MOINEAUX SANS NID N° 289
Madame Picquet était rentrée chez elle en proie à une inquiétude et à une colère encore jamais ressenties.
Ses domestiques, le vieil Arnold son jardinier et sa femme, Técla, bonne à tout faire et cuisinière, n’ayant pas été sans remarquer son exécrable humeur, eurent soin de se tenir sagement à l’écart, afin de ne pâs avoir à en subir les désagréables conséquences. Madame Picquet était rentrée chez elle en proie à une inquiétude et à une colère encore jamais ressenties.
Mais « l’Araigne » parut les ignorer complètement. Elle leur ordonna de lui servir un café très fort et s’enferma dans sa chambre pour y réfléchir à son aise.
Elle avait été bouleversée par les exigences d’Anna Carrel et de maître Jouvet. Ne l’avaient-ils pas contrainte à signer une attestation où elle déclarait renoncer à ses droits sur Mireille ?
Les misérables ! Hurla-t-elle avec rage en se levant et en arpentant sa chambre dans un état d’énervement indescriptible.
« Cette histoire ne peut s’achever de la sorte ! Mais non ! Ils vont apprendre à me connaître ! Je ne veux pas rester inactive ! Je vais aller trouver le juge et lui expliquer que j’ai signé ce papier sous la contrainte et les menaces ! »
Elle finit par se calmer tout en continuant à méditer. Cependant elle dut convenir que depuis quelque temps les choses semblaient se gâter pour elle.
Elle soupira amèrement en songeant à sa boutique de revendeuse et aux bonnes affaires d’autrefois !
Soudain, elle remarqua, avec étonnement que la nuit était entièrement tombée.
« Pour le moment, se dit-elle, je vais me coucher et dormir. Demain il sera encore temps de me décider et d’agir ! »
Malgré son agitation,n elle dormit d’une seule traite jusqu’au matin suivant.
Elle se réveillé d’excellente humeur et se fit servir au lit un confortable petit déjeuner, puis se leva et procéda à une toilette soignée.
« L’Araigne » avait décidé de recourir une de fois de plus — comme elle le faisait toujours en des circonstances embarrassantes — à son digne ami, Paul Macaire.
Elle sortit de chez elle vers dix heures et se dirigea rapidement vers la demeure de l’usurier. A son grand désappointement, elle ne le trouva pas, il lui fallu revenir sur ses pas. Brusquement, elle se souvint d’une voisine, une femme âgée à laquelle il s’adressait souvent pour lui demander différents services et, résolument, elle alla frapper à sa porte
La brave femme lui apprit que Paul Macaire n’allait pas tarder à revenir et elle lui proposa aimablement d’entrer chez elle pour attendre son retour, ce que « l’Araigne » s’empressa d’accepter.
Elles bavardèrent pendant plus d’une demi-heure. Puis, entendant un pas pressé sur le pavé du trottoir, la voisine de l’usurier, qui logeait au rez-de-chaussée, s’écria :
— Voici monsieur Macaire, Madame ! Je reconnais son pas !
Madame Picquet se leva aussitôt, remercia la vieille femme et se précipita à la suite de l’usurier qui franchissait le seuil de son appartement. Lorsqu’il entendit que l’on frappait à la porte qu’il avait tout juste repoussée, il sursauta, effrayé, car il ne se sentait jamais complètement tranquille.
« Qui ça peut bien être ? » se dit-il avec inquiétude.
— Vite, Macaire ! Ouvrez, c’est moi ! Cria une voix qu’il crut reconnaître sans toutefois arriver à la situer d’une façon a affirmative.
— Je suis madame Picquet, reprit la voix avec impatiente. Ouvrez vite, je suis pressée !
Cette fois, l’homme obéit. — Vous, chère amie ! S’exclama-t-il. Entrez ! Entrez ! Que vous est-il donc arrivé depuis notre dernier entretien ?. ?.. Hum ! j’ai l’impression que les nouvelles ne sont pas fameuses, à en juger à votre mine !
Il la conduisit dans son bureau, toujours aussi poussiéreux et sale où « l’Araigne » se laissa tomber dans le fauteuil placé devant la table de travail de l’usurier. Elle poussa un soupir.
— En effet, mon ami, vous ne vous trompez pas ! Reconnut-elle amèrement. Depuis quelque temps, le sort semble m’être contraire !
— Allons ! Allons ! Calmez-vous et racontez-moi, en détail, ce qui se passe, dit-il aimablement en allant s’asseoir devant son bureau.
Alors « l’Araigne » lui narra, sans oublier le moindre petit incident, son aventure avec les bohémiens jusqu’au moment où, se sentant en danger, elle s’était réfugiée chez madame Colette, la blanchisseuse, et y avait trouvé Pierrot.
Paul Macaire l’écouta avec attention. A certains passages, il poussait des exclamations de surprise.
La mégère lui apporta ensuite la scène qui s’était déroulée entre elle, Anna Carrel et maître Jouvet, scène au cours de laquelle, elle s’était vue forcée de signer une attestation renonçant à ses droits sur la fille de Valérie Labeille. Ils la menaçaient de la livrer aux cruels gitans qui l’accusaient d’être responsable de la mort d’un des leurs.
— c’est un comble ! S’exclama-t-elle avec rage, car je n’y suis pour rien s’ils se sont battus avec acharnement !
— Vous avez sûrement raison, murmura l’usurier, mais comment discuter avec ces gens ? Poursuivez votre histoire, chère amie. Ainsi vous avez été contrainte de renoncer à vos droits sur la petite Mireille ?
— Hélas ! Soupira « l’Araigne ». Mais je vous affirme que je n’ai pas l’intention de tenir cet engagement et je suis certaine que vous partagez mon avis !
Paul Macaire croisa ses bras sur sa poitrine, fixa son interlocutrice de ses petits yeux perçants et ironiques, puis répondit lentement :
— Ca dépend !
— Comment : « Ca dépend » ? s’exclama « l’Araigne » en sursautant sur sa chaise. Puisque je viens de vous confier que j’ai été forcée de signer ce maudit papier, je n’ai pas l’intention de tenir une promesse arrachée de force !
— Je vois ! Je vois vous avez cédé par crainte d’être livrée aux bohémiens !
— C’est cela même, admit-elle avec colère. Et c’était surtout Pierrot qui s’acharnait contre moi ! Il voulait à tout prix sortir dans la rue et appeler les gitans qui m’attendaient en proférant de terribles menaces !
— J’ai bien compris, reprit l’usurier avec un léger sourire, mais comme vous n’avez aucun témoin pouvant déclarer comment se sont déroulés les événements et ...
— Pas de témoins ? Interrompit la mère Picquet, de plus en plus en colère. Si le juge consentait à interroger la blanchisseuse, Anna Carrel et Maître Jouvet, ces trois témoins seraient forcés de raconter comment les faits se sont passés ?
— Je ne le crois pas ! Dit Macaire en hochant la tête. Comme il ne s’agit pas de témoins mais de personnes qui sont d’un avis complètement opposé au vôtre, ils s’entendront pour affirmer que vous avez signé ce papier sans contrainte de leur part et ...
— Pourtant, si le juge ... interrompit de nouveau « l’Araigne » hors d’elle.
— Un juge exige toujours des preuves tangibles, chère madame Picquet, insista Macaire sans s’émouvoir. Croyez-moi, ma bonne amie, restez tranquille ! Vous ne pouvez pas accuser ces trois personnes car vous ne possédez aucune preuve et vous risquez au contraire de vous attirer de terribles ennuis, acheva-t-il avec fermeté.
— Vous croyez ? S’écria « l’Araigne » impressionnée par l’accent de l’usurier.
— J’en suis convaincu, reprit-il avec assurance, car ces gens-là sont très forts et pourraient même prétendre, possédant un tel papier, que vous les calomniez !
— C’est un comble ! S’exclama la mégère, bouleversée. Avoir été frustrée de mes droits et être, par-dessus le marché, forcée de me taire !
— Je reconnais que c’est très désagréable, soupira Paul Macaire, mais que voulez-vous ! Il n’y a rien à faire ! Jamais vous n’auriez du signer ce papier !
— Et qu’aurais-je dû faire alors ? Hurla la mère Picquet furieuse. Accepter d’être livrée à ces terribles gitans ?
— Peut-être ne s’agissait-il que d’une simple menace ? Essaya d’insinuer l’usurier.
— Non ! Non ! Affirma avec force « l’Araigne ». Je vous jure qu’ils l’auraient fait. Vous n’étiez pas là pour le constater. Et puis ce Pierrot est plus dangereux que la peste et n’aurait pas hésité à me faire du mal !
— Malgré tout, à votre place, je n’aurais jamais signé ! Affirma Macaire.
— Vous parlez ainsi parce que vous ne savez pas ce qui m’attendait ! Soupira la vieille femme. Vous raisonneriez autrement si vous aviez vu ces gitans arpenter la rue comme des fauves en cage !
Un silence suivit durant lequel madame Picquet ne quittait pas des yeux l’usurier qui semblait s’être plongé dans de profondes réflexions. « L’Araigne » avait la plus totale confiance dans l’habileté de cet homme, même si elle n’ignorait pas qu’il fût une canaille.
Cependant elle ne put pas cacher sa déception lorsqu’il lui répondit :
— Je regrette, madame Picquet, mais dans un tel cas, et me plaçant uniquement au point de vue juridique, je trouve que vous êtes complètement dans votre tort. Toute réclamation faite au juge sera repoussée. On vous objectera que si vous ne vouliez pas renoncer à vos droits concernant Mireille, il ne fallait pas signer un tel papier.
— Que dois-je faire selon vous ? Bredouilla-t-elle d’une voix qui tremblait de rage.
— Vous résigner !
— Jamais !
— Pour le moment, tout au moins, reprit-il doucement. Peut-être qu’en examinant soigneusement votre cas et en l’étudiant longuement, parviendrai-je à trouver une échappatoire ! Mais actuellement, je vous conseille fortement la plus grande prudence !
Très déçue, la vieille femme baissa la tête et réfléchit à son tour.
Mais elle était trop en colère et trop bouleversée pour solutionner les multiples projets qui s’agitaient dans sa tête.
Elle murmura enfin :
— D’accord, Paul Macaire ! comme je connais votre expérience concernant ces affaires délicates, je suivrai votre conseil. Cependant, je vous supplie de trouver rapidement une solution, car pour récupérer Mireille, je suis disposée à faire un gros sacrifice d’argent.
— Mettez-vous au travail et je vous affirme que vous n’aurez pas à le regrettez !
— Je ferai tout mon possible, je vous le promets, affirma-t-il. Vous connaissez toute l’amitié que je vous porte ... (Il s’interrompit, garda quelques secondes le silence puis ajouta) : A propos ! Avez-vous des nouvelles d’Edwige Ramier ?
« L’Araigne » haussa les épaules.
— Non ! Répondit-elle dépitée. Mais elle ne perd rien pour attendre et je saurai la forcer à me payer ce qu’elle me doit !
— Encore un autre cas où la principale intéressée ne pourra pas s’adresser à la justice, même si elle est dans son droit ! Observa froidement Paul Macaire.
— Que cherchez-vous à insinuer ? Questionna madame Picquet en le dévisageant avec un air soupçonneux.
— Je cherche tout simplement un exemple à vous citer, expliqua tranquillement Paul Macaire, car madame Ramier a été, tout comme vous, contrainte à signer une reconnaissance et elle sera obligée de tenir l’engagement qu’elle a contracté envers vous ; c’est tout ce que j’avais à vous dire !
« L’Araigne » fronça les sourcils et lui jeta un regard furieux.
— Vous moquez-vous de moi, Macaire ? Reprit-elle avec colère.
— Pas du tout, dit-il, nullement impressionné, je vous répète que j’ai cité cet exemple afin de vous faire mieux comprendre votre propre situation vis-à-vis de Mireille.
— Bon ! Bon ! Trancha la vieille femme en se levant. Je vous recommande surtout d’étudier cette affaire tout de suite, afin que je puisse agir rapidement. Prévenez-moi dès que vous aurez trouvé une solution ?
— Je vous le promets, affirma Paul Macaire en se levant à son tour. Cependant, ne m’en veuillez pas au cas où je ne réussirais pas !
— Je suis certaine du contraire, murmura-t-elle en souriant, car vous êtes un homme très rusé et tellement malin !
L’usurier s’inclina, flatté, et serra la main de sa visiteuse, qui s’éloigna presque persuadée que son « ami » trouverait sûrement le moyen de l’aider, une fois de plus.
Mais Macaire, lui, avait regagné son bureau en grommelant : — Inutile de me fatiguer à étudier ce cas ! Il n’y a aucun échappatoire possible et puis, surtout, l’affaire ne me rapporterait !
( A SUIVRE LE 10 AOUT )