MOINEAUX SANS NID N° 277
Adolphe Perjol pénétra rapidement dans le hall de l’hôtel. Il portait une valise d’une main et son imperméable était posé sur son bras. Le jeune homme lança une exclamation joyeuse en apercevant Alice, plus jolie que jamais, arrêtée au bas du grand escalier de marbre du palace.
Perjol mit sa valise à ses pieds et son vêtement sur un fauteuil et se précipita au-devant de la jeune femme.
— Alice ! S’écria-t-il en baisant avec effusion la main qu’elle lui tendait, vous êtes ravissante ! Jamais encore vous ne m’avez semblé aussi belle !
Alice le fixa, légèrement étonnée, mais flattée par l’admiration enthousiaste de Perjol. Elle ne put, cependant, s’empêcher de remarquer :
— Qu’est-ce qui vous prend tout à coup Adolphe ? Je ne vous ai jamais connu si exubérant ! D’ailleurs, je vous croyais toujours à Paris. A propos, avez-vous remis ma lettre à mon frère ?
— Naturellement, ma petite Alice ! S’empressa de répondre le jeune homme. J’ai terminé tout ce que je voulais faire : commissions, affaires, courses. Figurez-vous que quelques heures m’ont suffit pour remédier à une situation qui aurait pu être désastreuse. Je me suis débarrassé de mes actions sans subir de perte et, comme plus rien ne me retenait dans la capitale et que j’avais grande hâte de vous revoir, j’ai aussitôt repris le train !
— Et ma lettre, Adolphe ? Questionna de nouveau Alice, étourdie par le flot de paroles de son ami d’enfance.
— Ne vous ai-je pas dit que c’était fait ? Je n’ai pou, pour des raisons sérieuses, quitter mon hôtel et aller personnellement voir Anselme mais votre lettre lui a été remise le jour même de mon arrivée à Paris.
Tout en parlant ils avaient atteint la porte de l’hôtel, Adolphe regarda sa belle compagne.
— Je pense, lui dit-il tout bas, que vous pourriez me donner un petit baiser pour me récompenser d’avoir rempli la mission dont vous m’aviez chargé !
Alice leva sur lui des yeux rieurs et ahuris à la fois.
— Adolphe ! S’exclama-t-elle, n’oubliez pas que je suis quasiment fiancée à lord Master et qu’il est très jaloux.
— Je parie, s’écria Adolphe Perjol avec une pointe d’ironie dans la voix, que vous allez le rejoindre !
La jeune femme s’arrêta, interdite, puis demanda :
— Et que pouvez-vous trouver d’extraordinaire à cela, mon cher ?
— Oh ! Rien. Cependant, je regrette vivement de ne pas être à sa place. J’ai été un imbécile de ne pas le devancer ! Je suis arrivé trop tard !
— Allons ! Adolphe, ne faites pas cette tête ! Je regrette, mais je vais être forcée de vous quitter. Je suis cependant ravie que vous soyez de retour et je pense vous revoir bientôt, car j’ai des tas de questions à vous poser sur Paris. Mais j’ai rendez-vous avec Jim et je ...
— Jamais de la vie ! Vous n’allez pas me quitter ! Interrompit avec force Perjol. Puisque j’ai eu la veine de vous rencontrer dès mon retour à Monte-Carlo, je ne vais pas être assez fou pour vous laisser échapper. Vous allez retrouver lord Master, m’avez-vous dit ?... Et bien ! Rien n’empêche que je me joigne à vous deux !
— Voyons, Adolphe, essaya de protester Alice en riant. Cessez vos plaisanteries !
— Vous vous trompez, ma chère, je ne plaisante pas du tout ! Je tiens absolument à fêter mon retour, ainsi que le succès de mes opérations financières, reprit §Adolphe Perjol. Je vous prie de m’attendre quelques secondes, juste le temps de confier ma valise et mon imperméable au concierge.
— Alors vous n’avez ^pas perdu trop d’argent, comme vous le craigniez ? Questionna la jeune femme, amusée par l’exubérance d’Adolphe.
— Non ! Figurez-vous que je suis heureusement arrivé au moment opportun chez mon agent de change, et comme j’avais payé mes actions au prix très bas, même étant tombées, j’ai réalisé un bénéfice assez appréciable ... ce qui me permettra de vous inviter souvent à sortir avec moi et à vous offrir le champagne ... ainsi qu’à votre un peu trop collant lord Master !
Adolphe prononça ce nom en soupirant. Avant qu’Alice ait eu le temps de répondre, il avait rejoint le hall, saisi sa valise et son imperméable qu’il porta à la réception.
La sœur du marquis ait à peine regardé l’heure à sa montre pour s’assurer qu’elle n’était pas en retard, pour le rendez-vous fixé par le jeune lord, que Perjol revenait près d’elle, lui prenait le bras, en s’écriant joyeusement :
— Maintenant nous pouvons partir, ma chère ! J’ai décidé de passer cette soirée avec vous deux, et rien au monde ne me fera changer d’avis !
Alice comprit qu’elle ne parviendrait pas à se débarrasser de Perjol et s’y résigna, tout en souriant à la pensée de la tête que ferait Jim Master en la voyant arriver au bras d’Adolphe.
Contrairement à sa supposition, le jeune lord fit contre mauvaise fortune bon cœur, et malgré sa terrible jalousie, sut admirablement cachée sa contrariété, afin de ne pas trop effaroucher Alice et risquer ainsi de la perdre.
Il Supporta avec élégance et bonne humeur la présence peu désirable de l’importun ainsi que son verbiage assommant, le priant même fort aimablement de choisir l’endroit où ils passeraient cette soirée.
Perjol réfléchit quelques secondes un peu perplexe, puis se décida pour le restaurant du casino.
Il leur proposa de se rendre auparavant dans un petit bar très en vogue pour y prendre l’apéritif. Ils allèrent ensuite dîner. Lord Jim Master commanda un repas somptueux, arrosé de vins fins.
La conversation s’anima rapidement, grâce surtout à Adolphe, qui n’arrivait pas à se taire, ne perdant pas une seule occasion de rallier soit l’Anglais, soit Alice, au sujet de leur projet de mariage.
— Je sais que je suis un incorrigible taquin, avoua-t-il tout à coup en riant. Et lorsque je ne suis pas arrivé à obtenir ce que je désire, je m’évertue à déprécier, et parfois même à ridiculiser ceux qui sont responsables de cet échec. Cependant, n’attachez pas une grande importance à ce que je raconte et soyez persuadé, cher lord, que je n’y mets aucune méchanceté.
— A mon avis, répliqua Jim Master assez froidement, vous exagérez, cher Monsieur, et si je ne connaissais pas les liens d’amitié qui vous attachent à Mademoiselle et à sa famille, je crois que je me serais déjà querellé avec vous !
Fort inquiète de cette déclaration et craignant que les choses ne finissent par mal tourner, Alice s’empressa de calmer le jeune homme.
— Je vous en prie, Jim ! Murmura-t-elle en lui souriant avec coquetterie, nous sommes venus dans ce magnifique casino pour nous amuser, ne l’oubliez pas ! Je reconnais que les propos et les plaisanteries d’Adolphe sont quelque peu exagérés, mais souvenez-vous qu’il est Français et, comme tel, adore rire ...un peu au détriment d’autrui !
— Alice à raison ! S’exclama Perjol, en attachant des yeux moqueurs sur son interlocuteur, mais je me permets surtout de prendre Alice comme cible. D’ailleurs, je lui ai confié, il y a quelques instants à peine, que je me suis très amèrement repenti de ne pas être arrivé avant vous à Monte-Carlo !
A ces mots, le visage de Jim Master s’assombrit et il fixa, l’air perplexe, l’ami de mademoiselle d’Evreux.
— Chercheriez-vous à me faire entendre que vous auriez désiré demander sa main ? Bredouilla-t-il sourdement.
— Je ne puis le nier, mylord ! Evidemment, Alice possède le privilège du choix, et comme, en l’occurrence, c’est vous qu’elle semble préférer, permettez-moi de vous adresser mes plus vives félicitations !
La sœur du marquis, ne put qu’apprécier l’extrême habileté de Perjol, qui, en quelques mots, avait su rétablir une situation qui commençait à devenir très tendue.
Cette constatation augmenta son euphorie et elle se mit à son tour à parler avec animation, adressant mille coquetteries aux deux hommes.
Lord Master le dévorait littéralement des yeux, bien qu’il s’efforçât de témoigner la plus totale indifférence.
Vers le milieu du repas, Alice, brusquement, commença à parler de Paris.
— Adolphe ! S’écria-t-elle en se tournant vers son ami d’enfance, je vous ai déjà demandé de me donner les dernières nouvelles des événements qui se passent dans notre chère et merveilleuse capitale !
Perjol haussa les épaules. L’espace d’une seconde, une ombre passa dans les yeux clairs, mais il se domina et répondit avec une apparence désinvolture :
— Que vous dire, ma chère ? J’ai eu là-bas la chance de rétablir une situation financière qui n’allait pas tarder à s’annoncer désastreuse ce qui m’a permis d’être parmi vous ce voir. Evidemment, les Parisiens ne sont pas d’une gaîté folle en ce moment.
— L’incertitude de cette « drôle de guerre » les tourmente beaucoup et cela dans toutes les classes de la société ... Aussi l’esprit léger du boulevardier s’en ressent-il et je dois admettre que Paris est assez morose !
BOULEVARDIER : Celui qui fréquentait les grands boulevards,
qui dans la seconde moitié du XIXe siècle étaient le rendez-vous
de la société élégante et des hommes d’esprit.
— Les étrangers sont de plus en plus rares et l’essence commence à manquer, ce qui n’arrange rien pour de nombreuses raisons ... Mais nous ne sommes pas ici pour nous attrister, ma chère, aussi, permettez-moi de changer de sujet de conversation !
— Vous avez raison, Adolphe ! Approuva avec force la jeune femme. Comme nous jouissons dans ce merveilleux pays, d’un véritable état de grâce, il semble impossible de s’imaginer que des gens se battent et, se tuent ... Parlons de choses plus gaies et amusons-nous !
— C’est cela, chère Alice, intervint à son tour lord Master, et si vous le permettez, je profiterai de l’occasion pour affirmer que je ne veux avoir d’autre souci au monde que de vous voir souriante et heureuse en écartant soigneusement de vous toute peine !
— Vous êtes décidément un homme exceptionnel, cher ami ! S’exclama ironiquement Perjol. Mais comment ferez-vous pour tenir parole si, par malheur, la guerre gagnait toute l’Europe ?
Cette réflexion inattendue embarrassa fortement l’Anglais. Il ne sut tout d’abord que répondre, réalisant parfaitement qu’Adolphe cherchait toujours à le ridiculiser aux yeux de la femme dont il était follement épris. Il regarda Alice qui les dévisagea tour à tour amusée.
— Soyez certain, cher monsieur, répliqua-t-il avec assurance que je veillerai à cette terrible éventualité et à la moindre alarme, je prierai mademoiselle d’Evreux de me suivre dans un coin — il en existera bien un je pense ! — qui sera épargné par les horreurs de ce fléau !
— Je l’espère aussi, soupira Adolphe, mais cela vous coûtera très cher ! Pour ma part, je dois reconnaître qu’il me serait impossible d’assurer une telle responsabilité !
— Voilà la différence qui existe entre nous, cher Monsieur, ajouta froidement lord Master et, j’espère que mademoiselle d’Evreux saura l’apprécier.
— Je vous en prie, intervint la sœur d’Anselme, ne me forcez pâs à vous répondre en ce moment ! Vous savez mieux que personne ce qui a été convenu entre nous deux !
Ces paroles frappèrent Adolphe qui les fixa avec beaucoup d’attention et de curiosité.
Tout d’abord, il hocha la tête, assez perplexe, puis éclata subitement de rire en s’écriant :
— Je vais sans doute vous paraître très indiscret, chers amis, mais ce que vous venez de dire me laisse supposer que vous n’avez pas encore arrêté la date de votre mariage ?
Alice rougit violemment et baissa les yeux, tandis que lord Master légèrement embarrassé, fronça les sourcils puis répliqua, glacial :
— Je trouve, monsieur Perjol, que vous allez vraiment trop loin !
Fort heureusement, le maître d’hôtel arriva, portant une seconde bouteille de champagne.
Le vin doré et mousseux remplit de nouveau les trois coupes de cristal et détourna l’orage qui menaçait d’éclater.
Adolphe vida la sienne d’un trait, puis la jeta sur le sol où elle vola en éclats.
— J’ai bu à votre bonheur ! S’exclama-t-il joyeusement, et dès à présent, je déclare abandonner définitivement tout espoir d’atteindre le cœur de la plus ravissante des femmes !
Alice rougit, mais de plaisir cette fois ; décidément cet Adolphe savait être d’une galanterie inimitable !
Lord Master pâlit de dépit, réalisant que, sur certains points, il ne pouvait pas se mesurer à un tel rival ... Toutefois, il se rassura en songeant que son immense fortune saurait bien définitivement pencher la balance de son côté.
Il effleura légèrement de la main le beau bras nu et frais de la jeune femme, en murmurant tout bas de façon à n’être entendu que d’elle seule :
— Alice chérie, je vous promets de faire de vous la femme la plus heureuse et la plus comblée de la terre. Et puisque votre ami vient d’y faire allusion, pourquoi ne fixerions-nous pas tout de suite la date de notre mariage ?
La sœur du marquis d’Evreux eut un imperceptible frisson de joie ; son immense vanité était plus que satisfaite. Mais elle ne voulut pas prendre un engagement définitif. Elle se sentait, en ce moment, légère heureuse et insouciante.
Elle répondit à son tour tout bas à lord Master.
— Jimmy ! Sachez témoigner un peu plus de patience. Nous reprendrons cette conversation dès que nous serons seuls !
La soirée se poursuivit très agréablement pour les trois convives qui ne quittèrent le Casino qu’à une heure avancée de la nuit.
Pour la première fois depuis très longtemps, Alice d’Evreux dormit d’un sommeil paisible et reposant ...
( A SUIVRE LE 5 JUILLET )