LE MYSTERE DU PHARE
LE MYSTERE DU PHARE
Nouvelle dramatique inédite par Léon BERTHAUT
Placé à deux heures en mer, sur un écueils qui rendent si dangereuses les côtes de la Floride, le phare du Feu-Perdu appartenait à la direction du Key-West et nécessitait la présence de deux gardiens. Encore ces deux gardiens ne faisaient-ils que six mois de service par an de sorte que, en réalité, c'était quatre préposés qu'exigeait l'entretien de ce phare, si éloigné de la côte solitaire.
Dans les premiers jours de janvier et dans les premiers de juillet, un peu plus tôt ou un peu plus tard suivant l'état de la mer, un petit cutter venait prendre la garde descendante et, avec les deux nouveaux surveillants, déposait sur l'îlot des vivres, de l'huile, des instruments de rechange, tout ce qui pouvait être utile à l'entretien du feu comme à l'existence des prisonniers volontaires.
Très souvent il y avait des réparations à exécuter pour rétablir la solidarité de la tour. D'autre part, malgré les soins prodigués régulièrement au vieil édifice planté en sentinelle avancée sur cette mer sauvage, il arrivait parfois aux équinoxes, que les vagues furieuses, rebondissent sur le roc, sautaient jusqu'à la lanterne et même la dépassaient.
Ces jours-là et les nuits encore plus, il semblait aux gardiens que la vieille tour de granit mollissait courbait la tête, ployait l'échine, s'abandonnait prête à s'écrouler dans le gouffre. Une fois l'un des gardiens devenu subitement fou, s'était précipité de la terrasse dans le vide.
Il était donc difficile on le comprend de recruter le personnel destiné au phare ; même parmi les gens de mer, pourtant si braves, le Feu-Perdu inspirait de la terreur.
Si des raisons d'économie et la nécessité d’une installation plus perfectionnée condamnaient depuis longtemps le phare à une démolition certaine, on peut dire qu'elle fut hâtée par la triste réputation du Feu-Perdu et surtout par la sanglante tragédie dont furent marqués les derniers jours de son histoire.
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Les deux gardiens du feu s'appelaient Ned Storck et Toby Wells.
Un soir de novembre traversé par tous les hurlements du vent et toutes les plaintes de la mer, voilà que dans un assaut des lames, si formidable que la pierre semblait en gémir de douleur, soit qu'un caillou arraché de la base naturelle eût été lancé jusqu'au faîte, soit qu'une vague en recouvrant le dôme, eût eu encore assez de force pour briser l'épaisse glace de cristal, la lanterne creva. Prompt au devoir, Ned et Toby changèrent la garniture. Ils n'y parvinrent qu'après de longs efforts.
Mais ce n'était pas tout ; il fallait rallumer le feu et l'empêcher de s'éteindre. Comment y parvenir sous ce vent d'enfer ? Après une demi-heure de réflexion — c'est le rapport journalier des gardiens qui a fixé ces détails — Ned imagina de placer une feuille de tôle contre les barres verticales de la lanterne à l'endroit de la brisure.
Toby fit bien observer à son compagnon que ce moyen n'était pas parfait, puisqu'il laissait dans l'ombre un cinquième du secteur que devait éclairer le feu. Cependant, il dut convenir que cela valait mieux que rien ; les deux hommes descendirent donc à la chambre de veille pour y percer dans la feuille de tôle les trous destinés à recevoir le fil de laiton qui devait la fixer aux barreaux de la grille.
Tandis qu'ils étaient là, tout à coup parmi les éternels sifflements de la tempête et les incessantes lamentations de l'océan, Ned et Toby crurent entendre un craquement extérieur, des cris humains, une explosion.
Pâles, couverts d'une sueur froide, hantés de la même crainte, non pour eux, mais pour les naufragés qui, peut-être, agonisaient sur les écueils, ils bondirent ensemble jusqu'à la plate-forme... Rien ! Leur misérable falot éclairait à peine le rebord de la galerie et nul bruit arrivai à eux que la clameur tragique de l'abîme, bouleversé par les rages d'en haut.
Ils redescendirent et se hâtèrent de terminer leur travail, pensant que la clarté du phare disperserait l'ombre autour d'eux et les fixerait sur la réalité de leurs craintes.
Mais le feu allumé, ils ne virent pas mieux sur les écueils ; une rafale de neige emplissait tout l'espace de ses épais tourbillons. Plus inquiets encore, toujours hantés de la sinistre vision qui leur était apparue en même temps, ils ne voulurent pas redescendre. D'un commun d'accord ils décidèrent de prolonger leur veille jusqu'au jour.
La réalité dépassa peut-être tout ce qu'ils avaient pu entrevoir ; sur l'un des récifs voisins, l'arrière d'un bateau à vapeur restait attaché à des rocs.
L'épave penchait à bâbord, de leur côté et sous les rayons du jour blafard qui succédait à cette nuit d'horreur, Ned et Toby découvrirent de nombreuses formes humaines couchées sur le pont où place en place, elles formaient un tas.
Sans hésiter ils mirent à l'eau leur petite embarcation rentrée sous l'escalier de la tour. La mer restait mauvaise ; le trajet pour court qu'il fut, n'en était pas moins dangereux ; mais on ne pouvait laisser mourir là presque au pied du phare, ceux des naufragés qui respirent encore. Bien que tout laissait croire que la plupart avaient péri, Ned et Toby espéraient encore trouver des vivants à secourir.
Par mesure de précaution, ils décidèrent que l'un d'eux, seulement irait au secours des naufragés et que l'autre demeurerait au phare ; si l'éclipse fatale du feu avait pu causer ce désastre, il ne fallait point qu'une catastrophe nouvelle vint s'ajouter à celle-ci.
Ned étant le plus jeune — il n'avait que vingt cinq ans — voulut partir d'abord ; si l'embarcation devait faire un second voyage, Toby le remplacerait.
Quarante minutes plus tard, Ned était de retour et déposait au phare enveloppée dans un grand manteau de voyage qui moulait ses formes frêles, une jeune fille aux cheveux d'or, pâle, si pâle qu'elle semblait morte.
— Eh bien fit alors Toby, après un assez long temps de silence et d'émotion, n'est pas un des paquebots de Jacksonville à Savannah !
Ned répondit d'un mot : Eagle !
L' Aigle (Eagle) était en effet l'un des navires à aubes et à balancier qui faisaient le service entre les deux villes.
Des centaines d'êtres humains devaient avoir périt sur les écueils. Plus de soixante se trouvaient encore sur l'arrière du bateau, endormis dans la mort peut-être ; les autres étaient loin sur les vagues ou dans les profondeurs inconnues, emportés avec l'avant du bateau, brûlés par la vapeur au moment de l'explosion des chaudières ou enlevés par les lames qui presque toute la nuit avait balayé l'épave.
Mais ni Toby ni Ned ne songèrent aux cadavres proches ni aux morts disparus ; la présence de cette jeune femme, si belle et si pâle, plus morte que vive, leur faisait oublier le reste du monde et ils demeuraient muets, plongés dans une stupeur telle, qu'ils en oubliaient de rappeler le souffle au lèvres blêmes de la naufragée.
Lorsque Toby demanda s'il ne restait pas d'autres survivants et que Ned balbutia cette réponse mystérieuse : « Je n'ai songé qu'à la sauver » les deux hommes s'aperçurent avec désespoir qu'une dernière convulsion de la mer soulevait l'épave sur le roc, l'y brisait et emportait le tout pour jamais.
Singulier jeu des événements qui font de la vie réelle une combinaison dramatique infiniment supérieure à toutes les fantaisies du romancier, cette jeune fille jetée ainsi par les forces brutales de la nature sur le roc du Feu-Perdu, c'était Madel Grandt fille d'un ancien gardien de phare, actuellement employé comme pilote à la direction de Key-West.
Coïncidence plus étrange encore Key-West même avant que le père Grandt eut quitté le phare à la mort de son vieux compagnon de garde, Tom Lint c'est-à-dire au temps où sa femme vivait et où Mabel par conséquent, pouvait rester à terre sous la protection maternelle, eux jeunes hommes s'étaient énamourés de la vierge frêle aux cheveux d'or et ces deux hommes c'étaient Ned et Toby.
Lorsque le directeur les avait désignés tous deux pour la surveillance du Feu-perdu, ni l'un ni l'autre n'avaient protesté ; être ensemble dans le phare n'était-ce pas pour eux une garantie en vue de l'avenir ? Chacun d'eux se disait que l'autre ne pourrait accaparer Mabel ; chacun espérait être un jour préféré. D'un accord tacite, ils évitaient de prononcer le nom de la jeune fille ; mais leur rivalité n'en était pas moins ardente et farouche.
Avec l'âge ils avaient senti leur amour d'adolescent se transformer dans l'épanouissement de leurs forces, en une aspiration inquiète, férocement jalouse et qui sait ? Criminelle peut-être.
Quoi qu'il en fût, leur première impression devant Mabel inanimée, n'avait été que stupeur ; Ned l'a bien laissé deviner dans ses notes journalières.
Mais lorsque la douce et charmante créature eut ouvert les yeux et jeté un cri : « Ned ! Toby ! » dès cet instant les deux hommes redevinrent les rivaux qu'ils étaient naguère.
Après quarante huit de repos, Mabel s'était remise des émotions de la nuit fatale. Trois inquiétudes pourtant la hantaient ; d'abord cette pensée naturelle que son père la croirait perdu et en mourrait peut-être ; puis le doute où elle restait, de la mort de tous ses compagnons à l'heure où Ned était venu la sauver ; enfin plus que ces obsessions celle de la rivalité sourde des deux hommes entre lequel il lui allait falloir passer une semaine, deux, trois et peut-être décembre tout entier.
Au bout d'une semaine, cette crainte s'augmenta encore, car les regards furtifs , de Toby et Ned et Ned et Toby, lui avaient révélé une haine commençante ; dans l’œil dur des gardiens, elle croyait voir flamber déjà les ardeurs féroces de la brute.
Par surcroît, Mabel avait eu la déception de voir passer au loin l'autre vapeur de Jacksonville à Savannah, le Swallow, sans eu l'on eût aperçu, du Steamboat, les signaux du phare.
Comme l'arrivée de l'Eagle avait été complètement enlevé au retour de Ned, rien d'anormal avait frappé le regard des officiers du vapeur. Les gardiens avaient-ils fait tout leur possible pour attirer l'attention ? En tout cas ? Mabel se consola dans l'espérance que, la semaine suivante, le bateau se rapprocherait davantage du phare et, cette fois, apercevait les signaux.
Mais cette semaine encore s'écoula et le matin où elle comptait voir le vapeur, il tomba une pluie lourde qui empêchait toute communication optique. Et Mabel ayant un jour trouvé Ned aux écoutes derrière la porte de sa chambre fut prise d'une peur sourde qui ne la quitta plus.
Quarante huit heures plus tard ce fut Toby l'ayant rencontrée dans l'étroite spirale de l'escalier, l'entoura de ses bras et l'étouffa presque sous la fureur de son baiser. Brusquement saisie, épouvantée presque sans souffle, elle ne cria pas, ce dont elle se réjouit du reste, car elle savait que Ned fut tombé aussitôt, de la terrasse à travers l'escalier sur cet odieux Toby.
Odieux ? Oui, car à partir de cette minute, Toby lui inspira une répulsion invincible. Et ce fut là, peut-être, la cause définitive du drame qui devait remplir d'horreur la solitude du Feu-Perdu.
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La troisième semaine avait passé » comme la première et la seconde, sans que l'on eut pu communiquer avec le vapeur de Jacksonville à Savannah. Mais l'espoir d'une proche et sûre délivrance par l'arrivée du cutter de service, avait rasséréné le cœur et l'esprit de Mabel. Même, elle ne doutait plus que son père en vieux marin en héros, n'eût bien supporté l'épreuve ; et alors quelle surprise, quelle allégresse, quand il retrouverait sa fille qu'il croyait morte, le charme de sa vieillesse sa Mabel bien-aimée.
Il n'y avait même rien d'impossible à ce qu'il fût justement de service comme pilote, à bord du cutter le jour où ce navire viendrait faire la relève. Et elle se représentait son père, un grand vieillard toujours rasé de frais, au teint vermeil, aux cheveux blancs au regard aigu sous les paupières tombantes, à la face claire de bonhomie débarquant au Feu-Perdu et pleurant de joie.
Pleine de cet espoir, Mabel à qui répugnait Toby depuis la brutale violence de ce dernier, s'était rapprochée de Ned et, quand ils étaient seuls lui tendait volontiers la main, l'abandonnait même entre les doigts robustes du jeune homme.
Certainement, quand elle aurait rejoint son père elle lui dirait avec cette franchise et cette décision qui caractérisent tant d'Américaines : « C'est Ned que je veux »
Ainsi disposée, il fallait peu de chose pour qu'elle commit une imprudence. Un soir que Toby montait à son poste près de la lanterne, dans la chambre de veille, et que Ned rentrait dans la sienne, celui-ci tendit la main à Mabel et elle lui offrit son front. Pieds nus, Toby redescendait.
Un râle subit, un râle de lion expirant et les bras de Ned s'ouvrirent ; il s'affaissa. Dans l'ombre de l'escalier, Toby remontait.
Affolée de terreur Mabel courut chercher une lampe et revient s'agenouiller près de Ned pour voir s'il respirait encore. Mais le pauvre garçon gisait dans une flaque de sang, un couteau de gabier plongé dans la nuque. Ses lèvres s'agitèrent et Mabel crut entende son nom.
— Ned ! Ned ! Murmura-t-elle au visage de l'ami, je veux que tu vives ; je le veux !
L'infortuné fit un dernier effort, ses lèvres esquissèrent un sourire et il expira.
Alors Mabel ouvrit la chambre du jeune homme souleva le corps et le traîna jusqu'au lit de camp. Et à genoux, près du cadavre, elle pria toute la nuit.
Mais au petit matin, elle se dressa brusquement, on venait d'ouvrir la porte.
Toby entra et marcha vers elle, l’œil ardent. D'un bond elle fut dans l'escalier. Toby la suivit et son ricanement sinistre glaçait la jeune fille.
Cependant, Mabel avait pu arriver la première jusqu'à la chambre de veille. Comme elle y entrait, elle se demanda ce qu'il voulait, la tuer ou l'enfermé là, prisonnière et livrée sans défense à sa folie et odieuse passion.
L'épouvante d'une telle alternative fit une héroïne en cette faible femme. Un lourd manteau était sous sa main ; elle s'en saisit, se détourna et comme le souffle de la brute allait l'atteindre, comme il n'avait plus que deux marches à franchir, elle frappa l'homme qui montait, la tête basse. Que se passe-t-il ensuite ? Jamais personne n'a rien su.
Le surlendemain quand le bateau de service vint au Feu-Perdu pour y débarquer les hommes de la relève la porte du phare était ouverte. Tous les appels demeurant sans réponse, on s'étonna et le pilote — c'était le père Grandt — accompagna les nouveaux gardiens ; le pauvre vieux vieilli de dix ans au moins ! Il n'y avait plus d'énergie en lui que les yeux, dont le regard semble cachait sans doute une préoccupation unique et suprême.
Il précédait les gardiens.
A peine avait-il franchi le seuil de la chambre du premier étage, que ses compagnons l'entendirent jeter un cri et le virent chanceler ; foudroyé. Ils s'avancèrent pour le relever, et alors, ce qu'ils aperçurent les cloua sur place ; le bras droit passé autour du cou de Ned, les lèvres sur le front du gardien ensanglanté, Mabel reposait, pâle comme la cire des cierges.
Elle était morte.
La première impression fut de croire à un crime commis par des pirates, mais la vérité se découvrit bientôt ; Mabel avant de mourir, avait eu soin de consigner toutes les péripéties de l'horrible drame sur le journal du phare.
« Dites maintenant — ajoutait le capitaine Smith auquel je dois l'histoire du Feu-Perdu — si jamais Shakespeare à conçu quelque chose de plus invraisemblable que cette réalité. L'art n'invente rien »
REVUE NOS LOISIRS DU 8 NOVEMBRE 1908

