VOTRE OPINION ET LA NOTRE 1/2
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Les Anglais voudraient se lever moins tard mais ils ne savent comment faire pour s'obliger eux-mêmes à sortir du lit. Un membre des Communes M. Willet appuyé par deux cent de ses collègues a présenté une proposition de loi pour avancer les pendules d'une heure en été.
A partir du troisième dimanche d'avril, quand il serait midi, tous les cadrans du Royaume-Uni marqueraient une heure. On suppose que les amateurs de grasse matinée, croyant la journée plus avancée qu'elle ne le serai, arriveraient une heure plus tôt à leurs affaires. Mais comment pourraient-ils se tromper, puisque la mesure législative est connue de tout le monde ? Et le soleil, qu'en fait-on dans cette occurrence ? Sa position dans le ciel démentira l'heure officielle.
Il serait bien commode de régler le marche du temps mais l'homme n'a pas encore acquis ce pouvoir. En décrétant de la même façon que les années auront désormais cent quatre vingt jours, on arriverait à mourir beaucoup plus vieux en apparence, on aurait vécu, par exemple au lieu de trente. Du moins on se figurerait. C'est probablement par des combinaisons de ce genre que Mathusalem et les autres Patriarches ont atteint des âges fabuleux.
∆ ● ∆ ● ∆
Le service des Travaux historiques de la Ville de Paris a organisé une Exposition consacrée aux documents de l'époque romantique.
Entre autre pièces relatives de la Révolution de 1930, on voit une pétition « des étudiants et des habitants de la rive gauche demandant une récompense nationale en faveur de l'avocat Bonjean, un des premiers organisateurs du soulèvement du faubourg Saint Marceau »
Au-dessous e la notice ajoute : « M. le président Bonjean fut fusillé comme otage en mai 1871 »
Ainsi va le monde ; on est toujours le réactionnaire de quelqu'un ; on est toujours le révolutionnaire de quelqu'un. Quand on est jeune, on fait des barricades pour renverser le gouvernement ; quand on est vieux on exige que les barricades sont abattues et le gouvernement respecté.
D'un côté de la barricade, les révolutionnaires vous acclament et le gouvernement vous fusille. De l'autre côté, le gouvernement vous décore et les insurgés vous fusillent. Restez chez vous, indifférent aux luttes de la place publique, on vous accusera d'être un mauvais citoyen, un neutre, un suspect. Descendez dans l'arène pour les uns vous serez un révolté, pour les autres un oppresseur. Il faut du courage pour suivre le parti qu'on a pris ; et d'abord il faut du courage pour prendre parti.
∆ ● ∆ ● ∆
Dites encore qu'on ne fait pas de réformes. On vient de réformer le Codex. Nous avons désormais un Codex tout neuf, expurgé de divers remèdes de bonne femme et grossi de quelques centaines de médicaments nouveaux. Les pharmaciens entendent marcher avec leurs siècle.
De part l'autorité supérieure, une quantité notable de drogues qui guérissaient plus ou moins n'auront plus le droit de guérir du tout ; une quantité équivalente de drogues que nos pères ignoraient pourront légalement nous guérir.
Dépêchez-vous disent les médecins, de suivre tel traitement ou d'absorber tel médicament pendant qu'il est à la mode ; plus tard, il sera inutile ; tant qu'il est à la mode. En outre l'ancien Codex écrivait Kola par un K ; le nouveau Codex écrit Cola par un C. la différence est considérable, rien que ce changement évoque l'idée de progrès. L'épuisement qui résistait à la Kola disparaîtra sûrement par l'effet de la Cola. Si Molière ressuscitait, il n'oserait plus se moquer des médecins, en leur trouvent l'esprit ouvert aux innovations, et prompt aux décisions hardies.
REVUE NOS LOISIRS DU 11 OCTOBRE 1908