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MOINEAUX SANS NID N° 272

17 Juin 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

CHAPITRE-272--.jpegTout d’abord, Anselme d’Evreux avait été ravi d’apprendre l’arrestation du pauvre Pierrot et de la femme qui l’avait accusé d’être le mystérieux monsieur Dubois.

Toutefois, le lendemain, en songeant à tête reposée, aux derniers propos du commissaire de police, il fut pris d’une frayeur subite.

En effet, le fonctionnaire lui avait confié que l’ex-concierge et Pierrot seraient gardés jusqu’à conclusion d’une enquête détaillée !

Oui, au début, la punition infligée à Pierrot l’avait beaucoup réjouit mais en y réfléchissant il se demandait, non sans effroi, quelles seraient les conséquences d’une comparution devant un tribunal où madame Flandier et Pierrot déposeraient, affirmant qu’ils reconnaissaient en lui le locataire du sixième, disparu depuis l’incendie.

Anselme avait beau se persuader qu’il lui suffirait d’opposer les protestations les plus formelles, mais il ne pouvait empêcher une grandissante inquiétude de l’envahir, une sorte de sombre pressentiment à l’idée que l’on découvrit son mensonge.

Que lui arriverait-il au cas où il serait forcé de reconnaître cette fausse identité et sa culpabilité concernant l’incendie de l’immeuble ?

Le marquis à cette éventualité, sentait une sueur glacée lui mouiller le dos.

Petit à petit, sa première euphorie disparut pour être remplacée par une véritable panique.

« Je dois absolument éviter cela et par n’importe quel moyen ! » Se dit-il en fumant nerveusement, assis devant le bureau dans sa bibliothèque.

Mais comment résoudre cette difficulté ?

Il se torturait vainement la cervelle, ne parvenant pas à découvrir une solution satisfaisante ... et sa frayeur allait augmentant.

Le maudit garnement ! S’exclama-t-il tout haut, en serrant rageusement les poings. Tout ce qui arrive est de sa faute ! S’il ne m’avait pas insulté et traité d’incendiaire, je n’en serais pas là et sans doute aurais-je pu clore la discussion avec cette femme et me réfugier chez moi ! Tandis que ce petit imbécile a réussi à faire intervenir la police. Et maintenant, je suis forcé de me creuser la tête pour trouver comment m’en sortir !

Il se leva brusquement, alluma une cigarette et se mit à arpenter la vaste pièce tel un fauve en cage.

— Que faire ? S’écria-t-il très énervé. Encore si Alice était là. Elle aurait vite fait de trouver le moyen de me tirer d’affaire ! Elle a une telle imagination et elle est si téméraire !

Anselme alla s’asseoir sur le divan et écrasa son bout de cigarette dans un cendrier de cristal taillé puis, découragé, cacha son visage dans ses mains.

« Lorsque Alice parfois me traite d »’incapable et de peureux, pensa-t-il, je dois reconnaître qu’elle n’a pas tout à fait tort. Mais qu’est-ce qui m’arrive soudain ? Je ne comprends plus ! Voilà que j’ai peur à présent d’un jeune enfant et d’une humble femme ! C’est réellement incroyable et peu flatteur !

Il quitta vivement son siège et alla à la fenêtre, l’ouvrit et respira à pleins poumons l’air très frais du matin. Il était à peine neuf heures et une brise légère agitait les branches des arbres de la belle avenue ainsi que le voilage de la fenêtre ce qui lui fit le plus grand bien.

Il referma les vitres, revint s’asseoir sur le divan et se mit à songer :

« Je ne dois pas me départir de mon calme. Et puis, pourquoi me tracasser à l’avance. Ca sert absolument à rien. Je suis réellement trop bête et ma sœur à raison. Je prends souvent la tête inutilement. En réfléchissant bien, il est improbable qu’un juge prête attention aux déclarations d’une pauvre femme et d’un moineau sans nid. Il écoutera davantage les affirmations du marquis d’Evreux.

« De plus, j’ai un atout de premier ordre dans mon jeu ...je dirai que ce garçon prétend être mon cousin pour essayer de s’emparer d’un héritage qui ne lui appartient pas et j’affirmerai également qu’il s’est entendu avec cette femme pour atteindre son but.

« Je pense que cet argument est excellent, ajouta-t-il avec un large sourire, tandis qu’un éclair de triomphe passait dans ses prunelles mauvaises. Oui, je crois pouvoir détruire toutes les accusations portées contre moi par ces malheureux. Et si un juge demande à Pierrot des preuves de ce qu’il avance à propos de la parenté qui nous unit, il sera incapable de le lui prouver, ce qui achèvera de le confondre » acheva de se dire Anselme.

Toujours inquiet de l’incident qui l’avait opposé à Ginette Flandier et à Pierrot, Anselme d’Evreux poursuivait ses réflexions

« Peut-être, pensait-il, vaudrait-il mieux écrire à Alice pour la mettre au courant de ce qui est arrivé et lui dire de ne pas se tourmenter ? Si la situation s’aggrave, étant prévenue, elle pourra accourir à mon moindre appel ! »

Anselme commença alors à écrire.

Il lui fut cependant impossible d’exposer les faits comme il le désirait. Aussi, après avoir tracé quelques lignes, il chiffonna la feuille et la lança dans la corbeille à papier. Il prit une seconde feuille, la plaça devant lui et réfléchit longuement en mordillant le bout de son stylo.

Puis, soudain, il pensa que sans doute Alice se rirait de lui et il s’exclama tout haut :

— Non, je ne peux tout de même pas lui avouer que cet enfant me fait peur ! Ca l’amuserait et elle me traiterait de lâche et de froussard !

Il se leva de nouveau et jeta rageusement son stylo sur la table.

— Il vaut mieux ne pas lui écrire, décida-t-il à haute voix. Il sera toujours de le faire si les choses prennent mauvaise tournure !

Il s’installa dans une confortable bergère de chintz glacée près de la haute cheminée, se versa un verre de porto, alluma une cigarette et se plongea dans la lecture de son journal, lorsque la femme de chambre vint lui demander si le déjeuner pouvait être servi.

— C’est beaucoup trop tôt, lui répondit-il et je n’ai pas du tout faim. D’ailleurs, j’ai un rendez-vous pour l’apéritif. Vous direz à la cuisinière de préparer le déjeuner pour treize heures trente.

— Bien, monsieur le marquis, acquiesça la jeune servante.

Anselme se dirigea vers le hall, prit son imperméable et se rendit à un petit bar très en vogue, situé à cinq minutes à peine de son hôtel et fréquenté par quelques amis.

« Décidément, il faut que je revoie des amis. Mon isolement actuel ne me vaut rien ! Je me demande ce qu’est devenu Corbel. Il y a un temps fou que je n’ai eu de ses nouvelles. Aurait-il été mobilisé ?

Il songea à son propre cas.

Et dire qu’Alice le traitait d’idiot. Cette fois, elle avait été obligée de reconnaître son habileté.

Oui, Anselme d’Evreux était un homme sans scrupules ni idéal et toutes les occasions lui étaient bonnes pour se soustraire à ses devoirs. Et alors que sa patrie était en danger, menacée par un ennemi redoutablement armé, il avait réussi à échapper à ses obligations d’homme et de citoyen !

Est-ce que le Destin ne se déciderait pas à punir un jour cet être indigne et vil !

A l’heure fixée par le marquis, la femme de chambre l’attendait dans la salle à manger, mais Anselme n’était toujours pas rentré.

Les aiguilles de la grande horloge du hall tournaient et le marquis d’Evreux ne revenait pas !

Que pouvait-il donc lui être arrivé ?

Vers trois heures, alors que les domestiques, persuadés que leur maître ne rentrerait que très tard dans la nuit, bavardaient dans la cuisine, la sonnerie du téléphone les fit soudain sursauter.

La femme de chambre se précipita à l’appareil et reconnut immédiatement la voix du marquis.

— J’ai été retenu à déjeuner, annonça son mitre. Avez-vous eu un coup de fil ou du courrier pour moi ?

— Non, Monsieur, rien, sinon un e convocation du commissariat de police, répondit la femme de chambre.

Elle l’entendit jurer, puis la communication fut brutalement interrompue.

— Bizarre ! Dit-elle en revenant s’asseoir près des autres et en s’adressant à la cuisinière. Je trouve le coup de fil de Monsieur bien curieux, car jamais il ne nous met au courant de ce qu’il fait.

— Que t’a-t-il demandé ? Questionna cette dernière.

— Il tenait simplement à savoir s’il avait reçu du courrier. Mais lorsque je lui a fait part de la convocation du commissaire de police, il a jure comme un charretier et coupé la communication ! Expliqua sa servante.

— Voilà donc la raison pour laquelle il téléphonait, reprit la cuisinière. Il cherchait à savoir si le commissaire l’avait convoqué. Je me demande ce que peut bien signifier cette convocation !

La femme de chambre réfléchit , puis déclara :

— C’est sûrement à cause du gamin qui l’a traité d’incendiaire !

— En tout cas, lorsqu’il rentrera il sera sûrement de très mauvaise humeur et c’est moi qui trinquerai ! Soupira le valet de chambre. Il y a vraiment des jours où je me demande pourquoi je reste ici !

— Tu as raison, approuva la cuisinière ; toutefois les temps sont durs et il n’est pas facile de trouver de bonnes places. Ici même en apportant la mauvaise humeur de ces deux sauvages, nous sommes bien payés et surtout, acheva-t-elle en baissant la voix comme si elle redouter d’être entendue, aucun d’eux n’éplucha les comptes !

— Parle pour toi ! Protesta la femme de chambre. Cela te concerne, car nous deux, pour tout bénéfice, nous avons à essayer les reproches ou les sautes d’humeur des patrons ... et je dois reconnaître que nous sommes gâtés !

— Ne te plains pas, reprocha l’autre, car la plupart du temps tu n’as pas grand-chose à faire, mademoiselle Alice étant très souvent en voyage !

— C’est vrai, mais elle va bientôt rentrer et tu sais que lorsqu’elle est ici, je ne chôme guère ! C’est sans arrêt des coups de fil à donner, des points à faire, de longues courses, sans compter ses cris et ses observations tellement désagréables !

— Pourrais-tu malgré tout, trouver une maison ou tu aurais des gages aussi élevées ? Ajouta la cuisinière.

— Evidemment non,, répondit en riant la femme de chambre, et c’est pour ça ce que je reste !

. Son ami haussa les épaules et se mit à ranger la vaisselle.

La nouvelle que lui avait transmise la femme de chambre alarma beaucoup Anselme d’Evreux.

Que signifient cette convocation du commissaire de police ? que lui voulait-il ? Que s’était-il passé de nouveau durant ces dernières heures ?

Vainement le misérable cherchait à, se rassurer en se répétant qu’il n’existait aucune preuve contre lui pouvant démontrer qu’il était le mystérieux Dubois.

Seule son ex-concierge l’affirmait, mais comment pourrait-elle le prouver ?

En y réfléchissant davantage, il se demanda si elle ne possédait pas un argument plus fort, bien qu’il fût incapable d’en imaginer un.

Le marquis d’Evreux avait beau se remémorer tous les faits survenus depuis le moment où il avait pénétré pour la première fois dans la loge de l’immeuble jusqu’au jour où il avait mis le feu pour détruire le testament possédé par Pierrot, il n’arrivait pas à se reprocher la plus petite imprudence.

Pourtant, à présent, il craignait d’avoir oublié un détail qui lui avait sans doute paru insignifiant et qui, au contraire, s’avérait dangereux pour lui !

Aussi son inquiétude prenait-elle des proportions fantastiques.

Il fut tout d’abord, tenté de rentrer immédiatement chez lui pour y prendre la convocation et aller au commissariat pour savoir de quoi il s’agissait. Mais il n’en eut pas le courage, craignant le pire !

Finalement, il se décida et deux heures après son coup de fil, il revint chez lui.

— Bonsoir, monsieur le marquis, dit respectueusement le valet de chambre, accouru en entendant ouvrir la porte d’entrée, je ...

— Où est cette damnée convocation ? Demanda sèchement Anselme, sans s’occuper de lui.

— Je l’ai posée sur le bureau de la bibliothèque, monsieur le marquis, répondit le domestique, habitué aux brusqueries de son maître.

Anselme se précipita dans la bibliothèque et trouva, en effet, le papier que le valet de chambre avait placé bien en évidence sur sa table de travail. Il le saisit d’une main tremblante et le parcourut hâtivement des yeux.

C’était un vulgaire imprimé où il était prié de passer à une heure dite au bureau du commissaire pour une communication urgente. C’était tout.

Assez perplexe, Anselme relut le texte. Il finit par se tranquilliser et peu à peu, retrouva un peu de calme.

Il sonna le valet de chambre et lui ordonna de lui apporter une bouteille de fine et de la glace. Ainsi tout en buvant, il pourrait somnoler et attendre le lendemain matin, sans trop se tourmenter.

Lorsque le domestique eut exécuté son ordre, il patienta un quart d’heure et monta dans sa chambre avec la bouteille d’alcool qu’il vida aux trois quarts avant de se coucher, ayant eu soin, auparavant de demander par le téléphone intérieur qu’on le réveillât à dix heures du matin, le rendez-vous étant fixé à onze heures et demie.

Le lendemain, il fut prêt bien avant l’heure indiquée.

« Je vais y aller tout de suite, afin de ne plus me creuser la tête. Et s’il s’agit de nouvelles accusations, je n’aurai qu’à nier énergiquement »

Quelques minutes après le misérable sortait de chez lui et se dirigeait vers le commissariat de son quartier où il fut tout de suite introduit dans le bureau du commissaire de police.

Ce dernier se leva en le voyant entrer et lui tendit la main très cordialement, ce qui permit à Anselme de retrouver son assurance.

Il s’assit avec désinvolture sur le siège que lui indiqua le fonctionnaire.

— Puis-je savoir ce que vous me voulez, monsieur le commissaire ? Questionna le marquis très désinvolte.

Le commissaire lui sourit et répondit sur un ton négligent :

— Il s’agit toujours de cet enfant, monsieur d’Evreux. Je voudrais savoir si vous tenez à porter plainte contre lui ?

Anselme fronça les sourcils à ces paroles.

— Je ne crois pas l’avoir fait ! Protesta-t-il étourdiment.

Le commissaire saisit le dossier posé devant lui, l’ouvrit et en sortit une feuille qu’il tendit au visiteur.

— Tenez voici le rapport établi d’après les dépositions de madame Ginette Flandier, de l’enfant qui était avec elle et de vous-même.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? S’écria Anselme.

— que je suis forcé de poursuivre l’enquête et de punir les coupables, expliqua le fonctionnaire.

Cette réponse sembla plaire au marquis.

— Je vois et ça me parait très logique, car on ne peut admettre qu’un gamin insulte grossièrement les passants sans être puni ! S’exclama Anselme en riant.

— Justement ! Aussi ai-je mis cet enfant en lieu sûr, reprit le commissaire après un léger silence, puis j’ai procédé à une enquête sur sa vie et sa moralité.

Et alors ? Interrogea Anselme avec curiosité.

— Alors, Monsieur, soupira le fonctionnaire, j’ai été forcé de reconnaître que ce jeune garçon n’est pas un mauvais sujet. Seul au monde et complètement livré à lui-même, il sait résister aux tentations pernicieuses de la rue et travaille honnêtement, durement même, pour subvenir à ses besoins.

— Cela ne me regarde nullement, répliqua le marquis furieux. Ce gamin m’a tout de même insulté !

— C’est la raison pour laquelle je m’occupe justement de lui, reprit avec calme le commissaire et que j’ai pris de très sérieux renseignements.

— Mais cela ne m’intéresse aucunement, déclara sèchement Anselme.

Le commissaire le dévisagea silencieusement quelques secondes, puis ajouta :

— Vous désirez donc, monsieur d’Evreux, que la procédure suivre son court ?

Le marquis resta perplexe, puis répondit :

— Je ne vois pas pourquoi je changerai d’avis ?

Un nouveau et pénible suivit ces paroles.

 

( A SUIVRE LE 20 JUIN )

 

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