MOINEAUX SANS NID N° 270
Penché sur la femme endormie, le docteur Mollet l’examina avec la plus grande attention.
Délicatement avec le pouce et l’index, il lui ouvrit l’œil droit en soulevant légèrement sa paupière, puis répéta l’opération sur l’œil gauche.
Il se redressa en souriant satisfait.
— Il n’y a pas de danger qu’elle se réveille avant longtemps ! Déclara-t-il à voix basse à son ami, debout près du divan. Le somnifère agit parfaitement et sans aucune action nocive comme vous pouvez le constater par sa respiration régulière.
— C’est juste ! Reconnut froidement son compagnon.
— A présent, il faut que nous la sortions d’ici ! Reprit le médecin après un léger silence.
— Vous n’allez pas utiliser le rideau ? Demanda de nouveau René Tonnerre.
— Non ! Il faut trouver autre chose, mais je demande bien quoi ?
— Ne pourrions-nous pas essayer de détourner l’attention de la concierge ? Proposa René.
— C’est une bonne idée, à la condition de réussir, objecta le docteur Mollet avec inquiétude.
Il réfléchit quelques instants, puis son visage s’éclaira.
— Je crois avoir trouvé ! s’écria-t-il en se dirigeant vers la porte.
Il revint dans l’entrée et s’adressa au chauffeur qui attendait assis sur une chaise.
— Venez ! Lui dit-il, je tiens à vous montrer la dame que nous allons transporter dans votre voiture.
L’homme le suivit avec indifférence, mais dès qu’il aperçut Edwige, il s’arrêta brusquement en ouvrant de grands yeux.
— Elle ... elle est morte ? Bredouilla-t-il d’une voix étranglée.
— qu’est-ce que vous dites ? Vociféra le médecin furieux. Elle est vivante ! Tout ce qu’il y a de plus vivante ! Elle dort, c’est tout ! C’est la raison pour laquelle je vous ai demandé de nous aider à la transporter.
— Cela ne sera nullement difficile, déclara le chauffeur. Je suis suffisamment fort !
Le docteur Mollet se gratta le menton perplexe. Soudain, il reprit :
— Je sais maintenant ce qu’il nous faut faire.
— Ah ! Fit son ami, vous pensez éviter que nous soyons vus par la concierge ?
En entendant ces derniers mots, le chauffeur dressa l’oreille.
— Que voulez-vous dire ? S’exclama-t-il en les dévisageant à tour de rôle. S’agirait-il de quelque chose de louche ?
— Ne dites pas de sottises ! Trancha le médecin ; et tâchez de réfléchir avant de prononcer de pareils propos.
— Pourtant ! Insista le chauffeur, vexé. (Désignant du doigt la jeune femme il ajouta) : Je ne rêve tout de même pas ! Et puis ne venez-vous pas de dire que la concierge ne doit pas s’apercevoir que vous sortez cette femme d’ici ?
Le docteur Mollet eut un sourire de condescendance et répondit avec un calme extraordinaire :
— C’est juste, mais cela ne signifie nullement qu’il s’agisse d’un fait louche.
— Ah ! Et de quoi s’agit-il alors ? Continua le chauffeur en fixant de nouveau Edwige. Je trouve, moi, que le sommeil de cette femme n’est pas naturel. Et puis, si vous ne voulez pas que la concierge l’aperçoive ne prétendez pas que son transport ne cache pas un mystère ! Je ne tiens pas à être mêlé à une affaire équivoque !
— Taisez-vous, car vous recommencez à dire des sottises ! Evidemment, poursuivit le médecin, plus conciliant, il existe une explication à cette histoire et je vous la donnerai (Il s’interrompit sourit et ajouta) : A moins que vous refusiez d’être mêlé à une histoire d’amour !
Le chauffeur ouvrit la bouche stupéfait.
— Que voulez-vous dire ? S’écria-t-il.
— Le simple vérité ! Affirma tranquillement le médecin, tandis que René Tonnerre le fixait avec admiration. Cette dame est mon amie. Et son mari (car, hélas ! elle est mariée) a des soupçons. C’est la raison pour laquelle nous cherchons à la sortir de cette maison sans qu’elle soit vue par la concierge.
— Qu’est-ce que ça peut bien faire si elle ne sait pas qui elle est ? Répliqua le chauffeur.
Le docteur Mollet haussa les épaules.
— Autrefois, continua-t-il patiemment, cette dame a habité l’immeuble. Vous comprenez à présent ? Elle a déménagé, mais elle continue à venir me voir, en s’arrangeant toujours à ne pas être remarquée.
— Ah ! Murmura le chauffeur pas complètement convaincu.
Après un bref silence, le docteur Mollet enchaîna :
— Voilà la raison pour laquelle je tiens à sortir cette femme d’ici sans qu’elle soit vue par la concierge.
— Votre explication, je m’excuse de vous le dire, ne me satisfait pas, répliqua l’homme. Pourquoi cette femme dort-elle d’un sommeil si lourd ? Ca ne me paraît pas normal !
Le visage du médecin pâlit de colère.
— Mais à la fin, cela ne vous regarde pas ! Hurla-t-il.
L’homme baissa la tête, nullement impressionné par cette réponse puis la releva, en ajoutant calmement :
— Je n’ai pas l’habitude de me mêler des affaires des autres, docteur, mais si je vous demande quelques explications, c’est parce que je tiens à rester en dehors d’une histoire pouvant m’attirer des ennuis. Je suis père de famille et suis également un honnête homme. Me comprenez-vous ? Acheva-t-il sur un ton de défi.
Cette fois, le médecin devint écarlate et faillit s’emporter, mais son ami intervint à temps. Il lui prit le bras pour le calmer, tout en disant au chauffeur :
— Ecoutez, mon brave. Il est normal que vous désiriez être éclairé, mais il y a des cas où la pudeur a également ses exigences !
— Je ne comprends pas !
— Evidemment ! Soupira René Tonnerre, mais puisqu’il le faut, je vais vous révéler l’entière vérité ... Toutefois, je vous demande de nous jurer le secret le plus absolu !
— Je vous donne ma parole d’honneur ! S’écria le chauffeur.
— Bien ! Alors, écoutez-moi : cette dame, qui dort si profondément en ce moment, s’est disputée avec son mari ... à cause de sa liaison avec le docteur Mollet. Elle est arrivée aujourd’hui complètement bouleversée et désespérée ... Le docteur Mollet lui a promis de la cacher dans sa villa de Melun ...
— Mais, pourquoi, répliqua avec entêtement le chauffeur, cette dame dort-elle ainsi ?
René tonnerre saisit un flacon portant une étiquette marquée du mot « poison » et le montra au chauffeur.
— C’est très simple ! Expliqua-t-il, cette dame avait ce poison dans son sac. Elle se trouvait dans un tel état de désespoir et de crainte qu’elle a cherché à l’avaler. Après lui avoir arraché ce flacon, le docteur Mollet a vainement essayé de la réconforter, puis il lui a fait une piqûre pour lui rendre son équilibre ... vous avez le résultat sous les yeux !
Le chauffeur se pencha sur Edwige, apitoyé.
Le médecin qui avait recouvré entièrement son calme, au fur et à mesure des explications fournies par René tonnerre, poussa un soupir en murmurant à son tour :
— Mon ami vient de vous révéler toute la vérité et j’espère, à présent que vous ne nous refuserez plus votre aide !
— Oh ! Non, Docteur ! S’exclama le brave homme très ému. Mais excusez-moi d’insister. Ne craignez-vous pas, lorsque cette dame se réveillera qu’elle veuille recommencer son geste désespéré ?
— Je ne le pense pas, dit le docteur Mollet, car elle se trouvera alors dans une ambiance totalement différente, loin de paris et surtout de son odieux mari. Elle sera en sûreté auprès de moi, et elle réalisera alors, toute l’absurdité de son geste.
— vous avez raison, docteur ! Approuva l’homme. Ainsi, vous ne savez comment vous y pendre pour la sortir de l’immeuble, sans attirer l’attention de votre concierge ?
— Exactement !
— Me permettez-vous de vous faire une proposition ? Reprit timidement le brave homme.
— Mais certainement, mon ami ! S’écria le médecin.
— Pourquoi ne lui mettriez-vous pas un costume d’homme ? Continua le chauffeur. Cette dame me paraît être à peu près de votre taille et ...
Les deux autres échangèrent un coup d’œil ravi.
— Votre idée, bien que très hardie, est très facile à réaliser. Elle est excellente et je vous fais tous mes compliments ! Vous êtes vraiment très intelligent ! S’exclama le docteur Mollet.
— Pourtant, intervint René Tonnerre, même avec des vêtements d’homme cette femme attirera l’attention de la concierge si nous la portons dans nos bras.
— C’est exact, reconnut le docteur Mollet. Mais j’ai, à mon tour une autre idée. Voici comment nous agirons ; nous la tiendrons chacun par un bras, et ferons en sorte que la concierge la prenne pour un ami ayant un peu ... bu. Pendant ce temps, l’un de nous essayera de distraire son attention.
— Cela vous incombe, déclara aussitôt René tonnerre. Monsieur et moi nous nous occuperons de votre amie !
— très bien ! Dit le médecin. Je bavarderai avec cette femme et un bon pourboire achèvera de l’intéresser particulièrement à moi, pendant que vous agirez.
Le docteur Mollet ouvrit une penderie et en retira un complet gris sombre.
Il demande ensuite au chauffeur de quitter quelques instants la chambre.
Les deux hommes retirèrent la robe d’Edwige, au grand trouble de René Tonnerre, qui remarqua avec joie l’indifférence de son ami.
Avec beaucoup de difficultés, ils la revêtirent du complet gris sombre.
— Maintenant, nous pouvons partir ! S’écria le médecin.
Il ouvrit la porte et fit signe au chauffeur.
— Vous pouvez la descendre, dit-il en désignant Edwige, pendant ce temps, je fermerai l’appartement.
( A SUIVRE LE 14 JUIN )