MOINEAUX SANS NID N° 282
Anselme d’Evreux, après avoir refusé de goûter au peu appétissant ragoût qui lui avait été servi dans une gamelle, fut appelé vers deux heures de l’après-midi. Deux agents l’encadrèrent.
Ils parcoururent d’interminables couloirs, montèrent et descendirent plusieurs escaliers avant d’entrer dans une grande pièce où un homme à l’aspect froid et sévère, était assis derrière un important bureau.
Sur un signe de lui, les deux agents se retirèrent.
Le fonctionnaire dévisagea le marquis avec attention, puis lui désigna une chaise placée en face de lui.
— Asseyez-vous, lui dit-il d’une voix rude, j’ai différentes questions à vous poser.
Le frère d’Alice s’installa sur la chaise, ne quittant pas des yeux cet homme qui jouait distraitement avec son stylo.
— Comment vous appelez-vous ? Lui demanda brusquement le fonctionnaire.
— Je suis le marquis Anselme d’Evreux, Monsieur, répliqua vivement l’interpellé, d’ailleurs voici mes papiers.
— Ca n’a pas d’importance, je vous crois sur parole, répondit l’autre avec une imperceptible ironie, ce qui inquiéta brusquement Anselme.
— Je vous affirme, Monsieur, répéta ce dernier, que je suis réellement le marquis d’Evreux et que ...
Un geste agacé du policier lui coupa la parole.
— Je viens de vous dire que je vous croyais ! S’écria l’autre en fronçant les sourcils. (Se penchant vers le nouveau venu, il poursuivit) : Moi, je suis le directeur du S.S.D.T. c’est-à-dire du Service de Sûreté du Territoire ... Comprenez-vous ce que ça signifie, Monsieur ?
Anselme sursauté. Il avait cru se trouver devant un commissaire de police et voilà qu’il avait affaire à un personnage infiniment plus important !
— Mais, Monsieur, que ... que me voulez-vous ? S’exclama-t-il d’une voix mal assurée, bien qu’il s’efforçât de se ressaisir. J’ai essayé de faire comprendre à vos hommes qu’ils se trompaient en m’arrêtant, qu’il s’agissait d’une lamentable équivoque.
— Une équivoque ? S’écria son interlocuteur. Vous trouviez-vous oui ou non, au restaurant des « Saules » au moment de notre coup de filet ?
— Certainement, Monsieur, reconnut froidement Anselme. Mais cela ne veut rien dire ! Un honnête citadin n’a donc plus le droit de se rendre dans un restaurant de son choix ?
— C’est un refrain que nous connaissons bien ! Grogna le directeur du Service de Sécurité. Tous, vous répétez les mêmes choses. Je n’ai pas à vous donner les raisons pour lesquelles nous avons été forcés d’arrêter les hommes qui se trouvaient dans ce lieu ; mais vous devez me dire ce que vous y faisiez.
— Qu’avez-vous à répondre à cette question, monsieur le marquis d’Evreux ?
Anselme le fixa perplexe, puis se ressaisit et répliqua :
— J’avoue ne pas très bien vous comprendre, Monsieur. Je viens de vous confier que je me suis rendu là pour mon plaisir ... pour tuer le temps !
— Parfait ! C’était ce que je tenais à savoir, Monsieur, déclara en souriant le fonctionnaire, mais pourquoi avez-vous choisi les « Saules » plutôt qu’un autre restaurant ?
— Je ... Je n’en sais vraiment rien ! J’y étais allé déjà ... assez rarement je dois l’admettre, reprit le marquis d’Evreux légèrement déconcerté, mais je suis sûr que vous m’auriez posé cette question pour un tout autre endroit.
— Certainement pas ! Monsieur, parce que précisément « les Saules » sont actuellement l’objet de notre ... attention ... Et vous jouez admirablement une ignorance que vous êtes loin de posséder !
— Monsieur ! Protesta Anselme indigné. Je vous répète une fois de plus que je suis le marquis d’Evreux !
— Marquis d’Evreux, je vous prie de ne pas oublier que nous sommes en état de guerre et que les titres de noblesse ne défendent personne ! Répliqua le fonctionnaire qui commençait à s’énerver.
— Je vais, naturellement prendre des renseignements en ce qui vous concerne, mais je désire savoir si, auparavant, vous n’auriez pas une déclaration à me faire ... Je vous préviens que votre situation est assez ... délicate.
Le visage d’Anselme exprima la plus vive stupeur.
— Ne faites pas celui qui ne comprend pas ! S’écria son interlocuteur, agacé. Je n’ai pas de temps à perdre. Je vous répète que si vous ne faites aucun aveu, je ferai prendre des renseignements sur vous !
— Mais de quoi me soupçonnez-vous ? Balbutia le marquis rouge de colère.
— Je ne soupçonne rien, reprit doucement le directeur de la Sécurité en souriant, mais j’ai l’obligation de m’assurer des agissements et de la moralité de toutes les personnes qui ont été » arrêtées cette nuit. Je souhaite pour vous que ce que vous m’avez raconté corresponde à la vérité. Pour le moment, je vous conseille d’avoir un peu de patience.
— Cela signifie que vous ne me libérez pas ! S’exclama Anselme, qui de cramoisi devint plus banc qu’un linge.
— Vous serez libre, Monsieur, lorsque je serai certain qu’aucune charge ne pourra être retenue contre vous ! Trancha froidement le fonctionnaire, en pressant sur une sonnette placée sur son bureau.
La porte s’ouvrit immédiatement et un agent entra.
— Monsieur le Directeur ? S’enquit-il respectueusement.
— Emmenez cet homme et appelez-moi Granier ! Ordonna le chef de la Sécurité.
Anselme n’eut pas le temps de protester. Il suivit l’agent qui le reconduisit jusqu’à la grande cellule où le misérable revint profondément humilié.
L’agent s’empressa d’aller prévenir Granier, un inspecteur principal du S.S.D.T. auquel on confiait généralement les missions les plus délicates.
— Monsieur le Directeur vous demande ! Lui dit-il.
L’inspecteur Granier qui était occupé à résoudre un très difficile problème de mots croisés, ne put retenir une exclamation de contrariété.
Cependant, il quitta sa chaise et se leva pour répondre à l’appel de son supérieur.
— Monsieur le Directeur, vous m’avez demandé ? Dit-il en pénétrant dans le grand bureau.
Le haut fonctionnaire quitta des yeux le dossier qu’il examinait et sourit au nouveau venu.
— Oui, Granier, répondit-il aimablement. Venez et asseyez-vous un instant.
L’inspecteur Granier obéit et s’installa dans un confortable fauteuil.
— De quoi s’agit-il ?
Le chef lui tendit une feuille de papier blanc sur laquelle figurait une longue liste de noms.
— Voici les noms des individus arrêtés cette nuit au cours de la perquisition organisée aux « Saules ». Je crois que l’un d’eux retiendra votre attention, acheva en souriant le directeur.
Granier saisit le papier et ne put retenir une exclamation d’étonnement..
— Diable ! Le marquis Anselme d’Evreux ! Mais s’agit-il réellement de lui ?
— J’en ai la conviction ! Affirma son chef et c’est la raison pour laquelle, je vous ai fait venir. Je voudrais que vous arriviez à savoir pourquoi ce « monsieur » fréquente un pareil tripot.
— C’est tout ? S’enquit l’inspecteur Granier en se levant.
— Oui, pour le moment, mais agissez très vite. Je tiens à éclaircir cette situation le plus rapidement possible. Je veux éviter des ennuis au cas où cet homme serait étranger à certaines activités.
— Vous avez raison ! Approuva Granier après avoir réfléchi quelques secondes. Evidemment, j’imagine ce qui arriverait, s’il faisait intervenir des amis ... influents !
Le fonctionnaire se leva à son tour.
— N’est-ce pas ? Généralement ces gens-là ont toujours de hautes relations ! aussi je tiens à faire relâcher le marquis le plus vite possible pour éviter de sérieuses complications ... A moins, naturellement d’une grave compromission de sa part !
— Je m’en charge, chef ! Affirma Granier, et je vous jure que si cet homme a trahi la France, je saurai le découvrir. Même des relations très influentes ne pourront lui éviter un châtiment !
— C’est ce que j’attends de vous, Granier, conclut le directeur de la Sécurité en tapant amicalement sur son épaule. Faites vite ! combien de temps vous faut-il pour accomplir votre tâche ?
L’inspecteur Granier répondit :
— Quatre heures tout au plus me seront nécessaire pour obtenir les premiers renseignements.
— Agissez avec infiniment de tact et de discrétion ! Ordonna son supérieur. Mais n’oubliez pas que nous sommes en guerre et que nous devons agir énergiquement sans aucun égard pour quiconque lorsqu’il le faut !
Granier fit un signe de tête affirmatif et s’éloigna rapidement, laissant son chef reprendre la lecture de la liste des hommes arrêtés dans le récent coup de filet des « Saules ».
Vers six heures du même après-midi, le marquis Anselme d’Evreux, qui venait de tomber dans le plus profond désespoir, eut l’agréable surprise d’être appelé de nouveau.
L’agent qui était déjà venu le chercher, le conduisit jusqu’au bureau du directeur du S.S.D.T. qui, cette fois, lui témoigna plus de courtoisie.
Anselme crut que sa détention allait prendre fin et décida de se montrer agressif.
— Veuillez vous asseoir, monsieur d’Evreux, invita aimablement le directeur, dès qu’il pénétra dans le bureau. Je vous prie d’accepter toutes mes excuses pour ce regrettable incident.
— Cela n’empêche pas que j’ai été enfermé dans une cellule comme un vulgaire malfaiteur ! Protesta le frère d’Alice. Savez-vous à quoi j’ai pensé durant out ce temps ?
Son interlocuteur le va un regard ironique sur le marquis et répondit avec calme :
— A la personne suffisamment influence qui pourrait vous donner la satisfaction de sévir contre ceux qui contraints par leurs obligations vous ont arrêté dans un repaire suspect et soupçonné de servir de refuge à ceux qui cherchent à atteindre à la sécurité du pays !
Anselme rougit à ces paroles.
— Comment avez-vous pu deviner ? Bredouilla-t-il, ahuri.
L’autre haussa les épaules.
— C’est généralement ce qui arrive, expliqua-t-il, mais ce n’est pas de notre faute, si parfois nous arrêtons un innocent, car vous avez sûrement compris que vous êtes libre. Il ne me reste qu’à vous présenter mes excuses.
Ces paroles flattèrent la vanité du marquis d’Evreux. Il esquissa un geste vague de la main et répliqua :
— Je comprends et admets qu’il ; puisse y avoir des erreurs. D’ailleurs, vous l’avez tout de suite reconnu. Considérons que ce fâcheux incident définitivement clos et j’espère qu’il ne se répètera plus à l’avenir.
— Certainement ! S’exclama l’autre avec une chaleur qui renfermait une imperceptible ironie qui ne releva pas Anselme. Cependant, évitez de fréquenter désormais de pareils coupe gorges ! Acheva-t-il en tendant la main à Anselme qui la serra cordialement.
— Au revoir, cher Monsieur, et j’espère avoir l’occasion de vous rencontrer en toutes autres circonstances afin de vous montrer que je ne vous garde pas rancune ! dit Anselme.
Puis, après quelques formalités indispensables, le chef de la Sécurité du Territoire reconduisit le marquis jusqu’à la porte du couloir extérieur et appela l’agent de service.
— Accompagnez Monsieur le marquis jusqu’à la sortie !
Bien que très fatigué par cette longue nuit, riche en péripéties et en toutes sortes d’émotions, Anselme d’Evreux quitta les locaux de la S.S.D.T. de très bonne humeur.
Maintenant que le danger était écarté, l’incident l’amusait et il ne songeait plus qu’au rendez-vous qu’il avait donné ce même soir à « Bimbo » et au « Chauve » devant l’entrée du cinéma Le Gaumont Palace pour décider avec eux du triste sort réservé à Pierrot.
Anselme rentra chez lui, prit un bain chaud et commanda un solide repas qui le remit en forme.
Ensuite, il prit l’argent nécessaire pour payer ses complices.
« Parfait, se dit-il, en refermant soigneusement le petit coffre-fort derrière une rangée de livres de sa bibliothèque où il s’était enfermé à double tour, bientôt je serai débarrassé de ce maudit garnement. Peu importe si ça me coûte très cher ! Ce qui compte surtout, c’est de ne plus avoir à craindre les agissements souvent dangereux de ce garnement. Lorsque Alice rentrera, je suis certain qu’elle approuvera ma conduite ! »
Le marquis se sentit entièrement satisfait de son initiative. Mais il l’aurait été beaucoup moins s’il avait su que l’inspecteur Granier, l’agent principal du S.S.D.T. continuait à s’occuper de lui ! Même relâché, Anselme ignorait que les deux policiers, intrigués par les relations crapuleuses d’Anselme, avaient décidé de continuer à le surveiller.
( A SUIVRE LE 20 JUILLET )