MOINEAUX SANS NID N° 273
Le fonctionnaire le fixa avec une expression de désapprobation, puis déclara lentement :
— Je comprends en partie votre colère, Monsieur, mais je pense que parfois il faut savoir pardonner !
— Comment ? S’indigna rageusement le frère d’Alice, vous prenez la défense de ce petit chenapan contre moi, et …
Le commissaire l’interrompit du geste.
— Je vous prie de ne rien exagérer, Monsieur, trancha-t-il sévèrement. Je n’ai pas l’intention d’agir injustement, mais dans ce cas très particulier, car il s’agit d’un très jeune garçon, qui pour de multiples raisons mérite des éloges et des encouragements, je penche, en effet, pour le pardon. Je dois également ajouter qu’après une enquête minutieuse, j’ai appris que ce petit Pierrot n’a pas agi par méchanceté. Il m’a été rapporté qu’étant en compagnie de la femme avec laquelle vous vous querelliez, il est intervenu pour la défendre !
A ces mots, Anselme dévisagea le fonctionnaire, furieux.
— Monsieur le commissaire, répliqua-t-il, sèchement, si vous connaissiez ce garnement comme je le connais, vous parleriez différemment. Pierrot n’est pas le gentil enfant que vous croyez. Je ne puis nier qu’il travaille en vendant des journaux ou autre chose, mais cette activité lui sert à cacher des occupations bien plus louches auxquelles il se livre entièrement.
Le commissaire, cette fois, le dévisagea très sévèrement.
— Ce sont là vos suppositions, monsieur d’Evreux, dit-il sèchement et vous devez avoir vos raisons pour les avancer, mais moi, je m’appuie sur des faits solides.
— Je constate qu’il, est inutile de poursuivre cette discussion.
— Et alors ? fit Anselme, persuadé que cet entretien ne présentait aucun danger pour lui et qui ayant repris toute son arrogance, ne se gênait plus pour manifester son mécontentement.
— Alors, répéta le fonctionnaire avec le plus grand calme, actuellement le jeune Pierrot attend une enquête plus approfondie et la décision que prendra le juge d’instruction après lecture du rapport que je lui soumettrai …
— Et ensuite, dit le marquis, je pense qu’il ne peut y avoir aucun doute et que le juge le punira comme il le mérite !
Le commissaire lui adressa un regard hostile et ajouta avec un accent de reproche :
— Vous êtes réellement certain, Monsieur, que cet enfant mérite une punition ?
Le visage du marquis exprima une soudaine stupeur.
— Vous en doutez ? Répliqua-t-il, vexé.
Le commissaire soupira et ajouta :
— Je dois vous prévenir, monsieur d’Evreux, que tout dépendra uniquement de ma décision. J’ai le pouvoir de clore l’enquête ou de soumettre des conclusions différentes au juge d’instruction.
— Que voulez-vous dire ? S’écria Anselme furieux.
— Ce matin, j’ai reçu la visite d’un avocat me priant de libérer le garçon et ses arguments ont achevé de me convaincre.
— Comment un avocat a-t-il pu exiger une chose pareille ! Et de quel droit se mêle-t-il de …
— Il a ce droit en temps que défenseur de l’enfant, coupa froidement le commissaire.
— Puis-je savoir ce que vous avez décidé ? questionna Anselme soudain inquiet.
Il comprenait brusquement que la mise en liberté de Pierrot pouvait lui attirer de graves ennuis et qu’il lui faudrait se tenir sur ses gardes, car le jeune garçon ne manquait ni d’audace ni de moyens, et la perspective de le retrouver sur sa route ne lui souriait guère.
— Ecoutez-moi, Monsieur, poursuivit le commissaire, j’aurais pu prendre ma décision sans vous prévenir, mais comme vous êtes l’offensé dans cette histoire, j’aurais aimé m’entendre avec vous.
Ces paroles étonnèrent Anselme et lui rendirent une partie de son assurance.
— Dans ce cas, s’empressa-t-il de répondre, j’estime que vous devez tenir compte de ma juste colère.
— C’est la raison pour laquelle, Monsieur, je vous ai convoqué, espérant que vous sauriez pardonner les paroles impulsives, je l’admets, de cet enfant qui, malgré cela, est un bon petit gars.
Un sourire ironique et méprisant se dessina sur les lèvres minces et cruelles d’Anselme.
— Je trouve que vous défendez trop chaudement ce gamin ! S’écria-t-il.
— Je suis un père de famille, déclara sèchement le commissaire et je ne puis songer sans tristesse aux conditions actuelles de ce pauvre enfant. J’estime que nous devons l’aider à suivre le droit chemin.
— Que faire, selon vous ? Répliqua le marquis, goguenard.
— Un geste de générosité de votre part permettrait à cet enfant de ne plus considérer ses semblables comme des ennemis, mais comme des êtres prêts à lui tendre la main en cas de besoin.
— Je vous en prie, monsieur le commissaire, interrompit Anselme, agacé ne discutons plus, et puisque vous teniez à connaître mon avis, je désire toujours que ce garnement n’échappe pas à une juste punition !
Le commissaire l’enveloppa d’un regard indigné et plein de reproche, mais ne fit aucune réflexion. Il se tut et examina le rapport placé sur son bureau.
— Je vous ai prévenu, continua-t-il d’une voix glaciale, que la décision finale m’incombe et je vais en profiter !
— Cela signifie, si je comprends bien, que vous allez remettre Pierrot en liberté ? Acheva d’Evreux, visiblement contrarié.
— Exactement ! Répondit le commissaire, ironique. J’aurais certainement préféré obtenir votre approbation, mais comme ce n’est pas possible, je m’en passerai. Maître Jouvet m’a convaincu et je reconnais que dans la vie, il est bon de savoir pardonner !
— alors, ce petit misérable va, de nouveau, circuler librement et pouvoir me traiter d’incendiaire chaque fois qu’il en aura envie ! S’écria Anselme avec rage.
— Jamais de la vie ! S’il recommençait il serait alors doublement puni !
Anselme d’Evreux se leva. Il était furieux et, malgré ses efforts ne parvenait pas à le dissimuler.
— Je crois comprendre, monsieur le commissaire, que nous n’avons plus rien à nous dire, dit-il d’une voix que la rage étouffait.
— En effet, Monsieur, cependant j’ai quelque chose encore à ajouter ; je vais libérer également madame Ginette Flandier, car il a été prouvé qu’elle n’a rien fait de répréhensible. Cette discussion avec vous ne peut constituer un délit.
Le marquis tressaillit et fixa le fonctionnaire, perplexe.
— vous n’avez pas porté plainte contre cette femme, ‘est-ce pas ? Demanda le commissaire comme s’il lisait dans sa pensée … Peut-être désirez-vous le faire à présent ? Toutefois, je dois vous avertir que vous aurez à prouver ce que vous avancerez !
Le frère d’Alice haussa les épaules.
— Non, répliqua-t-il d’une voix rauque, je n’ai rien contre cette femme stupide qui m’a pris pour quelqu’un d’autre. Maintenant, au revoir, monsieur le commissaire, je pense pouvoir me retirer ?
— Oui, monsieur d’Evreux, vous pouvez disposer, murmura du bout des lèvres le commissaire.
Il le suivit des yeux, tandis qu’il franchissait le seuil du bureau.
« Etrange individu, pensa-t-il. Il aurait pu avoir un geste de générosité envers ce petit, mais au contraire, il a cherché à l’accabler ! »
Il soupira et se remit à rédiger un nouveau rapport.
Un peu plus tard, Pierrot et son ex-concierge étaient relâchés. En rejoignant les siens, le commissaire de police ressentit la satisfaction que l’on éprouve lorsqu’on a agi avec cœur et équité.
Pierrot et Ginette Flandier étaient libres, mais ils n’étaient pas encore au bout de leurs peines …
( A SUIVRE LE 23 JUIN )