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MOINEAUX SANS NID N° 280

11 Juillet 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

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Cachée dans la penderie où madame Colette l’avait dissimulée avant de sortir, madame Picquet, toujours aussi terrorisée qu’un rat dans une souricière, continuait à trembler de tous ses membres, car, malgré les fenêtres fermées, elle entendait les cris des bohémiennes qui ne renonçaient pas à la chercher, assoiffées de vengeance !

« Mon Dieu ! Priait la vieille mégère, faites qu’elles s’en aillent ! »

Elle demeurait tapie dans sa cachette. Elle espérait que tard dans la nuit, elle pourrait regagner son pavillon.

Deux longues et interminables heures s’écoulèrent. Puis, il lui sembla que la rue se calmait. Les hurlements rauques de ces terribles femmes s’entendaient à peine et « l’Araigne » se sentit légèrement rassurée.

Au bout d’un instant, elle se hasarda à appeler doucement en écartant un peu le rideau, mais elle n’obtint aucune réponse.

Elle patienta encore. Une nouvelle peur lui serra la gorge. Rapidement elle se tapit dans la penderie.

« Pourvu, se dit-elle angoissée, que la patronne de la maison ne m’ait pas oubliée. Elle est sortie il y a plus d’un quart d’heure ! »

L’immobilité lui occasionnait des fourmillements douloureux dans tout le corps.

Elle prêta l’oreille, car elle venait d’entendre un bruit de pas dans la pièce. Elle écarta de nouveau légèrement le rideau.

— Me voilà ! Dit une voix jeune.

— Il était temps ! Je commençais à m’énerver, murmura « l’Araigne ».

Elle sortit péniblement de sa cachette tant elle était engourdie. Soudain, elle écarquilla les yeux, en poussant un cri de rage : Pierrot était devant elle.

— Toi ici !... Bégaya-t-elle.

— Bonjour, madame Picquet, répondit le garçon en éclatant de rire et en s’inclinant avec une évidente ironie.

— Que fais-tu ici, petite canaille ? S’écria la vieille femme avec colère.

— Pourquoi m’insultez-vous, madame Picquet ? Je ne vous ai pourtant jamais fait de mal ! S’indigna Pierrot.

— C’est toi qui le dis ! Marmonna « l’Araigne ».

— Et c’est vrai ! Affirma l’enfant. Je suis venu chez vous pour reprendre Mireille, acheva-t-il.

La vieille femme aperçut dans le fond de la pièce, la fillette qu’une inconnue tenait par la main. La femme en croisant son regard s’approcha de la mégère.

— Bonjour, madame Picquet, lui dit-elle d’une voix qui parut ironique à « l’Araigne ». Ne me reconnaissez-vous pas ?

L’autre grogna :

— Je ne pense pas vous avoir jamais vue, Madame !

— Tiens ! Votre mémoire vous fait défaut, remarqua la jeune femme d’une voix moqueuse.

— Non ! Vous faites erreur, ma mémoire n’est très fidèle, mais j’ignore qui vous êtes, voilà tout !

— Vous souvenez-vous du comte de Saint-Lazaire et d’un certain Jean Marigny ? Reprit l’inconnue sur un ton railleur.

— Ah ! Bredouilla lia mégère en pâlissant brusquement.

— Je suis la veuve du comte Saint-Lazaire, poursuivit la femme et je viens vous réclamer cette enfant, pour laquelle je vous ai versé une somme énorme !

— Je n’ai jamais touché un sou de cet argent ! Protesta vivement la mère Picquet.

— Je n’ai aucunement l’intention de vous le réclamer, expliqua froidement madame de Saint-Lazaire, mais j’exige que cette fille me soit rendue, car vous n’avez aucun droit sur elle.

« L’Araigne » éclata de rire à cers mots.

— Ce n’est pas dit ! S’exclama-t-elle. Mais en attendant je peux exiger quelque chose pour l’avoir élevée et nourrie jusqu’à présent !

— Cela ne vous sera pas contester, répondit dédaigneusement son interlocutrice.

— Parfait ! Répliqua « l’Araigne » avec ironie. Dans ce cas, vous pouvez repartir avec elle !

— Cette réponse ne me suffit pas ! Déclara avec fermeté Maria de Saint-Lazaire.

— Que vous me signiez immédiatement un papier sur lequel il sera spécifié que vous renoncez à tous vos droits présents et futurs sur Mireille ! Poursuivit maria de Saint-Lazaire avec fermeté.

— Et si je refusais ? Ricana méchamment « l’Araigne ».

— Alors, intervint Pierrot goguenard, je vais de ce pas, prévenir les bohémiennes que vous êtes ici !

— Misérable ! Vociféra madame Picquet, en verdissant de frayeur

— C’est donc vous qui avez tant fait souffrir cette pauvre innocente, incapable de se défendre ! S’exclama sévèrement maria de Saint-Lazaire.

— Lorsque je serai rentrée chez moi, murmura « l’Araigne » l’air menaçant, je ...

— Eh bien ! Que ferez-vous ? S’enquit le garçon.

La mère Picquet se domina avec effort pour ne pas lui donner un soufflet retentissant et marmonna d’une voix sifflante de rage :

— J’irai prévenir la police !

— Et moi, chère madame Picquet, reprit Pierrot avec défi, je me précipiterai chez les gitans, ce qui vous fera un immense plaisir !

— Vraiment ? Répliqua la mégère.

— Si vous continuez à jouer au plus malin avec moi, je le fais sur le champ, s’écria Pierrot en se dirigeant avec résolution vers la porte.

— Attends ! Hurla la mère Picquet, tremblante de peur.

— Pierrot ! Intervint à son tour Maria de Saint-Lazaire.

Elle sourit au garçon et sortit de son sac une feuille de papier parcheminée et entièrement tapée à la machine qu’elle posa sur le coin de la table de repassage, en ordonnant d’une voix qui n’admettait aucune réplique :

— Maintenant, assez discuté ! Signez au bas de ce papier, je vous prie !

« L’Araigne » écumant de rage prit la feuille et lut très attentivement le texte : c’était un renoncement définitif à tous ses droits futurs et à venir concernant la fille de Valérie Labeille.

L’odieuse femme ne put cacher une grimace de dépit, mais elle était contrainte de se plier aux exigences d’une situation critique.

— C’est entendu ! S’écria-t-elle.

De son écriture presque illisible, elle signa le bas de la feuille, en poussant un soupir déchirant.

— Alors, nous continuons à être amis comme avant ? S’exclama ironiquement Pierrot, en s’avançant vers elle et en lui tendant la main.

La mère Picquet le foudroya du regard de ses petits yeux méchants mais garda le silence.

— A présent, reprit Maria der Saint-Lazaire, d’une voix calme et glacial, veuillez me dire à combien vous estimez la somme que vous avez dépensée pour élever et nourrir notre petite Mireille.

Envoyez-la au diable ! Protesta Pierrot en je tout un coup d’œil réprobateur à « l’Araigne ».

Mais Maria hocha la tête et répondit doucement :

— Non, mon cher enfant, car je ne veux absolument rien devoir à cette femme.

— Mais vous ne lui devez rien du tout ! Affirma avec force Pierrot, car elle nous a assez chèrement fait payer la moindre bouchée de pain !

On se souvient que madame Colette était sortie, laissant « l’Araigne » dans sa cachette. Sans perdre un instant, elle était allée téléphoner à Anna Carrel pour l’informer de l’incident imprévisible qui avait contraint la vieille femme à lui demander refuge.

Anna Carrel n’hésita pas un instant. Elle demanda à Maria de Saint-Lazaire de se rendre immédiatement avec la petite Mireille auprès de la mégère avec mission de lui faire signer l’attestation qu’elle rédigea séance tenante.

Dès que la gouvernante et la fillette furent parties, Anna s’empressa de prévenir Maître Jouvet, l’avocat auquel elle avait recours, soit qu’il s’agisse d’une affaire délicate qui dépassait ses compétences, soit que l’appui d’un homme lui soit indispensable, ce qui était actuellement le cas. Maître Jouvet fut d’avis qu’ils devaient tous deux se joindre à Maria de Saint-Lazaire pour exiger de « l’Araigne » une renonciation à ses droits sur Mireille. Ils décidèrent de se retrouver devant la maison de madame Colette. Un quart d’heure après, Maître Jouvet put s’approcher de madame Picquet et lui dire avec sévérité :

— Madame de Saint-Lazaire ne vous doit rien, Madame, car cette pauvre fille a, en effet, largement payé sa nourriture et son triste séjour chez vous, en vous rapportant l’argent que vous l’obligiez à mendier dans les rues de Paris, vêtue de misérables haillons !

« L’Araigne » folle de colère, fixa les nouveaux venus et hurla d’une voix stridente et fielleuse :

— Vous me payerez très cher tout cela, je vous le jure ! Je ne tarderai pas à prévenir la police !

— Et moi, je préviendrai le bataillon de gitanes qui vous poursuivait tout à l’heure ! Répliqua Pierrot.

Comprenant qu’elle était maintenant en mauvaise posture, la méchante femme poussa un véritable rugissement de fauve en cage. Elle n’ignorait pas que le garçon était capable d’exécuter sa menace et de la livrer à la colère vengeresse de ces tziganes déchaînées et cruelles.

Son visage prit une teinte de cendre. Elle ouvrit la bouche pour protester, mais Maître Jouvet intervint :

— N’insistez pas, Madame, conseilla sévèrement l’avocat, non seulement vous n’obtiendriez rien,n mais vous perdriez beaucoup !

— Que voulez-vous que je perde ? S’exclama « l’Araigne » avec défi, les yeux étincelants de cruauté.

— Vous croyez réellement nous intimider ? Ajouta Pierrot moqueur.

— Certainement ! Cria « l’Araigne » de plus en plus furieuse. Tu n’es qu’un moineau sans nid.

Maître Jouvet posa sa main sur le bras de Pierrot, tandis que madame Colette qui venait d’arriver, s’avança vers la vieille femme en criant, cramoisie de rage :

— Sortez immédiatement de chez moi, maudite sorcière ! Je ne peux plus tolérer vos propos sous mon toit !

Baissant la tête, madame Picquet se dirigea vers la porte cherchant à paraître indifférente. Mais, soudain, elle recula, blême de peur.

— Un bohémien ! Bégaya-t-elle, en repoussant vivement le battant.

En effet, un bohémien à la peau brune et luisante stationnait au milieu de la chaussée, un énorme gourdin dans une main.

— Sortez ! Ordonna madame Colette, au comble de l’indignation.

— Je vous en supplie, Madame ! Bredouilla la mégère d’une voix tremblante.

— Je vous dis de vous en aller immédiatement ! Cria la blanchisseuse dont la colère ne cessait d’augmenter.

— Vous voulez donc que l’on me tue ? S’exclama « l’Araigne » en pleurant.

— Ce ne sera une perte pour personne ! Répliqua avec mépris la maîtresse de maison.

Perdant patience, elle s’avança vers madame Picquet, la saisit par le bras pour la jeter dehors, mais Maître Jouvet intervint.

— Non, Madame, lui dit-il avec fermeté, vous ne pouvez renvoyer cette femme pour le moment !

— Et pourquoi ne le ferais-je pas ? Je suis chez moi, il me semble ! Protesta la blanchisseuse obstinée.

— Parce que ce bohémien semble menaçant !

— Et après ? Que voulez-vous que ça me fasse s’il lui plait de la corriger ! S’écria Colette rageuse.

Malgré le dramatique de la situation, Maître Jouvet ne put s’empêcher de sourire, amusé par la colère de la brave fille. IOl reprit avec gravité :

— Non, madame Colette, nous devons montrer à cette malheureuse que nous sommes capables de générosité bien qu’elle ne le mérite guère. Je vous prie de vous calmer !

Et tandis que cette dernière ronchonnait des paroles incompréhensibles, l’avocat saisit « l’Araigne » par le bras et la conduisit dans la pièce voisine, l’invitant à s’asseoir sur une chaise.

— Ne sortez pas d’ici avant que la nuit soit tout à fait tombée ! Recommanda-t-il.

Madame Picquet le fixa avec des yeux remplis de crainte.

— Me ... me faudra-t-il rentrer toute seule chez moi ? Demanda-t-elle d’une voix mal assurée.

— Tranquillisez-vous, Madame, je viendrai vous prendre en voiture au moment opportun, répondit-il aimablement.

— Je saurai plus tard, Maître vous témoignez ma profonde reconnaissance, affirma « l’Araigne » en poussant un long soupir de soulagement.

— Je vous en dispense, Ma dame ! Répliqua froidement l’avocat.

Et sans ajouter un mot de plus, il s’éloigna pour rejoindre ses amis.

Quelques minutes plus tard, Maria de Saint-Lazaire, Anna Carrel, l’avocat et les deux enfants quittaient la maison de la blanchisseuse dans la voiture d’Anna.

— Ce que j’ai pu avoir peur ! Murmura Mireille toute tremblante.

— Peur ? répéta Pierrot étonné et de quoi ?

— De « l’Araigne » expliqua la fillette, elle me regardait avec de tels yeux !

— Tu es une petite sotte ! Déclara-t-il avec autorité. Est-ce que j’avais peur, moi ?

Maître Jouvet les entendit et partit d’un grand éclat de rire.

— Toi, Pierrot, ce n’est pas la même chose, tu es un garçon !

— Si vous saviez combien j’avais envie d’aller appeler les bohémiens, afin de lui faire administrer une solide correction ! Répliqua l’enfant.

— Tu as bien fait de ne pas le faire, reprit maître Jouvet.

— En tout cas, elle s’es mise dans de bien mauvais draps ! ajouta Pierrot en riant.

— Et c’est rudement bien fait pour cette méchante femme ! Renchérit Maria de Saint-Lazaire.

— Grâce à tout cela, conclut Pierrot, Mireille ne sera plus obligée de vivre chez cette mégère !

— C’est vrai, reconnut Maria, désormais Mireille vivra en paix avec moi jusqu’au moment où je pourrai la remettre à sa maman.

— Qui sait où elle se trouve en ce moment ? Murmura tout bas Pierrot.

Il s’enfonça dans de profondes réflexions en songeant à Valérie Labeille et à Robert Montpellier qui, tous deux, lui avaient témoigné tant de bonté.

« Mon Dieu ! Protégez robert Montpellier ! » Pria-t-il avec ferveur

A cet instant, la voiture s’arrêta. Ils venaient d’arriver devant la demeure d’Anna qui les avait invités à déjeuner. Peu après, ils s’installèrent joyeusement devant une table admirablement dressée et abondamment fleurie.

— Pierrot ! S’écria soudain l’ancienne comédienne en se penchant vers le jeune garçon, pourquoi ne viendrais-tu pas, toi aussi, vivre chez moi ?

Le visage de l’enfant s’assombrit, il baissa les yeux et répliqua doucement, mais avec fermeté :

— Ne parlez pas de cela, je vous en supplie, Madame.

— Cependant, insista-t-elle tendrement, je tiens à ce que tu viennes passer quelques jours ici, car, vois-tu, Pierrot, je me considère un peu comme ta seconde maman !

— Je vous le promets, déclara Pierrot, touché par l’accent suppliant d’Anna.

— Et nous irons passer un dimanche à Bonnières, ajouta la gentille femme.

— Je n’ai pas oublié cette route, pas plus que celle d’Evreux, murmura Pierrot avec un soupir.

Et il leur raconta les événements qui s’étaient déroulés durant sa séquestration dans le pavillon de chasse du marquis.

— Un jour, il nous faudra nous rendre là-bas, annonça Maître Jouvet.

— Ca me plairait beaucoup ! Déclara Pierrot.

Puis la conversation changea brusquement. Dans le courant de l’après-midi, le jeune garçon quitta la maison d’Anna pour aller vendre ses journaux, et ce jour-là il liquida son paquet très vite.

Avant de rentrer, il se rendit dans un petit café pour boire une tasse de café crème. Puis il se dirigea rapidement vers la maison de la blanchisseuse.

« Aujourd’hui, songeait-il en marchant, je me suis débarrassé dune ennemie, mais celui qui est le plus acharné à ma perte est le marquis Anselme d’Evreux ».

Il regagna le logement où madame Colette guettait anxieusement son retour.

— Bonsoir, madame Colette, lui dit-il en l’apercevant assise dans un fauteuil occupée à coudre.

— Bonsoir, mon cher enfant ! Répondit en souriant la brave femme. Es-tu content de ta journée ?

— J’ai vendu tous mes journaux !

— J’en suis ravie pour toi, Pierrot.

Le garçon lui demanda :

— Est-ce que madame Picquet est restée longtemps ?

— Jusqu’à dix heures du soir, heure à laquelle madame Anna est venue en voiture avec Maître Jouvet pour la chercher.

— Et qu’à fait cette mégère pendant toute la journée ? Questionna de nouveau Pierrot.

— Elle n’a pas cessé de pleurer, répondit la blanchisseuse.

— Charmante distraction pour vous ! S’exclama Pierrot.

— A un moment donné, n’en pouvant plus, je lui ai dit des sottises et elle s’est tue.

— Que le diable l’emporte ! Murmura l’enfant.

Madame Colette éclata de rire. Les ré »parties de Pierrot la divertissaient beaucoup.

— Tu sais, reprit-elle, je t’ai mis un peu de viande de côté.

— Merci, madame Colette, mais je n’ai pas faim, répondit-il.

— Je parie que tu as encore mangé dehors ! S’écria-t-elle avec un accent de reproche dans la voix.

— J’ai seulement avalé un café crème sur mon chemin, ajouta le garçon.

— Serais-tu souffrant ? S’enquit la brave femme avec inquiétude

— Non ! Grâce au ciel ! Protesta Pierrot.

— Alors, il faut que tu manges avant de te coucher, insista madame Colette.

Ne voulant pas la contrarier, Pierrot s’installa devant la petite table de la cuisine où elle s’empressa de lui servir un repas substantiel.

— Je suis vraiment désolé, dit brusquement Pierrot, car vous ne vous êtes pas couchés à cause de moi !

— Rassure-toi, mon petit, j’ai toujours des tas de choses à faire et ne peux jamais me coucher de bonne heure, expliqua la gentille blanchisseuse.

— Ah !

— Et puis, je ne suis pas tranquille tant que tu n’es pas de retour ! Ajouta Colette.

Elle avait à peine prononcé ces derniers mots que des cris, provenant de la rue, les firent sursauter tous deux.

— Mon Dieu que se passe-t-il encore ? S’écria-t-elle en se précipitant vers la fenêtre qu’elle entr’ouvrit avec précaution.

Elle aperçut des gens rassemblés au milieu de la chaussée.

— Pauvre garçon ! Cria quelqu’un.

— Mon fils ! Mon fils ! Hurla une voix de femme.

— C’était un gars travailleur ! dit une autre femme.

— José ! Mon José, reprenait la première femme d’une voix désespérée.

— Que se passe-t-il ? S’exclama Pierrot en rejoignant madame Colette. Le gitan serait-il mort ?

— Je crois que tu as raison, répondit-elle en refermant la fenêtre

— Et tout cela est arrivé par la faute de madame Picquet, dit Pierrot.

— Que veux-tu des rixes ne cessent d’éclater entre ces gens violents et querelleurs, conclut philosophiquement Colette. Maintenant va vite te coucher, mon garçon. Je vais ranger ma cuisine et ne tarderai pas à en faire autant.

Une demi-heure plus tard le silence le plus complet régnait dans le modeste logis de la blanchisseuse.

Le lendemain matin, comme à l’ordinaire, Pierrot se rendit au marché pour vendre ses fruits et primeurs.

Tandis qu’il poussait son charreton rempli de marchandises, quelqu’un lui tapa sur l’épaule.

— Bonjour, mon petit !

Pierrot tourna la tête dans la direction de cette voix et aperçut une jeune femme, tenant un enfant de quatre ans par la main, qui lui souriait.

— Tu ne me reconnais pas ? Questionna l’inconnue.

— Je n’ai pas ce plaisir, répondit en hésitant le jeune garçon.

— Et tu ne reconnais pas mon fils ? Reprit-elle.

Pierrot fixa l’enfant et poussa une exclamation joyeuse. Il avait devant lui l’enfant qu’il avait arraché aux flammes au péril de sa vie.

— René, embrasse ce jeune homme, murmura la jeune mère en soulevant l’enfant dans ses bras.

Le petit René obéit et entoura de ses bras le cou de son sauveteur qu’il embrassa avec élan sur les deux joues, tandis que des femmes s’arrêtaient avec curiosité.

— Voilà le sauveteur de mon enfant ! S’écria orgueilleusement la jeune mère en désignant Pierrot aux passantes.

— C’est un bien gentil garçon ! S’exclama une femme.

— Est-il vrai que tu n’as pas de maman ? S’enquit une autre.

— Hélas ! Non, Madame, répondit tristement Pierrot en baissant la tête.

— Qui donc s’occupe de toi ?

— Personne !

— Pauvre gosse !

— Je vous assure que je gagne bien ma vie, affirma Pierrot en souriant.

— On aurait mieux fait de te placer dans un orphelinat, ajouta la première femme.

Pierrot la dévisagea indigné.

— Dans un orphelinat ? Répéta-t-il avec mépris. Je préfère n’être à la charge de personne !

— Tu me parais bien orgueilleux, mon petit gars ! Observa la femme.

La mère du petit René remarquant que les propos commençaient à s’envenimer s’adressa à la femme :

— Occupez-vous de vos affaires et cessez de nous ennuyer !

L’autre s’éloigna en ronchonnant, tandis que la jeune mère confiait à Pierrot :

— Je suis venue te trouver parce qu’hier j’ai reçu la visite de notre ancienne concierge, accompagnée de madame de Saint-Lazaire.

— Ah ! S’exclama Pierrot, intéressé.

— Oui et cette personne m’a raconté ce qui t’était arrivé à cause du marquis. C’est réellement incroyable !

— C’est hélas ! La vérité ! Affirma tristement Pierrot.

— Alors ce marquis serait ce mystérieux Dubois qui habitait notre malheureux immeuble ?

— Oui, Madame.

— Et il aurait mit le feu exprès pour te faire du mal ? Reprit-elle de plus en plus indignée.

— En effet !

— Madame de Saint-Lazaire m’a aussi raconté ton triste passé. Crois-tu que nous te rendrions service si tous les anciens locataires de la maison, présenteraient une requête au juge d’instruction, affirmant reconnaître en lui le mystérieux Dubois qui avait quitté l’immeuble peu de temps avant l’incendie et que mon mari avait croisé dans l’escalier qui dévalait comme un fou ?

— vous me rendriez soyez-en certaine, un immense service ! Affirma Pierrot.

— Vrai ?

— Je vous le jure, Madame !

— Parfait ! Alors au revoir mon enfant, dit-elle en s’éloignant rapidement, tirant son fils qui se retourna plusieurs fois pour adresser des signes amicaux à son sauveteur.

Au bout de deux heures, Pierrot, ayant liquidé sa marchandise, regagna Clichy.

— Tu es un peu en retard aujourd’hui, Pierrot ! Lui fit observer affectueusement madame Colette.

— Ce retard n’est pas tout à fait de ma faute, expliqua Pierrot, mais j’ai eu la visite au marché de la maman du bébé que j’avais sauvé de l’incendie.

— Ah ? Et que t’a-t-elle dit ? S’informa la brave Colette.

— Elle m’a exprimé sa profonde reconnaissance.

— Je pense bien ! Car si tu n’avais pas été là, elle pleurerait la perte de son fils en ce moment. Ce que tu as été courageux, mon cher enfant !

Pierrot murmura en souriant :

— Cela n’a pas été aussi difficile que vous pouvez le croire !

— Pourtant, protesta-t-elle, aucun des hommes présents ne s’y est hasardé !

— Mais je ... je suis un homme ! S’écria avec un accent de reproche le jeune garçon.

— C’est vrai ! Admit Colette en lui souriant tendrement, bien que très jeune encore !

— N’en parlons plus, voulez-vous et revenons à cette dame, reprit Pierrot.

— Tu as raison ! t’a-t-elle dit autre chose ?

— Oui, elle m’a proposé de réunir tous les anciens locataires de l’immeuble incendié, afin de déclarer que le marquis d’Evreux est le mystérieux Dubois, auteur du sinistre.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de la blanchisseuse.

— C’est magnifique ! S’exclama-t-elle. Ce misérable recevrait enfin la leçon qu’il mérite !

— Il faut, auparavant, que j’aille en parler à Maître Jouvet , dit Pierrot songeur.

— Oui, tu iras le trouver le plus vite possible.

La gentille femme continua à converser avec Pierrot qu’elle aimait tendrement. Puis, elle servit le déjeuner qu’ils dévorèrent avec un grand appétit.

Maintenant l’enfant considérait ce modeste logement comme le sien et madame Colette comme l’une de ses mères.

Ce sentiment ne l’empêchait cependant pas de se sentit orphelin, et ces témoignages d’affection et de tendresse qui l’aidaient à supporter ses malheurs, ne pouvaient l’empêcher de rêver à sa vraie maman dont il cherchait à imaginer le visage.

Instinctivement il priait ardemment le Ciel pour lui faire retrouver la trace de celle à laquelle il n’avait jamais cessé de penser depuis la plus tendre enfance. Parfois, le cœur lourd, il s’imaginait qu’elle était morte !

 

( A SUIVRE LE 14 JUILLET )

 

 

JEAN PAUL

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