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MOINEAUX SANS NID N° 299

6 Août 2013, 09:00am

Publié par ROMAN

CHAPITRE 299

LAURENT DUPRE FAIT UNE RENCONTRE

Le lendemain de sa visite à Anna Carrel, Laurent Dupré rapporta à son ami Anselme d’Evreux une histoire incroyable que l’autre crut sans aucune difficulté

— aujourd’hui, mon cher, commença le bandit, je trouve que la disparition de cet enfant n’est plus à envisager et je vous conseille vivement d’abandonner ce projet.

Cette déclaration étonna et contraria beaucoup le marquis.

— Tu crois réellement ce que tu dis, Laurent ?

— Certainement ! Affirma l’autre. Plus encore ! Je suis convaincu que cet acte l’attirerait de sérieux ennuis.

— Pourtant s’il avait un accident ... une voiture qui le renverserait ? Insista Anselme.

— Non ! Crois-moi ça te nuirait, reprit avec assurance Dupré.

Le frère d’Alice montra une grande irritation en entendant ces paroles. Il ajouta avec un sourire quelque peu méprisant :

— Je suis donc en si mauvaise posture ?

— Oui ! Répondit sans hésiter Laurent Dupré.

— Tu vois que j’avais raison en te disant que ce maudit gamin était un adversaire dangereux, s’écria d’Evreux en hochant la tête.

Dupré fronça les sourcils, l’air mécontent.

— si tu ne me crois pas, je suis prêt à faire disparaître Pierrot dès demain !

Sa réaction surprit Anselme.

— Ne viens-tu pas de me dire, il y a quelques minutes, que ce serait dangereux pour moi ?

— C’est la vérité, mais comme tu sembles douter de mes capacités et qu’après tout, ce n’est pas moi que l’on soupçonnera ! Grogna l’autre.

Il y eut un silence pénible durant lequel Anselme baissa la tête, puis il se domina et reprit aimablement :

— Sois franc avec moi, Laurent. Quels sont, d’après toi, les ennuis qui me menacent ?

Un sourire ironique éclaira le visage rusé de son interlocuteur.

— C’est à propos de la fumée causée par l’incendie d’un certain immeuble et qui continue à flotter dans le quartier ! Elle risque de t’étouffer, déclara l’autre en riant.

Le frère d’Alice sursauta. Il murmura avec une angoisse qu’il ne parvenait pas à dissimuler.

— C’est donc tellement sérieux ?

— Puisque je te le dis, répondit Laurent en puisant une cigarette dans le coffret de bois précieux posé sur une petite table. C’est même plus que sérieux !

— Enfin, explique-toi clairement, je t’en prie ! S’écria le marquis.

— Bien ! Ecoute-moi, ajouta l’autre avec calme. Hier matin, je suis entré dans les locaux du Tribunal Correctionnel et j’ai appris que l’on avait déposé une plainte contre toi.

Le frère d’Alice ricana en haussant les épaules.

— Je m’en moque ! Dit-il méprisant.

— Tu as tort !

— Mais ...

— Prends garde, Anselme, une telle insouciance pourrait te coûter très cher ! Coupa Laurent.

— Cesse d’essayer de m’impressionner ! Voulut plaisanter Anselme.

— Puisque tu juges les choses avec autant de légèreté, il vaut mieux ne plus en parler !

Le marquis se tut, alluma un gros havane, envoya deux ou trois bouffées eau plafond puis ajouta aimablement :

— Ne te fâche pas, Laurent. Je dois t’avouer que je ne prends pas ce que tu me dis tellement à la légère, mais je ne veux pas, non plus m’en effrayer d’une façon exagérée.

— Pour ma part, je t’ai parlé comme j’ai cru devoir le faire, affirma Laurent l’air froissé.

— Je t’en suis reconnaissant !

— C’est faux, tu as pensé que j’avais peur et que je ne tenais pas à exécuter ce dont tu m’avais chargé.

— Que tu croyais très facile, admets-le !

— C’est toi qui as compliqué la situation au maximum !

— Comment ? Protesta Anselme.

— Certainement, car tu t’es créé des tas d’ennuis, alors que tu aurais pu l’éviter, expliqua Dupré, sur un ton qui n’admettait aucune explication contradictoire.

Le marquis n’osa pas répliquer.

Il n’ignorait pas qu’une plainte collective des locataires de l’immeuble incendié pouvait lui créer de sérieux ennuis.

Il avait réussi à détruire le testament de son oncle, mais il restait Pierrot qui pouvait se dresser dangereusement devant lui.

— Quel malheur qu’il n’ait pas péri dans l’incendie ! Bougonna-t-il sourdement.

Laurent Dupré ne le quitta pas des yeux un instant.

— Ecoute, Anselme, poursuivit-il, tu as tort de te méfier de moi !

— Mais je ne me méfie pas de toi ! Protesta Anselme.

— Si, ne le nie pas ! Je le lis dans tes yeux !

— Ne dis pas de sottises, Laurent, insista Anselme en hochant la tête. Tu conclus souvent trop vite et tu te trompes, mon cher !

Dupré eut un petit rire sarcastique.

— Et moi, je t’affirme que je devine des tas de choses dont par la suite, j’ai presque toujours la confirmation !

— Très bien ! J’espère alors que bientôt je pourrai en avoir la preuve, dit Anselme.

— Sois-en persuadé, mon vieux !

— On verra !

Laurent se leva.

— Je vais me retirer, si tu le permets.

— Si vite ? S’étonna le marquis.

— Il y a plus de deux heures que nous discutons.

— J’espère ne pas t’avoir fâché ?

Dupré sourit.

— Je ne suis pas stupide au point de me vexer pour si peu de chose, surtout lorsqu’il s’agit d’un vieil ami comme toi, ajouta-t-il aimablement.

Anselme se leva à son tour et reconduisit Laurent jusqu’à la porte de sa maison, et les deux amis se séparèrent après une solide poignée de main.

Dans la rue, Laurent alluma une cigarette en se dirigeant vers la maison d’Anna Carrel, mais arrivé devant l’immeuble, il hésita et arpenta quelques instants le trottoir.

« Elles sont peut-être déjà couchées, se dit-il en consultant l’heure à sa montre de poignet, et puis j’ai sommeil ! Il vaut mieux que je remette cette visite à demain ! »

Cette décision prise, il se mit à marcher rapidement et s’éloigna en direction de son hôtel.

Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Laurent Dupré sonna à la porte d’Anna Carrel.

L’ex-comédienne Maria de Saint-Lazaire et Mireille venaient à peine de se mettre à table, lorsque la femme de chambre annonça Laurent. Anna ordonna d’ajouter un couvert.

Après s’être un peu fait prier, Dupré s’assit à côté de la fillette, l’air satisfait.

— Comment vas-tu, mignonne ? Lui demanda-t-il en caressant ses belles boucles d’or.

Mireille lui adressa un charmant sourire car elle n’avait aucune raison de se méfier de cet homme qui depuis leur première rencontre n’avait cessé de lui témoigner la plus grande gentillesse.

Laurent commença tout de suite et attaquer l’excellent gigot cuit à point qui lui fut servi par la domestique et qu’accompagnait un délicieux beaujolais de l’année, qu’il but avec beaucoup de plaisir.

— On mange beaucoup de gigots en Amérique, raconta Laurent à ses commensales.

— Tiens ! Je n’aurais pas cru, dit Maria de Saint-Lazaire.

— Je vous l’affirme, mais ils ne savent pas l’accommoder ainsi. Ce gigot est réellement parfait ! Mes compliments, ma chère Anna !

— Je suis ravie que le menu vous convienne, Laurent ! Murmura la jeune femme.

— J’espère avoir sous peu la possibilité de vous inviter toutes trois à dîner, reprit l’hypocrite personnage, tout en continuant à dévorer avec appétit tout ce qu’il avait dans son assiette.

— Je vous remercie à l’avance, répondit Anna.

— Je me suis promené une heure au Bois ce matin, enchaîna Laurent, c’était délicieux.

— Dimanche prochain, déclara Anna, nous avons l’intention de nous rendre à Bonnières pour y passer la journée.

— C’est un coin agréable qui permet de remplir ses poumons d’air pur, commenta Dupré.

— Si ça vous tente, je vous invite à faire partie de notre petite expédition ! Proposa gentiment Anna.

— Diable ! S’exclama Laurent, content.

— Que voulez-vous dire ?

— Que j’accepte avec joie, chère Anna ! Répondit-il sans hésiter.

— C’est donc d’accord ! S’exclama-t-elle.

Un léger silence suivit, uniquement meublé par le bruit des fourchettes et des couteaux contre les assiettes. Laurent le rompit le premier en demandant avec une désinvolture admirablement jouée.

— Est-ce que vous avez des nouvelles du fils de Julien Delorme ?

— Certainement, je le vois souvent, et grâce à Dieu, il se porte à merveille, répondit Anna.

— Et que fait-il ! Poursuivit-il.

— Pauvre enfant ! Soupira Anna, il travaille du matin au soir pour gagner sa vie, tout comme un homme.

— Je suis surpris que vous le laissiez faire une chose pareille ! Reprocha Laurent Dupré.

La jeune femme répliqua avec tristesse :

— Comment l’en empêcher ? A moi non plus, cela ne me plaît pas, c’est lui qui y tient !

— Pas possible ? Questionna-t-il incrédule.

— Je vous l’affirme ! Vous ne pouvez imaginer l’orgueil et la dignité de ce jeune garçon, continua l’ancienne artiste avec fierté.

— Décidément, c’est un sentiment héréditaire !

— Peut-être, mais chez cet enfant, c’est une réelle qualité, s’exclama-t-elle, prenant immédiatement la défense de Pierrot.

— Et où vit-il ? Demanda encore Laurent.

— Il habite Clichy, chez une brave femme qui exerce le métier de blanchisseuse. Elle s’appelle madame Colette, précisa Anna.

Et tout en continuant à bavarder, elle lui communiqua la précieuse adresse de Pierrot.

— Mon Dieu, reprit-il hypocritement, ce pauvre enfant vit dans un quartier qui n’est pas sûr et où on risque d’être attaqué dès la tombée de la nuit !

— Mais pas du tout ! Protesta vivement Anna. Vous êtes mal renseigné, mon cher. Ce quartier n’a pas la réputation que vous lui attribuez je vous l’assure.

Ils s’entretinrent encore sur différents sujets : cinéma, théâtre, livres, politique et, inévitablement aussi de la guerre.

Anna et Maria lui confièrent leurs craintes de la voir se prolonger et devenir plus meurtrière encore, mais Dupré témoigna d’un grand optimisme, persuadé qu’elle cesserait sous peu.

— Ne vous tourmentez pas, s’écria-t-il, vous verrez que bientôt nous apprendrons que la paix a été signée.

En attendant, il faisait honneur au repas, ne cessant de complimenter la maîtresse de céans et l’entourant de milles prévenances.

Anna n’était pas insensible à cette courtoisie et le dévisageait avec beaucoup de sympathie, très loin d’imaginer l’immonde canaille qu’était devenu cet ami d’autrefois. D’ailleurs, Laurent n’était pas vilain garçon et savait fort bien parler. De son côté, Anna avait un peu plus de trente ans et était une femme agréable à regarder.

« L’homme est de feu et la femme d’étoupe, dit u vieux proverbe sicilien, le diable passe et souffle dessus ! »

Laurent Dupré reste une grande partie de l’après-midi dans cette maison si hospitalière. Ce ne fut qu’au crépuscule qu’il se décida à prendre congé d’Anna et de madame de Saint-Lazaire.

Il se dirigea vers les Champs-Elysées et entra dans un café très fréquenté à cette heure de la journée. Il s’installa à une table, commanda un apéritif et alluma une cigarette en songeant à Anna Carrel et surtout à ses millions.

Evidemment, Anselme d’Evreux s’était beaucoup compromis en lui demandant de le débarrasser du brave Pierrot, moyennant une somme assez rondelette ... ce qui ne rebutait pas un homme tel que lui qui ne s’embarrassait pas de scrupules. Mais il pouvait avoir les millions d’Anna en se donnant uniquement la peine de la courtiser et de la conquérir, ce qui était plus facile et surtout infiniment moins dangereux.

Mais est-ce que la jeune femme l’écouterait ?

C’était la question que se posait Laurent, lorsqu’une jolie femme en deuil passa à quelques pas de lui.

Elle était jeune et séduisante avec son pas souple et son type tzigane.

Laurent la fixa avec une soudaine attention. La femme de son côté, l’avait remarqué. Un charmant sourire se dessina sur ses jolies lèvres rouges et sensuelles. Elle revint vivement sur ses pas et s’approcha de sa table.

— Je ne me trompais donc pas ! C’est toi, Trinidad ! S’écria-t-il en se levant avec empressement. Je t’en prie, assieds-toi, ajouta-t-il en avançant une chaise.

— Je t’avais remarqué en poussant la porte, mais j’ai cru, tout d’abord, avoir été victime d’une ressemblance, dit-elle en s’installant.

— Pourquoi ? J’ai donc tellement changé depuis quatre ans ? S’enquit-il.

— Oui, je l’avoue, répondit avec franchise la jeune bohémienne.

— Qu’es-tu devenue durant ces dernières années ? Mais tu es en deuil ! Qui as-tu perdu ? Questionna-t-il intrigué.

— José, répliqua-t-elle en soupirant.

— José est mort ? Mais que lui est-il arrivé ? Il était jeune ! Ne put s’empêcher de remarquer Laurent.

— Il est mort des suites d’un coup de poignard !

— Sapristi !

— Oui, c’est une maladie caractéristique des gitans, expliqua-t-elle en plaisantant.

— Je ... je suis désolé, Trinidad !

— Tu me veux donc du mal, Laurent ? S’exclama-t-elle en le fixant de ses magnifiques yeux noirs.

— Mais jamais de la vie ! Protesta-t-il.

— Alors pourquoi me plains-tu d’avoir perdu José ?

— Que veux-tu ? Il fallait bien te répondre quelque chose ! Répliqua-t-il hésitant.

Trinidad éclata de rire.

— Et à présent qu’est-ce que tu fais ? Lui demanda-t-il en l’enveloppant d’un regard plein d’admiration.

— Rien ! Répondit-elle.

— Ah ! Tu ne travailles plus ? Tu as cessé de poser pour les peintres et les sculpteurs ?

— J’ai eu quelques séances de pose le mois dernier pour un chic type qui a été généreux. Hier, j’ai passé deux heures chez un sculpteur.

— Tu as donc quelques engagements de temps en temps ?

La jeune femme hésita, puis murmura timidement :

— Te souviens-tu de Robert Montpellier ?

— Tu devrais ne plus jamais penser à cet homme, Trinidad.

— Aurais-tu par hasard de ses nouvelles ! Insista la jeune bohémienne.

Dupré n’avait pas été sans remarquer son trouble. Il la fixa avec étonnement, puis répliqua :

— Non, je ne sais rien de lui !

— C’est bizarre, il a pour ainsi dire, disparu sans laisser aucune trace, observa-t-elle, songeuse.

— C’est vrai !

Un autre et bref silence suivit, puis Laurent continua :

— Sais-tu qui m’a affirmé ^être follement épris de toi ?

— Je ne vois pas.

— Le marquis Anselme d’Evreux !

La jeune femme éclata de rire.

— Qu’est-ce qui t’amuse ainsi ? Reprocha-t-il en fronçant les sourcils.

— Il n’y a aucun mal à ce que je rie, j’espère !

— Ce n’est pas bien de se moquer des sentiments des autres.

— Si tu crois que cet imbécile peut m’intéresser ! S’exclama-t-elle méprisante.

— Ce n’est pourtant pas le premier venu ! Remarqua sévèrement Laurent.

— C’est ton avis, mais pas le mien ! Répliqua-t-elle avec ironie.

— Il est vrai que je juge en homme !

— Et comme femme j’ai bien le droit d’avoir certaines antipathies, protesta Trinidad.

— Je ne le contesta pas, mais songe qu’Anselme d’Evreux possède une grosse fortune.

La belle tzigane déclara avec dureté :

— Je le sais, mais il l’a volée !

— Qu’est-ce que tu dis ? S’écria Dupré stupéfait par la réponse de la jeune femme.

— Je dis qu’il a volé cette fortune !

— Trinidad !

— Je n’avance que la vérité. Cet ignoble individu a volé l’héritage d’un vrai petit ange du ciel, affirma énergiquement la belle tzigane.

— Tu crois à cette histoire ?

— Bien sûr, j’y crois ! Et beaucoup de gens aussi ...

— Ce sont de stupides racontars ! Protesta Laurent avec agacement.

— C’est toi qui ne dois pas croire aux propos de cet odieux marquis car il est la pire canaille que je connaisse ! Affirma-t-elle avec force.

— Mais enfin, Trinidad, ne comprends-tu pas que cet homme est sérieusement épris de toi. Que tu es libre et que tu pourrais être riche à ton tour ! Je sais ...

— Je ne voudrais pas de l’argent du marquis ! Interrompit résolument Trinidad, à la grande stupeur de Dupré, même si j’étais forcée de demander l’aumône ! D’ailleurs, je ne veux plus être sous la tutelle d’un homme !

— Tu as donc été si mal traitée par José ? Questionna Laurent avec une imperceptible ironie.

— Tu le sais bien !

— Il te battait ?

— Certes ! Et cela par jalousie !

— Ah ?

— C’était un véritable Othello. Il ne pouvait supporter qu’un homme me regardât, expliqua-t-elle en se levant. Maintenant excuse-moi Laurent, mais je suis forcée de m’en aller !

— Je regrette, Trinidad, car j’ai été ravi de te revoir !

— A bientôt peut-être ! Le hasard fait bien les choses, comme tu le vois. Je dois pour le moment, passer chez un sculpteur qui m’a proposé de poser plusieurs jours.

Après un dernier sourire, la belle tzigane s’éloigna de son pas souple et ondoyant et quitta l’établissement.

Après avoir réglé les consommations Laurent Dupré l’imita.

Le lendemain matin, Anna Carrel, en sortant de l’église où elle était entrée faire une courte prière, se trouva nez à nez avec Laurent.

— Quelle charmante surprise ! S’exclama ce dernier avec hypocrisie car il surveillait la jeune femme et cette rencontre n’était aucunement due au hasard comme il le laissait supposer !

— Vous Laurent ! S’écria à son tour Anna en lui souriant, étonnée.

— Que je suis content de vous voir, Anna ! Ajouta le jeune homme en serrant la min qu’elle lui tendait. Me permettez-vous de faire quelques pas en votre compagnie ?

— Naturellement Laurent ! Répondit aimablement l’ancienne comédienne.

Dupré garda quelques secondes le silence, tout en marchant auprès d’elle, puis murmura d’une voix grave :

— Anna ! J’ai à vous parler !

— Ah ! S’étonna-t-elle à cause du ton bizarre de Laurent.

— Pourriez-vous m’accorder un peu de temps ? Nous pourrions aller prendre l’apéritif quelque part, proposa-t-il.

— Non ! Je le regrette, Laurent, mais il m’est impossible de m’attarder, car j’ai rendez-vous à la maison avec un professeur que l’on m’a recommandé pour donner des leçons à Mireille, et ensuite nous devons aller déjeuner chez une amie. Venez plutôt prendre une tasse de thé à cinq heures. Je serai seule et nous pourrons parler tranquillement sans que nous risquions d’être dérangés. Cela peut-il vous convenir mon ami ?

— Certainement, Anna, répondit le misérable.

— Alors, c’est d’accord à tout à l’heure ! Conclut-elle en lui tendant la main qu’il saisit avec empressement et porta à ses lèvres.

Dupré s’éloigna ravi de songer qu’il pourrait parler sans témoins gênants à la jeune femme.

Très ponctuellement à cinq heures, il sonna à la porte de l’ancienne comédienne.

— Je ne pense pas avoir une seule minute de retard, n’est-ce pas Anna ! S’écria-t-il lorsque la femme de chambre l’eut introduit dans le salon.

— Vous êtes l’exactitude même, cher ami, répondit Anna en souriant et en allant à sa rencontre.

Maria de Saint-Lazaire et Mireille avaient été retenues par l’amie chez laquelle elles avaient déjeuné et elles l’avaient ensuite, accompagnée au cinéma.

— Asseyez-vous, Laurent ! Invita gracieusement l’ancienne artiste en lui indiquant un fauteuil en face du sien.

Le triste individu obéit, puis murmura à voix basse :

— J’ai presque peur de ce que j’ai à vous confier, Anna !

— Mon Dieu ! S’écria la maîtresse de maison effrayée. De quoi s’agit-il ! C’est très grave ?

— Non ! Non ! S’empressa-t-il de la rassurer en souriant, mais c’est tellement important pour moi, surtout ... oui,n surtout au point de vue sentimental, ajouta-t-il en lui jetant un regard de biais.

A cette réponse inattendue, la jeune femme fronça les sourcils assez déconcertée

— J’avoue que je ne comprends pas du tout ! Expliquez-vous plus clairement, je vous en prie.

Elle avait légèrement rougi en prononçant ces paroles et il pensa qu’elle se doutait de ce qu’il voulait lui avouer. Il saisi une main de la jeune femme et j’étreignit fortement dans la sienne, l’enveloppa d’un regard ardent et s’exclama d’une voix vibrante et passionnée :

— Mon amie ! Est-il possible que vous n’ayez pas encore deviné le sentiment que je vous porte ?

— Qu’est-ce que vous dites ? Bredouilla-t-elle ahurie.

— Anna ! Reprit-il avec élan. Je vous aime ! Je vous aime d’un amour infini ! Mais je ne sais vous l’exprimer que simplement car je ne suis pas poète ! Je ne suis qu’un malheureux qui a un peu roulé sa bosse partout dans le vaste monde !

Son interlocuteur la fixa durant quelques secondes, puis poursuivit :

— ai-je commis une faute impardonnable en vous faisait cette déclaration, mon amie ? Si vous saviez, je ...

— Laurent ! Essaya-t-elle de l’interrompre.

— Vous êtes fâchée contre moi ?

— Non ! Non !

— Et même si vous l’étiez, il faut que vous sachiez qu’il ne s’agit pas d’un flirt, Anna ! Oh ! Non, le sentiment que je ressens pour vous est très profond, très sérieux !

— Vous m’en voyez désolée, mon pauvre ami ! Répliqua la jeune femme en baissant la tête, embarrassée.

— Mon Dieu !

— Oui, Laurent, reprit-elle avec une grande douceur, je suis navrée que vous m’ayez choisie !

— Je ne vois pas quel est mon crime !

— Ne prononcez pas des paroles aussi stupides, Laurent, gronda –t-elle avec gentillesse.

— Cependant ...

— Je vous prie, à votre tour, de m’écouter ! Dit-elle avec autorité mais il m’est impossible de répondre à votre sentiment.

Elle prononça ces derniers mots en le fixant dans les yeux et avec beaucoup de calme.

— Mon amour pour vous, Anna est immense et ...

— Non ! Laurent, trancha-t-elle en soupirant. Je vous supplie de ne pas insister. C’est impossible !

— Ah !

— Je vous l’affirme !

— Pour quelle raison, Anna ? Vous pouvez peut-être me dire pourquoi vous me repoussez ? S’écria-t-il profondément vexé.

— Pour l’unique raison que le mariage me fait horreur ! Expliqua doucement la jeune femme.

— Par exemple ! S’exclama-t-il stupéfait.

— J’ai été trop malheureuse autrefois, poursuivit tristement Anna et je ne désire pas recommencer une telle expérience !

— Ecoutez-moi mon amie ! Je suis capable, croyez-le de comprendre beaucoup de choses, reprit le misérable. J’ai vécu longtemps en Amérique et je ne possède pas la mentalité des hommes d’Europe envers les femmes et ...

— Non, Laurent ! Je regrette beaucoup mais je vous demande de ne pas insister davantage ! Coupa-t-elle avec autorité.

— Vous le pensez réellement, Anna ? Questionna-t-il hésitant.

— Oui, je vous assure et vous répète que jamais je ne m’unirai à un homme !

— Je dois vous avouer que je ne puis m’expliquer ce qui vous en empêche, insista-t-il.

Elle le fixa longuement avec tristesse et murmura :

— Mon devoir, Laurent !

— Votre devoir ? Je comprends encore moins ! S’écria le misérable.

— Bien ! Je vais dans ce cas, vous renseigner. (Elle commença à voix basse) : Il y a un peu plus de douze ans, mon amie Flora me confia son fils, afin de le remettre entre les mains de son ancien amant, alors que je regagnais la France, après un long séjour aux Etats-Unis.

— Je connais ce détail.

— Il s’agissait de Julien Delorme, mais, hélas, il ne se trouvait pas en France et je laissai le petit garçon à son cousin, le marquis Anselme d’Evreux.

— Je sais cela également.

— Alors, vous ne devez pas ignorer, continua l’ancienne comédienne que cet odieux personnage au lieu de rendre le cher petit à son père, l’abandonna dans la rue, afin de s’assurer l’héritage de son oncle.

Laurent soutint son regard.

— Et comme je me sens en partie responsable, continua Anna avec un accent douloureux dans la voix, je veux réparer le mal que j’ai fait et je servirai de mère à ce pauvre enfant. Plus tard, je lui lèguerai tout ce que je possède !

Laurent sursauta à cette déclaration inattendue.

La décision de la jeune femme, concernant Pierrot, déjouait tous ses plans !

Une sourde colère l’envahit qu’il dissimula avec effort. Elle ne le remarqua pas, car elle était perdue dans ses pensées et ses souvenirs.

— Anna, essaya le misérable, je dois vous dire que ...

— C’est inutile, Laurent. Je vous supplie de ne jamais me reparler de tout cela. Soyons uniquement de bons amis si vous tenez à continuer à me fréquenter.

Dupré comprit qu’il devait se taire ; insister davantage ne servirait qu’à aggraver les choses. Il décida donc de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et de revenir à l’attaque au moment qu’il jugerait plus opportun.

— C’est d’accord, mon amie, je respecterai vote volonté, soupira-t-il et je vous jure que je ne vous parlerai plus jamais de rien. J’espère toutefois que vous ne m’en voulez pas de m’être épris de vous !

— Oh ! Non Laurent, s’écria-t-elle affectueusement et puisque vous connaissez les raisons de mon refus, je pense que vous resterez quand même mon ami !

Puisqu’il est impossible qu’il en soit autrement ! Reprit-il tristement.

Quelques instants plus tard, il prenait congé de la jeune femme lui promettant de venir bientôt la revoir. Il sortit de chez elle dans un état de rage indescriptible.

« Par le diable ! se dit-il, Anselme avait raison ; ce gamin est dangereux car il est un terrible obstacle à mes projets. Eh bien ! Tant pis pour lui ! Le sort en a décidé ainsi ! »

{ A SUIVRE LE 9 SEPTEMBRE }

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