MOINEAUX SANS NID N° 290
Quelques jours s’étaient écoulés depuis la terrifiante aventure vécue par le marquis Anselme d’Evreux.
Un soir, en rentrant chez lui, il trouva une lettre de sa sœur lui annonçant son prochain mariage avec un riche lord anglais follement épris d’elle.
Décidément, s’exclama-t-il, on ne peut nier qu’Alice ait de la chance ! J’espère, à présent, qu’elle a définitivement renoncé à cet imbécile de Robert Montpellier !
Dans la missive qu’elle envoyait la jeune femme lui recommandait de ne pas oublier sa mission et de ne pas se reposer sur ses lauriers.
« Elle n’a pas à me faire de telles observations, se dit-il vexé, tressaillant au souvenir de sa récente et terrible aventure. Mais évidemment, tant que ce maudit garnement sera en vie, je ne serai jamais tranquille et ne pourrai jouir en paix de la fortune laissée par l’oncle Julien ! »
Il se replongea dans ses pensées et demeura longtemps les yeux rivés sur les dessins du somptueux tapis de perse étendu sous ses pieds.
« Oui, reprit-il. Il me faut absolument agir ! »
Puis il sourit en pensant à sa sœur.
« A la place de ce lord, je ne me sentirais pas à l’aise en épousant une femme comme ma sœur ! »
Brusquement, il s’aperçut qu’il avait faim et sonna son valet de chambre. Il lui ordonna de servir le dîner.
A présent, Anselme se sentait joyeux et content.
Son domestique s’en aperçut et soupira de soulagement, car le marquis n’était pas commode tous les jours.
— Monsieur le marquis a reçu des nouvelles de Mademoiselle ? S’enquit-il avec sollicitude.
— Oui, mon ami, lui répondit aimablement Anselme.
— Et Mademoiselle va bien ?
— Très bien, merci. Elle ne vas pas tarder à se marier ! annonça le marquis en riant.
— Mademoiselle se marie ? S’étonna le domestique.
— Je parle sérieusement ! Ma sœur va épouser un lord très riche !
— Un lord ? Répéta l’autre qui ne comprenait pas.
— Vous ne savez pas qui c’est un lord ? questionna Anselme amusé.
— Je crois deviner qu’il s’agit d’un homme puissant, hasarda timidement le valet de chambre.
— Etre lord est un titre de noblesse chez les anglais ! Expliqua Anselme en souriant avec indulgence.
— Ah ! Très bien ... Mon Dieu !... J’allais oublier ! S’exclama le domestique. Aujourd’hui un ami de Monsieur est venu et a beaucoup insisté » pour voir Monsieur !
— Un ami ? Murmura Anselme, brusquement inquiet, en songeant à l’inspecteur Granier et à ses recommandations.
— Oui, Monsieur, un homme très curieux, continua l’autre.
— Je ne vois pas du tout ! Reprit le marquis. Vous a-t-il dit son nom ?
— Certainement, Monsieur, il s’appelle Laurent Dupré !
— Comment ? S’exclama Anselme d’un air incrédule et contrarié. Dupré serait de retour à Paris !
Il se tut un instant en fixant son valet de chambre qui paraissait embarrassé par la réaction de son maître.
Laurent Dupré avait été le meilleur ami du marquis. Les deux hommes n’avaient autrefois aucun secret l’un pour l’autre. Dupré d’une nature aventureuse, avait décidé de quitter la France pour aller diriger une très importante entreprise au Canada.
Depuis, Anselme d’Evreux n’avait jamais entendu parler de lui.
Le retour de son ancien ami ne lui plaisait guère. Il redoutait qu’ayant fait de mauvaises affaires, Dupré ne lui adressât des demandes d’argent.
Brusquement, le marquis déclara à son valet de chambre :
— Je vais vous demander d’exécuter strictement mes ordres ?
— Certainement, Monsieur !
— Ce Laurent Dupré est ce que j’appelle un « indésirable » !
— Monsieur veut dire que ce n’est pas quelqu’un de très intéressant, sans doute ?
— Exactement !
— Bien, Monsieur !
— Aussi, je vous demande de ne pas oublier que pour lui, je ne serai jamais chez moi, reprit Anselme.
— Cependant, tu y es aujourd’hui ! Affirma une voix goguenarde derrière le marquis qui sursauté sur sa chaise et fit rapidement volte-face.
Un homme, fort élégamment habillé et à l’aspect assez sympathique venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte donnant sur le grand hall.
Anselme d’Evreux, le fixa profondément ahuri.
— Laurent ! Bredouilla-t-il.
L’homme sourit et répondit avec un accent sarcastique :
— Eh ! oui, mon cher, c’est moi ! Je constate que ma visite ne t’est pas aussi agréable que je l’avais espéré !
— Tu ... tu as entendu ? Questionna le marquis très gêné.
— Oui ! Répondit l’autre en éclatant de rire. Mais n’y pense plus, ça n’a aucune espèce d’importance !
— Je voulais ... Murmura Anselme de plus en plus embarrassé.
— Ca ne t’étonne pas de me trouver à l’intérieur de ta maison sans savoir comment j’ai fait pour y entrer ? Poursuivit l’insolite visiteur, usant toujours de son même ton gouailleur.
Le marquis s’efforça de se ressaisir.
— En effet, murmura-t-il.
— Je te l’expliquerai tout à l’heure, dit Laurent Dupré en s’installant à table en face d’Anselme. (S’adressant au valet de chambre qui avait assisté à cette scène, il ajouta avec autorité) : Eh bien ! Qu’attendez-vous ? Servez-moi, je meurs de faim !
Le domestique jeta un coup d’œil interrogateur à son maître, qui lui répondit :
— Servez Monsieur tout de suite !
— Oh ! Juste un peu de viande froide avec une salade, reprit Dupré comme s’il cherchait à s’excuser de son sans-gêne.
— Bien, Monsieur ! Répondit respectueusement le serviteur en s’éloignant.
— En Amérique, mon cher Anselme, déclara Laurent Dupré, on se passe de domestiques. La vie est simplifiée au maximum !
— Que veux-tu, je préfère vivre avec un peu de retard ! Grogna Anselme.
— C’est ce que je constate, observa l’autre, non sans ironie.
— Il y a longtemps que tu es rentré en France ? Questionna le frère d’Alice.
— Une quinzaine de jours !
— Tu te plaisais en Amérique ?
— Assez ! Mais j’ai désiré revenir à Paris !
— Tu avais sans doute le mal du pays ?
— Ne plaisante pas, mon cher, répliqua le nouveau venu en riant. Ce n’est pas du tout ça mais j’ai pensé que je pourrais y gagner beaucoup plus d’argent.
Au même instant, le valet de chambre revint et plaça devant Laurent Dupré un plat contenant du poulet froid, de la salade, du fromage et une bouteille de Saint Emilion.
Sur un geste du marquis, il s’empressa de disparaître.
— Qu’est-ce que tu racontes ? S’exclama anselme. Il n’y a plus d’argent à gagner en Amérique ?
— Si ! Mais là-bas il y a infiniment moins de naïfs, expliqua Dupré
— Que veux-tu dire ? S’écria Anselme, intrigué.
— que les gens sur le Nouveau Continent, ne se laissent pas rouler aussi facilement qu’en France !
Cette réponse fit éclater de rire la maître ce céans.
— Ne crois pas, répondit-il, que les imbéciles soient aussi nombreux que tu te l’imagines !
— En tout cas, je constate que tu n’as pas à te plaindre de l’existence, remarqua Dupré.
— En effet, reconnut franchement Anselme.
— Tes affaires ont bien marché à ce que je vois, continua Dupré et surtout depuis la mort de ton frère Jacques, car tu as hérité, n’est-ce pas ?
Anselme pâlit.
— Cette mort a été pour nous un bien grand malheur, dit-il en prenant un air affligé.
Laurent eut un sourire sceptique.
— Les morts n’emportent pas leurs biens dans l’au-delà ! Ricana-t-il.
— Jacques ... essaya d’expliquer le marquis.
— Tu as hérité ? Interrompit Laurent.
— Je ne le nie pas. Mais je t’assure que j’eusse préféré qu’il vécût.
— Je pense que tu ne diras pas la même chose en ce qui concerne le fils de ton oncle Julien ! Je veux parler du petit Pierrot ! Insinua Laurent.
— Ah ! S’exclama Anselme avec un é »clair cruel dans les yeux, je dois admettre que tu ne te trompes pas !
— Ainsi, ajouta son interlocuteur, ce gamin te gêne donc tellement ?
— J’ai l’impression, mon cher Laurent, que tu es admirablement bien renseigné sur certaines choses ! Observa le marquis après un léger silence.
— Tu as raison ! Reconnut Dupré.
— Tu es réellement étonnant, mon vieux ! Tu rentres chez moi je ne sais comment et tu es au courant de mes affaires tout autant que moi !
— C’est pourtant très simple, expliqua Dupré. Je sais prendre mes renseignements !
— Ma vie t’intéresse à ce point ?
— C’est que ...
— Je pense, interrompit le frère d’Alice, soudain anxieux que je peux toujours te considérer comme un ami ?
— N’en doute pas ! Affirma Laurent avec calme, même si tu m’as qualifié « d’indésirable » auprès de ton valet de chambre
— Je te supplie de ne pas m’en vouloir !
— Pour obtenir ton pardon, il te faudra m’offrir l’hospitalité pour cette nuit.
— Avec le plus grand plaisir ! Répondit Anselme en souriant.
— Nous pourrons parler tranquillement sans craindre d’être dérangés, poursuivit Dupré en prenant un morceau de fromage et en vidant la bouteille de vin dans son verre.
Après avoir bu, il déclara en faisait claquer sa langue bruyamment :
— Voilà ce qu’on trouve difficilement aux Etats-Unis !
— Dé »sires-tu une autre bouteille de ce cru ? Proposa le marquis.
— Je ne demande pas mieux, car il est excellent ! S’empressa d’accepter Laurent Dupré l’air ravi.
Anselme sonna son valet de chambre.
— Desservez rapidement ! Lui ordonna-t-il et rapportez une autre bouteille de ce même vin.
Le domestique se dépêcha d’exécuter les ordres de son maître et disparut après avoir posé sur la table une deuxième bouteille de Saint-Emilion.
Laurent Dupré était de très bonne humeur.
— Merci, Anselme, dit-il en se versant un grand verre de ce vin qu’il appréciait en fin connaisseur.
— Tu reconnais que je ne suis pas un méchant homme ? Dit le marquis en riant.
— Un homme aussi riche que toi ne peut-être que sympathique ! Déclara Laurent en le regardant avec envie.
— Tu es loin de t’imaginer la bile que je me fais à cause de ma fortune !
— Ce n’est pas possible !
— Parlons d’autre chose, veux-tu Laurent ?
— Je ne demande pas mieux. Je voulais justement t’entretenir de ce gamin, qui dernièrement t’a traité d’incendiaire, continua lentement Dupré.
Anselme sursauta.
— Comment ? Tu sais également cela ?
— Tu vois que je suis au courant de tout ce qui te concerne, conclut l’autre d’un air satisfait.
— C’est vrai !
— En Amérique, j’ai été l’adjoint d’un détective habile et très rusé, expliqua Dupré en riant, il n’existe pas de secret pour moi.
Le frère d’Alice était perplexe.
— Je vais te faire une proposition, reprit Laurent en le fixant dans les yeux. Je crois être capable de pouvoir te délivrer de tous tes soucis !
— Que veux-tu dire ? S’exclama le marquis en tressaillant.
Dupré se versa un autre verre de vin et continua :
— Mon cher Anselme, je n’ignore pas que ce gamin finira par te soustraire la fortune laissée par l’oncle Julien !
Le frère d’Alice pâlit intensément.
— Je le crains, moi aussi, balbutia-t-il en s’agitant sur son siège.
— Et moi, j’en suis persuadé ! Affirma énergiquement son interlocuteur.
Le visage du marquis prit une teinte de cendre et un éclair sinistre passa dans ses yeux. Il murmura avec lassitude :
— Je dois t’avouer que ce maudit Pierrot m’empêche souvent de dormir !
— Surtout que maintenant, il possède une nouvelle alliée, ajouta Laurent.
— Tu veux sans doute, parler d’Anna Carrel ? S’enquit avec inquiétude Anselme.
— Oui cette femme était l’amie intime de Flora, la maîtresse de ton oncle Julien Delorme, poursuivit Dupré.
— Tu te souviens encore d’elle ? Questionna Anselme.
— Je n’oublie jamais rien affirma son hôte.
— En effet, cette femme est la plus terrible ennemie, admit tristement Anselme, et comme elle est riche, elle me fera une guerre sans merci !
— Et elle obtiendra sûrement gain de cause ! Décréta Laurent.
— C’est impossible ! S’écria Anselme bouleversé.
— Pourtant ...
— Je te répète que c’est impossible, reprit avec force le marquis parce que le testament de mon oncle n’existe plus ! Il a été détruit !
— Tu en es sûr ? Questionna Laurent Dupré.
— Oui !
Cette réponse ne sembla pas convaincre son étrange interlocuteur.
— N’affirme rien, Anselme, murmura-t-il avec ironie.
— Je te dis que j’en suis certain, reprit le marquis furieux.
— Hum !
— Mais qu’est-ce qui te prend, Laurent ?
— Sois franc avec moi, Anselme. Aimerais-tu que ce gamin disparaisse ?
— Ah ! Soupira l’autre.
— Bon ! Quelle somme serais-tu disposé à verser pour que ton désir soit exaucé sans te compromettre ? Murmura Dupré en baissant la voix..
— Deux cent mille francs ! Répondit sans hésiter le frère d’Alice.
— Ce n’est pas énorme !
— Alors deux cent cinquante !
— Sois donc un peu plus généreux !
— Trois cent mille, mais pas un sou de plus ! Trancha Anselme.
— Je suis ton homme ! Affirma froidement Dupré.
Le frère d’Alice n’hésita pas :
— Affaire conclue ! En attendant, as-tu besoin d’une avance ?
— Non, je te remercie, refusa l’autre ; cependant n’oublie pas que je t’ai demandé l’hospitalité pour cette nuit.
— Je vais immédiatement donner des ordres, afin de faire préparer la chambre d’amis s’empressa de répondre Anselme.
Les deux hommes continuèrent à discuter un moment, puis Anselme sonna son domestique et une demi-heure après il conduisit Dupré dans la chambre qui lui avait été préparée. Après s’être assuré qu’il ne manquait de rien, il le quitta et regagna la bibliothèque.
Le marquis d’Evreux était satisfait de cette intervention réellement inespérée. Brusquement, il se souvint de sa terrible et récente aventure. Sans l’arrivée miraculeuse de l’inspecteur Granier, il ne serait plus en vie !
Il frissonna, mais se ressaisit et sourit en songeant à son ami Laurent Dupré. Il avait la conviction absolue que ce misérable réussirait sa criminelle entreprise.
L’infâme marquis avait accepté l’ignoble proposition du cupide Dupré qui, pour de l’argent, était capable d’un crime !
Le lendemain matin de très bonne heure, Laurent Dupré quitta la demeure de son ami …
( A SUIVRE LE 13 AOUT )