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L'ÉLEVAGE DES ARAIGNÉES

17 Juin 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

L' ELEVAGE DES ARAIGNEES

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Avez-vous la passion d'élever de petits animaux ; des hannetons, des escargots, des coléoptères, des lézards ? Si vous ne l'avez pas c'est que vous ne l'avez plus ; car elle prend généralement l'homme entre neuf et douze ans. Et du reste elle est attendrissante cette passion ; elle aide à supporter au lycée l'ennui des longues heures d'étude ; elle donne le goût de la nature et initie inconsciemment l'enfant aux secrets de la vie des bêtes.

Sont-elles curieuses ces bêtes ! Intelligentes certes, elles semblent même vous reconnaître, presque vous aimer. J'ai eu comme cela un lézard que j'appelais Anatole — pourquoi Anatole ? — ce qui au prononcé de son nom dressait la tête et tirait la langue ; il est vrai que ce jeune saurien vivait heureux comme un coq en pâte, dans un vieux plumier tapissé de belle ouate blanche, gavé de mouche que j'attrapais en chasse au lieu d'écouter le professeur. Pauvre Anatole, je lui dois les plus douces consolations de ma vie d'enfant ; sans lui comment aurais-je pu digérer mes problèmes et absorber mon histoire de France ? Hélas ! Anatole abominablement confisqué par un barbare maître d'école, périt de mort violente écrasé sous mes yeux par le large talon de la botte de cet homme implacable !

 

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Mais plus curieuses que les hannetons, les escargots les coléoptères et les lézards, sont les araignées. Les araignées ne sont pas méchantes. On croirait à les voir minces, noires et velues, qu'elles sont les ennemis des hommes. Erreur ! Elles habitent il est vrai, dans des endroits obscurs, sale en général et poussiéreux toujours mais elles y détruisent les mouches, les moustiques et tous les insectes minuscules dont la piqure est très dangereuse, car elle inocule maladies dont les moindres sont le charbon ou la fièvre pernicieuse. L'araignée elle n'est nuisible que dans cette engeance infâme.

Cependant l'araignée est une petite personne qui aime sa liberté. Si vous attrapez une araignée, d'abord vous risquez de la cassée — elle est tellement fragile ! — mas en supposant que vous ne la cassiez pas, si vous la capturez, l'araignée mourra ; elle ne supportera pas son asservissement et elle mourra d'ennui. Rien n'est si susceptible et si impressionnable qu'une araignée ; elle est capricieuse, fantasque, très nerveuse, mais se fâche pour un rien, boude se met en boue, refuse toute nourriture et meurt de spleenet de faim.

Si vous voulez élever des araignées, voici comme vous devez y prendre. Vous vous procurez un pot de confiture, vide — un pot en verre sans cela on ne pourrait rien voir au travers — et vous vous armez d'une cuiller et d'un brin d'herbe. Vous vous rendez alors à l'endroit où une araignée dort ou bien guette sa proie parmi un grand entrelacement de toiles. Doucement, tout doucement, vous chatouillez les toiles. Aussitôt l'araignée se réveille, elle court au devant du danger, c'est-à-dire du brin d'herbe, ainsi elle s'avance jusqu'au bord des toiles. A ce moment vous saisissez le pot,à confitures et vous le maintenez sous l'animal tandis que sans violence, à l'aide de la cuiller, vous poussez celle-ci petit à petit dedans. Une fois dans le pot, l'araignée est prisonnière ; ses pattes ne peuvent s'agripper aux parois et elle ne eut sortir.

 

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Elle va s'ennuyer ? Que non pas. La pot à confiture est en verre. Or le verre illusionne toujours les animaux qui, si on les observe bien, passent leur temps à essayer de le comprendre ; ils l'explorent, le palpent, foncent dessus et s'étonnent beaucoup de voir au travers somme s'il n'existait pas et de ne pouvoir le traverser comme toute chose opaque. On n'a pour se rendre compte de ce fait qu'à regarder une mouche prisonnière dans un appartement faisant tous ses efforts pour sortir par les vitres. L'araignée dans le pot à confitures boudera d'abord ; elle sera très vexée de s'être laissé prendre à une ruse aussi grossière — car elle n'avait qu'à rester tranquille au centre de ses toiles ou à s'enfuir par ailleurs. Pis la bouderie passera — tout passe, même dans l'âme d'une araignée — car le verre translucide donne l'illusion de la liberté. Alors on verra l'insecte remuer, étendre ses pattes et faire tous ses efforts pour sortir.

On pourra si l'on veut observer ces divers mouvements pendant quelques instants, mais pas trop longtemps, l'araignée pourra se décourager car si elle est patiente, elle est aussi comme tous les gens patients sujette à des accès de découragement profond ; les ménagères le savent fort bien, si on détruit constamment les toiles d'une araignée dans un endroit, celle-ci un beau jour se désespère , n'insiste plus et s'en va, et pour se débarrasser des toiles il n'est pas besoin de tuer les insectes, il suffit de détruire leur ouvrage.

Donc on se passera pas trop de temps à regarder la malheureuse bête s'escrimer à vouloir traverser le verre. On se hâtera de lui donner un brin de paille puis de la laisser en paix. Surtout on se gardera bien de ne pas boucher le pot à confitures ; tout bouchon quel qu'il soit serait funeste ; d'abord étant opaque, il finirait pas faire comprendre à l'araignée qu'elle est prisonnière, ensuite il serait un obstacle à la pénétration de l'air et surtout à la pénétration des mouches.

Car voici ce qui va se passer. Avec le brin de paille, comme point d'appui, l'araignée va rapidement construire une toile ; la forme cylindrique du pot à confitures va même faciliter cette construction. La toile pourra très aisément présenter cette forme d'entonnoir que les araignées aiment bien parce que les poussières s'y déposent admirablement et que les mouches, attirées par ses poussières s'y laissent prendre à tout coup. De sorte que l'araignée va bientôt être enchantée de son pot.

Nulle crainte ensuite que l'araignée ne s'en aille. Si on ne lui dérange par son ouvrage, si on ne s'amuse pas à le lui changer de place, on la verra attendre patiemment que les mouches viennent dans ses toiles. Si même un jour en quête d'autres congénères , elle faisait une excursion — excursion qui peut parfois durer plusieurs jours — qu'on se rassure elle reviendra, elle reviendra toujours, ça malgré tous ces caprices d'humeur qu'elle est au fond casanière c'est une bonne fille.

Puis viendra le temps des cocons. L'araignée vers le mois de mai, va bâtir une sorte de cocon dans lequel elle déposera soigneusement ses oeufs. En deux ou trois semaines, ces œufs arriveront à maturité et produiront aussitôt une cinquante de petites araignées qu'on verra fourmiller au fond du pot à confitures. On apprendre ainsi que l'araignée est un insecte qui ne passe pas par les phases habituelles des autres insectes, larve et chrysalide, pour arriver à être un animal parfait.

 

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L'élevage des araignées ne présente qu'un inconvénient ; il ne peut guère s'opérer qu'à la campagne et est forcément proscrit des pupitres des salles d'étude. Mais cet inconvénient est un bien. La mort de ce pauvre Anatole auquel je n'ai pu m'empêcher de verser ci un pleur, à été à coup sûr un gros chagrin pour moi, cependant elle m'a fait comprendre deux choses ; d'abord que la salle d'étude n’était pas un lieu de récréation et que j'avais franchement tort d'initier un lézard aux mystères des mathématiques et aux méandres de l'histoire de France ; en somme, chaque minute, chaque lieu, chaque être à sa destination qu'on ne devrait pas changer ; et ensuite que si je trouvais quelque amusement dans la compagnie des bêtes, il ne fallait pas le montrer aux hommes, car ceux-ci sont souvent jaloux. Ce fut du reste l'esprit du mot de la fin dans le suifde mon maître d'école :

— Alors, dit-il maintenant vous devenez sauvage, vous rétrogradez vers le singe notre ancêtre ; vous aimez mieux vivre dans la société des bêtes que dans cette de nos semblables.

Le digne maître d'étude ne s'est sans doute jamais rendu compte que sa réprimande avait du moins quant à sa conclusion, porté à faux ; dans la vie il y a de compensation à la société des hommes que la compagnie des animaux.

L'élevage des araignées nous a conduits ainsi à une leçon de philosophie. Il avait déjà consolé quelques hommes, de marque, tel Pellisson qui, prisonnier d'État à la bastille, ne connut d'heures paisibles qu'en s'occupant d'une araignée venue dans sa cellule.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 15 DÉCEMBRE 1907

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