Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

LA DERNIERE VISITE

19 Juin 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

LA DERNIÈRE VISITE

Nouvelle dramatique par Tristan BERNARD

 

LA-DERNIERE-VISITE-01--.jpegMadame Léon laissez donc mon petit jupon. Vous le terminerez demain, j'aime mieux que vous vous mettiez aujourd'hui au pardessus de mon mari ; nous sortons ce soir et si la doublure de la manche est encore déchirée, il n'en a pas fini de faire la vie. Je vais vous donner de la satinette Que j'avais mise de côté pour une jupe à moi. Mais dites donc, madame Léon, qu'est-ce que vous avez ? On dirait que vous avez pleuré ?

— Rien, madame. Ce n'est rien.

— Allons, voyons, dites-moi ce que vous avez ?

— J'aimerais mieux n'en pas parler, madame. Ça fait aujourd'hui quatre ans... de mon pauvre garçon.

— Vous avez perdu un fils ?

— Et de quelle façon, madame !

— Je ne vous demande pas...

— Vous avez sans doute entendu parler de Hucheux ?... C'est mon vrai nom, madame. Ici à Paris ça ne fait trop rien... parce que c'est en province chez nous, que l'affaire à eu lieu.

Il faut vous dire que je me suis mariée à vingt ans avec un jeune homme qui avait un an de moins que moi.

— Vous vous étiez plus ?

Non, madame. On était cousins. On s'est marié ; une idée qu'est venue un jour, parce qu'on se connaissait. On s'aimait comme cousins. On n'aurait jamais songé à s'aimer autrement. C'était un gros garçon qui ne disait jamais grand-chose. On a été mariés six semaines. Il est mort d'un chaud et froid. Je suis restée enceinte d'un petit, qu'est arrivé huit mois après.

Sa fluxion de poitrine mon mari l'avait attrapée à l'enterrement de sa tante, qu'avait une mercerie dans la ville où nous habitions. J'ai donc repris la boutique, question d'avoir un état, étant femme seule plutôt que d'aller coudre chez l'une ou l'autre. Et je me suis mise à élever mon petit, moi-même, sans vouloir épouser qui que ce soit qui me manquait pas ; ils étaient trois après moi à me dire que j'étais jolie et à me proposer le mariage, même un monsieur qui était adjudant-vaguemestre, et qui se faisait en plus de ça quarante francs par mois avec des écritures chez un boucher.

Mon petit a grandi gentiment. Je l'ai mis à l'école . Il était ds mieux élevés et savant, toujours premier, madame pour l'arithmétique et l'orthographe. Jusqu'à dix huit ans, ce petit garçon-là ne m'a donné que de la satisfaction. Jamais à sortir, à lire toujours. Je croyais que c'était bon et ça lui perdait la tête. Il semblait bien que sous le rapport des femmes et de leurs fréquentations, il tenait à son père, un homme plutôt tranquille qui n'en savait pas plus que moi quand je l'ai connu. Et puis, madame, tout à coup, dans la maison d'un de ses petits camarades, il a fait tout justement la connaissance d'une dame, qui était la femme d'un commerçant de l'endroit.

Un jour, il vient me trouver et me dit :

«  Ma mère, il me faut absolument quatre mille francs.

Il savait que j'avais un peu d'argent de côté. Comme de juste, je lui demande qu'est-ce qu'il veut en faire. D'abord, il ne me le dit pas, et puis le voilà qui me raconte toute,l'histoire, comme quoi il avait des rapports avec cette dame, comme quoi le mari de cette dame allait faire faillite ; et qu'il voulait empêcher ça. Naturellement je refuse. Le voilà qui me fait une scène épouvantable. Mais qu'est-ce que vous voulez ? Je ne voulais pas donner une somme pareille. C'était pour lui que je la gardais. Et puis je ne savais pas où ça s'arrêterait. Et puis on ne donne pas l'argent comme ça.

«  Ah ! C'est ainsi, qu'il me dit, je vais les demander à parrain.

Son parrain habitait dehors de la ville, dans la dernière maison du faubourg. C'était,un ancien fabricant de tonneaux qui allait sur ses quatre vingt ans.

«  Je connais ton parrain que je dis. Il ne te prêtera rien, mon petit. Tu l'indisposeras contre toi ce qui sera très fâcheux.

Bon ! Il s'en a tout de même. C'était un peu après l'heure du dîner. Je l'attends jusqu'à onze heures du soir. Puis je me mis au lit.

J'étais un peu inquiète. Mais enfin ça lui étais déjà arrivé une ou deux fois de découcher. Le lendemain matin, toujours pas d'Henri. C'était jour de marché, je m'en vas sur la place avec mon panier. Et voilà, madame, ce que j'entends.

C'étaient deux vieilles femmes de la campagne qui causaient, deux marchandes de légumes.

«  Oui, que disait l'une, il n'a pas dû faire résistance. Un vieillard de plus de cent ans. Il lui a tapé la tête avec un chandelier de cuivre.

«  Ça doit, être quelques chemineau y qui saura dit qu'il y avait de l'argent chez le vieux tonnelier.

 

LA DERNIERE VISITE 02


A ce moment, madame, comment est-ce que j'ai pu tenir debout, je ne me l'explique pas. J'avais des tremblements dans les jambes. Je ne savais plus où j'étais. J'entendais les volailles et les femmes avec leurs cris qui chantaient sans discontinuer. Puis voilà que j'écoute d'autres personnes qui parlaient de la chose, et qu'est-ce qu'elles disent celles-là. Que c'était un soldat en permission qu'avait fait le crime, et qu'il était déjà en prison. Alors je me suis sentie heureuse, comme jamais je n'avais été. Le bruit du marché, c'était doux, doux. Ça sentait bon le beurre et la plume de poule.

Je ne sais plus quoi je vais acheter, un chou ou des carottes. Et voilà qu'on parle de la même histoire. Et voilà encore ce que j'entends...

une demoiselle, qu'était bonne chez le pharmacien disait qu'on ne savait pas qui avait commis le crime. Je m'approche et je dis :

« — Non, non ! Que dit cette jeune fille. On a bien arrêté un soldat. Mais on l'a relâché tout de suite. Il a bien expliqué où c'est qu'il était au moment du crime.

Je rente à la maison sans faire mon marché. Je ne pensais à rien. J'avais les jambes faibles et j’étais comme écœuré. Mais je ne savais pas si j'étais malheureuse ou tranquille. Et voilà, madame, voilà qu'en rentrant dans la chambre de mon garçon, qu'est-ce que je vois ? Henri avec une cuvette d'eau sur le parquet qui lavait son paletot dedans.

Je me suis mise à pleurer, à crier comme une folle. Il a pleuré aussi en me disant de me taire.

« — Qu'est-ce que tu as fait là, mon Henri ?

Et je pleurais. Je pleurais comme je pleure à présent.

— Et vous n'aviez pas un peu peur de lui ? Un peu d'éloignement ?

— Pour mon petit, madame !... Ah ! Qu'il me faisait de la peine !... Il était là, sans bouger, sans penser à se sauver des gendarmes. C'est moi qui y ait dit de partir. Mais il ne pouvait pas s'en aller par la gare. Comme il montait bien en vélo et qu'il avait vendu le sien toujours pour cette femme je li donne de l'argent pour qu'il s'en achète un autre, et ce qu'il lui fallait pour s'en aller quelque temps. Il m'embrasse, il me laisse toute seule à cacher ses vêtements. Ils n'étaient pas tachés mais ils étaient mouillés et l'on pouvait se demander pourquoi il avait lavé des effets de drap qu'on donne plutôt d'habitude au dégraisseur. Quand la nuit est venue, je les ai enterrés dans le jardin.

Je n'ai vu personne avant le lendemain. Deux hommes de chez le commissaire sont venus demander après mon fils. Et le procureur est arrivé lui-même. Il a cherché partout sans rien trouver. Moi je leur ai répondu que mon enfant était parti depuis plusieurs jours. Et j'étais tranquille, si vous aviez vu ! Moi qui suis craintive pour parler aux personnes, je n'aurais jamais cru ça de moi d'avoir tant d'aplomb pour mentir à ces messieurs-là. Mais puisqu'il fallait, il fallait.

Je pensais que ça irait bien. Il n'y avait pas grandes charges contre Henri et il ne reviendrait pas de sitôt. Il aurait pu très facilement se sauver et se mettre à l'abri. Seulement, qu'est-ce que vous voulez ? Il est revenu dans le pays deux jours après. Il ne pouvait pas s'arracher de cette femme. C'était un bon petit garçon, bien doux et bien timide. Mais depuis qu'il était pris par elle, il n'avait plus peur de rien. Il est revenu pour la voir passer. Il a rôdé autour de chez elle dans la rue des Chaumières. C'est alors qu'un gamin qui l'a rencontré l'a dit à un autre qui savait qu'on le cherchait et qui l'a dit à Chevalet, le garde de ville. Et Chevalet avec un de ses camarades n'a eu qu'à venir le prendre au coin de la rue, comme on prend un petit oiseau avec la main.

On a été très bon pour moi, dans mon entourage. Les gens ne se privaient pas d'être gentils. Je sentais même que ça les flattait de faire les généreux et même ils m'énervaient à me répéter que ce n'était pas de ma faute si j'avais mis au monde un être, comme ils disaient, dénaturé. Ils disaient que c'était un criminel endurci d'un monstre effrayant, parce que la tête de la victime avait été toute écrasée à coups de chandelier. Moi je pensais bien que ça s'est passé dans un moment d'affolement, et que, s'il avait tapé comme un sauvage c'était parce qu'il ne savait plus ce qu'il faisait. Cela, je l'ai répété bien des fois à son avocat, Maître René Ginard. Mais il ne l'a jamais dit. Il n'écoutait pas ce que je lui racontais. Je crois que j'avais fait un choix malheureux de cet avocat-là. C'était un jeune homme qui se remuait beaucoup, toujours à organiser des réunions de jeunes avocats et avec ça pas beaucoup de causes. C'était un grand brun très occupé de sa belle barbe frisée. Ce que je me suis sentie colère contre lui aux assises ! Je voyais tant et tellement qu'il ne pensait qu'à parader et des « Monsieur le président » par-ci et des « Monsieur l'avocat général » par-là. Notre malheur à nous, ça lui était bien égal !

Le moment est sur, c'est quand le jury s'est retiré et qu'on a étendu dans la salle d'audience. Le garçon du tribunal avant que les jurés aient fini, est rentré dans la salle. Il venait de leur porter les lampes. Il a dit quelque chose aux avocats. Et ils m'ont tous regardée.

Quand on a fait entrer Henri pour lui lire la sentence, il l'a écoutée tout droit. Puis il a regardé autour de lui comme pour me chercher. Il s'est retourné du côté du gendarme. Il a touché gentiment sa casquette en passant devant lui. Et il est sorti comme si de rien n'était.

Je n'avais rien dit à l'avocat à propos de Fanny, la femme, car Henri m'avait fait jurer de n'en pas parler. Cette dame, vous pensez bien que je ne l'aimais pas, suffit qu'elle soit été la cause de tout ce malheur. Et puis, elle n'avait pas donné signe de vie depuis que mon gosse était en prison. Elle n'y avait seulement rien fait dire. C'était peut-être compréhensible, vu sa situation qu'elle devait ménager, et son mari, et ses enfants. Quand Henri me parlait d'elle, et qu'il me paraissait triste de ne pas la voir, j'aurais voulu lui dire qu'il fallait l'excuser. Mais tout der même, je ne pouvais pas. J'avais un sentiment comme de la jalousie, de voir que je comptais moins que cette Fanny. J'avais beau me dire que les enfants sont comme ça, ça me faisait de la peine.

Maître René Ginard était allé à Paris pour la grâce. Et beaucoup de personnes trouvaient très bien qu'il se dérange et qu'il aille voir le Président de la République. Moi je sentais qu'il y allait pour le plaisir de faire des démarches et pour avoir l'avantage de voir le chef de l'État. Tout ce voyage-là n'a servi rien.

— Ça a dû être une époque terrible pour vous !

— J'ai peur de m'en rappeler, madame. Et pourtant, à certains instants, je ne souffrais pas, je ne pensais à rien. On venait à la veillée le soir. On parlait du procès de choses et d'autres. Je faisais du vin chaud. Il me semblait par moment que je rêvais que rien n'était arrivé.

Et puis, tout à coup, une nuit, je me suis dit que ça approchait, et je me suis mise à grelotter dans mon lit. Alors j'ai pensé qu'il fallait savoir, dès la veille, quand est-ce que ça allait avoir lieu ? Je passerais une nuit affreuse, mais du moins jusque-là tous les soirs, en me couchant, je n'aurais pas la peur d'apprendre quelque chose en me réveillant le matin. Alors tous les soirs, à la tombée du jour, à l'heure du train de Paris, je m'en allais rôdailler à la sortie des voyageurs. Et c'est comme ça qu'un soir j'ai vu arriver l'homme et ses deux employés. Ils avaient des pardessus gris et des chapeaux melon. Et ils ont fait charger sur une tapissière leur colis qui étaient enveloppé dans des toiles.

Il était environ sept heures du soir. J'avais vu Henri la veille au matin, et je devais le revoir deux jours après. Je ne pouvais pas quitter ce petit-là sans lui dire adieu.

Je savais très bien qu'on ne pouvait pas entré dans la prison en dehors des heures indiquées. Mais je connaissais M. Bellot, le gardien-chef et je me suis dit qu'il me donnerait peut-être la permission. Quand je suis entrée ans sa salle à manger, c'est bête ce qu'on se rappelle, je vois toujours son saladier de pommes de terre sur la table. Il mangeait avec sa dame et ses enfants. J'entre donc et je me mets à pleurer sans pouvoir rien dire. Il savait à quoi s'en tenir sur le lendemain matin, car il ne me demande pas pourquoi je pleure.

« — M. Bellot, que je dis, je veux le revoir !

« — Ah ! Madame, qu'il me répond, c'est impossible ! Je serais révoqué sûr et certain.

Mais il m'a vue si malheureuse qu'il a eu pitié et qu'il ma dit de venir avec lui dans sa tournée et que je pourrais embrasser mon garçon, en passant une petite seconde. Nous voilà donc partie dans les couloirs. C'était une très vielle prison, où la nuit était toute sombre. C'était à peine si on voyait les lampes à chaque bout des corridors. M. Bellot tenait à la main sa lanterne qui n'éclairait que le plancher.

Nous montions au second étage et nous arrivons devant une porte.

« — C'est là qu'il me dit... Embrassez-le par le guichet : Hucheux ! Qu'il appelle à mi-voix, il y a quelqu'un qui veut vous embrasser.

Alors j'ai plutôt deviner que vu qu'il était au guichet et j'ai entendu qu'il disait à voix basse :

« — C'est toi Fanny !

En même temps il appuyait sa figure contre la mienne et m'embrassait comme personne ne m'avait jamais embrasser.

— Pauvre femme ! Ça a dû vous faire gros cœur qu'il pense à l'autre ?...

— Moi, madame. Oh ! Je ne songeais guère à ça, il était si heureux ! Si heureux ! Je sentis ça dans son baiser. Et il n'avais qu'une peur, c'était qu'il s'aperçoive qu'il se trompait. Aussi, j'ai été contente, quand le gardien m'a entraînée. Et cette dernière nuit qui m'effrayait tant, que je ne croyais pas pouvoir la passer vivante, eh bien ! J'ai dormi jusqu'au grand jour. J'ai eu d'abord en me réveillant une défaillance affreuse, en pensant que c'était fini. Puis, j'ai pensé qu'il était mort heureux, et j'ai tricoté jusqu'au soir, sans rien dire, après un jersey à grosses mailles, qui était à peine commencé et que j'ai terminé complètement dans ma journée.

 

                           REVUE NOS LOISIRS DU 4 OCTOBRE 1908

Commenter cet article