste hôtel. Elle allait être obligée de vendre quelques bijoux de peu de valeur, certes, mais qui lui permettraient de vivre jusqu’à ce qu’elle ai trouvé du travail.
Valérie n’était pas encore sortie du jardin, car elle s’était arrêtée pour regarder une voiture qui s’approchait à toute vitesse. L’instant d’après, le véhicule s’arrêtait devant la grille et Robert en descendait vivement.
— Où allez-vous, mademoiselle Valérie ? lui demanda-t-il.
Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme.
— Vous voyez, je quitte ma maison. Tout est fini désormais…
— Fini ? répéta-t-il énergiquement. C’est ce que nous allons voir !
Il la prit doucement par le bras.
— Rentrez chez vous, Valérie, dit-il. Que vous le vouliez ou non, je vous tirerai d’embarras ! (Puis il se retourna vers le porteur) : Allez remettre cette male où vous l’avez prise !
Médusés, la vieille et les deux hommes de loi assistaient à cette scène sans trouver un mot à dire.
— C’est huit cent mille francs que l’on vous doit, n’est-ce pas ? demanda le peintre à l’usurière… Les voilà, ajouta-t-il sans attendre la réponse et lui tendant une enveloppe. Comptez-les et filez tous au plus vite !
Quelques instants plus tard, Robert Montpellier et Valérie Labeille étaient seuls… Aucun d’eux ne savait que dire !
La jeune femme gardait les yeux baissés… Le peintre la regardait avec une folle tendresse. Il lui aurait bien révélé tout ce qu’il ressentait, mais le moment était mal choisi ; parler d’amour en de telles circonstances était indigne d’un gentilhomme !
Cependant, Valérie murmura enfin :
— Merci, Robert, merci beaucoup de ce que vous avez fait pour moi, mais…
Il l’interrompit presque violemment :
— Non Valérie, je vous en prie, ne reparlons plus de cela !
— Je ne puis accepter un tel don !
— Et moi, il y a autre chose que je ne peux pas accepter ; c’est tout ce malheur qui vous accable ! Ce n’est pas un don, mais un prêt et vous me le rembourserez quand vous pourrez, quand vous voudrez. Vous avez tout votre temps. Ne m’empêchez pas de vous donner cette preuve d’amitié !
— Où est Mireille ? demanda alors la fille de Michel Labeille.
— Elle est partie de chez moi avec l’intention de chercher son petit compagnon, répondit le peintre. Elle n’a pas voulu revenir ici de peur de rencontre la vieille usurière.
— Encore un ennui ! soupira Valérie douloureusement, Madame Picquet a adopté Mireille et elle est sa tutrice légale. Je ne pourrai pas l’empêcher de l’emmener…
— Je vous certifie que j’empêcherai la mère Picquet de reprendre Mireille, déclara résolument Robert Montpellier.
— Vous êtes donc ma Providence en tout, Robert, murmura la douce Valérie, profondément émue. Comment vous récompenser de ce que vous faites pour moi… une inconnue ?
— Il est des amitiés qui naissent spontanément, Valérie. Il est des sentiments mystérieux qui surprennent ceux-là même qui les éprouvent. Il est inutile de se le cacher…
— Oui, c’est vrai, reconnut la fille de Michel, pensive.
— Ce sont là, de ces fils invisibles et mystérieux qui unissent les humains, conclut Robert.
— Malheureusement, il faut les couper avant qu’ils ne les unissent trop étroitement, murmura Valérie tristement.
— C’est juste, admit Robert, le front sombre. Mais cela n’est obligatoire que dans le cas où quelque insurmontable obstacle s’interpose.
La jeune femme ne répondit pas. Ils restèrent silencieux pendant un long moment. Aucun d’eux ne voulait dévoiler le fond de ses pensées, mais le feu de leurs prunelles devenait de plus en plus ardent.
Tout à coup, Valérie éclata en sanglots. Ses larmes étaient si amères, si désolées que Robert ne put se contenir plus longtemps. Il lui prit les mains et les détacha du pauvre petit visage baigné de larmes puis il s’écria avec passion :
— Valérie, mon amour !... Ne pleurez pas ! Vos larmes me fendent le cœur. Je vous aime de toute la force de mon âme. Vous êtes mon premier amour !
Il est impossible de décrire l’expression que prit alors le visage de Valérie. Un atroce désespoir se lisait dans ses grands yeux voilés de pleurs. Tout son corps était secoué de douloureux sanglots… Enfin, dans un cri de désespoir elle s’exclama :
— Impossible ! C’est impossible ! Mon passé m’interdit de répondre à cet amour ! Mon père lui-même m’a reniée. Mon honneur est souillé !
— L’amour que je vous porte, le nom que je vous offre, vous rendront l’estime de tous !
— Non, non Robert ! gémit la jeune femme. Je ne suis pas digne d’entrer dans une maison honnête, j’ai mal agi…
— Contre votre volonté ; la faute ne vous est donc pas imputable.
— Oui, mais les faits sont là soupira Valérie avec amertume ; j’ai appartenu à un autre homme… et quel homme ! Son nom et le mien sont dans tous les journaux !
— Cet homme a démontré son innocence !
La jeune femme secoua la tête douloureusement.
— Mais moi, je sais qu’il est coupable ! Et quand bien même il serait innocent la faute est là ; je lui ai appartenu. Son ombre, son souvenir seront toujours entre nous ! Notre vie serait un martyre… Et pourtant malgré mon passé, je suis restée une femme honnête…
— C’est pour cela que je vous aime. C’est pour cela que je veux que vous deveniez ma femme !
— Et moi, je ne puis accepter ; soupira la jeune femme. Je ne puis accepter parce que je vous aime, et que je ne veux pas vous rendre malheureux avec le souvenir de mon passé. Croyez-moi, Robert, je ne suis pas digne de devenir votre femme… Laissez-moi poursuivre seule ma triste existence. Ne pensez plus à moi, oubliez cet amour avant qu’il ne prenne trop de place dans votre cœur !
— Non, c’est impossible ! protesta le peintre à son tour avec véhémence. Je le sens, je le sais ! Vous êtes la première femme que j’aie jamais aimée et ce n’est pas une passade, mais une irrésistible et profonde attirance… Dès l’instant, où je vous ai vue, je vous ai aimée… et vous voudriez renoncer à tout cela, à ce bel amour que je vous apporte ?
Robert lui prit les mains. Alors, elle ne résista plus… Il la regarda dans les yeux. Elle soutint son regard…
— Mon amour, dites-moi que vous m’aimez ! Dites-le moi ! Dites-moi que vous répondez à l’immense amour que j’éprouve pour vous ! Ame de ma vie, reine de mon cœur, dites-le moi ! Je veux l’entendre de vos lèvres adorées…
— Robert, gémit-elle, haletante, ayez pitié de moi !
— M’aimez-vous vraiment ! insista-t-il.
Troublée jusqu’au plus profond de son être, la jeune femme n’y tint plus ; elle répondit la voix cassée par l’émotion :
— Oui, oui, je vous aime Robert ! Je vous aime de toute mon âme, comme je n’ai jamais aimé !
Le visage du peintre s’illumina.
— Ma tendre chérie, si vous saviez comme vous venez de me rendre heureux ! Si cous saviez comme la vie me paraît belle tout à coup ! Je vous aime… vous m’aimez… Qu’importe tout le reste !
Et, plein d’ardeur, il baisa les mains de la jeune femme qui s’abandonnait maintenant à la passion qui emplissait son cœur… Robert la prit alors dans ses bras et l’embrassa passionnément.
— Non, non, laissez-moi… c’est impossible ! répéta-t-elle avec bien peu de conviction.
— Rien n’est impossible quand on s’aime ! s’écria-t-il.
Et tous deux, perdus dans un océan de bonheur, ne virent pas approcher un homme qui s’arrêta et les regarda, rouge d’indignation puis s’exclama avec colère :
— Continue !... Continue, fille perdue !
Cet homme n’était autre que le père de Valérie.
(A SUIVRE LE 24 MAI)