MOINEAUX SANS NID N° 29
29 – PARENTHESE AMOUREUSE
Dans l’atelier, il ne restait plus que la belle Alice et le peintre, cependant que, de sa cachette, le détective ne perdait pas une bouchée de ce qu’il pouvoir voir et entendre.
— Donnez-moi une cigarette, pria la visiteuse.
Le peintre lui offrit une cigarette blonde et présenta son briquet. La jeune fille était assise sur une chaise, les jambes croisées d’une façon provocante ; elle le fixait de ses yeux de braise.
— Si nous parlions du portrait ? demanda-t-elle.
— Avec plaisir.
— Je voudrais quelque chose de nouveau… J’aimerais un nu, je vous l’ai dit, mais un nu… voilé.
— Avec ça ? demanda-t-il en lui montrant un morceau de tulle bleu.
— Ce n’est pas mal. Cela irait avec la couleur de ma peau.
— Non, elle n’est pas assez lumineuse ! fit Robert, très net.
— Oh ! Vous n’êtes guère aimable ! s’exclama la jeune femme, fort déçue.
Essayant de se rattraper, il dit :
— Pour être franc, je me sens beaucoup plus homme que peintre !... Vous me comprenez !
— Non.
— Je veux dire… qu’il est dangereux de regarder une jolie femme peut vêtue… quand on n’est pas seulement un artiste…
— Ah ! Enfin une parole galante. Donc, vous avez peur de moi ?
— Pourquoi le nier ! Vous me faites peur, Alice. Vous êtes trop belle ! déclara-t-il avec sincérité.
— Un artiste qui craint la beauté ! observa la jeune fille en riant bruyamment.
Robert se sentait confus ; il ne savait que dire et que faire, il commençait à craindre de se rendre ridicule.
< Quel but poursuit cette femme ? > se demandait-il.
Alice ne cessait de le regarder. Elle le dévorait des yeux. Pour changer de conversation, le peintre lui montra ses œuvres.
— Regardez le paysage que j’ai fait le jour où il a tant neigé. Cette silhouette est celle de la fillette que vous avez vue ici tout à l’heure. C’est ce jour-là que nous sommes devenus amis.
— Vous êtes un grand peintre, Robert ! s’écria la jeune fille d’un ton admiratif. Vous n’allez pas tarder à être la coqueluche de Tout-Paris !
Tout en continuant à fumer et à le regarder, elle dit :
— Vous me plaisez… oui… vous me plaisez énormément !
Et elle s’appuya sur son épaule pour regarder le tableau.
Robert allait lui montrer une autre toile quand elle s’éloigna brusquement de lui et alla se jeter sur le divan.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? lui demanda-t-il un peu surpris.
— Rien !... Que voulez-vous qu’il m’arrive… Pourtant je commence à me demander si vous êtes vraiment un homme du monde.
— Excusez-moi si je vous ai offensée. Je suis doublement désolé, d’abord pour vous et ensuite pour votre oncle qui est mon ami…
— Tu n’as donc pas compris que je t’aime, imbécile ? s’écria-t-elle à bout de nerfs.
Robert fut fort embarrassé, il ne savait que dire. Evidemment, il n’était pas un homme du monde… tout au moins pas dans le sens qu’Alice donnait à ce terme. Que devait-il faire devant une pareille situation ? Jusqu’à quel point devait-il respecter une femme qui se conduisait de la sorte ?
D’ailleurs, toutes ses pensées étaient auprès de Valérie Labeille ; il attendait le retour de son domestique avec impatience. Aussi, il fit un effort pour répondre à Alice :
— Vous m’aimez… en êtes-vous bien sûre ?
— Mais si, mais si ! répondit la jeune fille avec passion. A peine vous ai-je aperçu hier que j’ai senti que mon cœur était pris.
Robert Montpellier secoua la tête.
— Je n’arrive pas à comprendre ce que vous me trouvez de si exceptionnel ! Je suis un homme renfermé, peu sociable.
— Ne dites pas de bêtises ! Je vous aime, c’est tout ! s’écria-t-elle.
— Et moi, je vous admire… Si vous saviez combien je me sens fier de l’honneur que vous me faites !
Le retour de Baptiste, le valet de chambre, tira le peintre de cette situation qui devenait de plus en plus embarrassante.
— Vous avez fait la commission ? lui demanda-t-il anxieusement.
— Oui, Monsieur, répondit l’interpellé. Et voici la réponse.
Ce disant, il tendait à Robert une enveloppe, celle-la même que le peintre l’avait chargé de remettre à Valérie Labeille ; l’argent y était encore ! Une lettre y était jointe :
« Je vous suis très reconnaissante de votre geste, avait écrit Valérie, mais il m’est impossible d’accepter cet argent. Je vous supplie de ne pas penser que j’ai pu être l’instigatrice de cette démarche, Mireille en est la seule responsable. C’est elle qui sans rien me dire a pris cette initiative.
« Pardonnez-lui, comme je lui pardonne moi-même. Ses intentions pures, mais elle est encore bien jeune ; elle n’a pas pu se rendre compte de la gravité de son geste.
« Je ne sais comment vous remercier de votre admirable générosité et je reste votre amie bien reconnaissante.
« Valérie Labeille »
— Quelle honnête fille ! s’écria Robert.
A cet instant, il eut la sensation d’être brusquement soulagé du poids énorme qui l’oppressait depuis la venue de Mireille. Il secoua la tête, sourit et continua à se parler à lui-même.
— Non, mon cœur ne pouvait se tromper ! Cela prouve bien que c’est une femme droite et digne…
Il avait complètement oublié la présente d’Alice. Il ne pensait plus qu’aux doutes qu’il avait eu au sujet de Valérie, doutes qui, maintenant étaient complètement dissipés. Elle méritait d’être aimée, de devenir sa femme…
— Comment a réagi cette personne ? demanda-t-il à son domestique. Etait-elle seule ? qu’a-t-elle dit en recevant ma lettre ?
Baptiste soupira.
— Monsieur, répondit-il, permettez-moi de vous dire qu’elle m’a fait beaucoup de peine…
— Pourquoi ?
— Elle s’est mise à pleurer, révéla Baptiste, et puis…
— Et puis quoi ? insista Robert, anxieux.
- Il y avait des gens ; une vieille et deux hommes. J’ai cru comprendre qu’on voulait la chasser de sa maison. Elle a du demander la permission de vous écrire ce billet.
Robert Montpellier se décida sur-le-champ.
— J’y cours ! Pourvu que j’arrive à temps pour éviter le pire.
Pendant qu’il parlait à son domestique, Alice s’était approchée du guéridon sur lequel le peintre avait posé l’enveloppe ; elle y lut le nom de la jeune femme ainsi que son adresse.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle tout à coup.
— Oh ! Pardon, Alice ! s’écria Robert tout confus. Il s’agit d’une affaire très importante.
— Je l’avais déjà compris ! observa-t-elle non sans une certaine ironie.
Le peintre la regarda, étonné.
— Qu’avez-vous compris ?
La jeune femme haussa les épaules.
— Que vous avez envoyé de l’argent à une femme… et, comme c’est une honnête femme, elle vous l’a retourné.
Sur ces mots, elle poussa un profond soupir et conclut d’un ton affligé :
— De toute façon, cela ne me regarde pas. Adieu, Robert ! Je vous serai très reconnaissante d’oublier notre conversation…
— Que dites-vous là, Alice ? Les choses ne sont pas ce que vous sembler imaginer.
— Je ne m’imagine rien ! Et, quand bien même me l’imaginerais-je quelle importance cela a-t-il ? Permettez-moi pourtant de vous dire que vous vous êtes bien arrangé pour me faire clairement comprendre que vous aimiez cette personne !
Elle se dirigea vers la porte. Avant de tourner le bouton, elle se tourna vers lui et lança, d’un ton théâtral :
— Adieu ! Nous ne nous reverrons certainement jamais plus !
Et elle s’éloigna en courant, afin de cacher les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir, larmes de dépit, de colère et d’humiliation…
Au beau milieu de l’escalier, elle s’arrêta, afin de noter dans un carnet le nom de l’adresse de Valérie Labeille.
— Et, maintenant, à nous deux, femme honnête ! murmura-t-elle entre ses dents. Robert sera à moi et pas à une autre car je l’aime !
A peine était-elle sortie du studio que la porte du réduit s’ouvrait et que le détective privé apparaissait. Immédiatement, il s’élança vers la sortie.
— Où allez-vous ? lui demanda Robert surpris.
— A Pantin, et vite ! Nous nous reverrons plus tard ! Pour l’instant je n’ai pas une minute à perdre.
(A SUIVRE LE 21 JUIN)