LA PETITE BOITE CARRÉE 4/4
TD P { margin-bottom: 0cm; }P { margin-bottom: 0.21cm; }
LA PETITE BOITE CARRÉE (4/4)
Par Conan DOYLE
Un flot de pensées sinistre tourbillonnait dans mon esprit. Que devais-je faire ? Devais-je me lever et dénoncer les criminels au capitaine et aux passagers ? Devrais-je demander une minute d'entretien privé au capitaine et lui révéler le complot ? Ma première impulsion m'y poussa, mais a veille timidité naturelle reparut avec une force qui me cloua à ma place. Après tout si je m’étais trompé ? Dick me connaissait mon secret refusait d'y croire. Je me décidai à laisser les événements suivre leurs cours et raisonnai différemment. A quoi bon recourir des gens qui ne croient pas au danger ? D'ailleurs c'était le devoir des officiers de nous protéger et non le nôtre de les prévenir. Je bus encore quelques verres et montai sur le pont, résolu à garder pour moi mon terrible secret.
La soirée était splendide ; et malgré la surexcitation de mon esprit, appuyé au bastingage, je savourais avec délices cette brise exquise. Bien loin à l'ouest un frêle voilier formait une tache sombre sur le disque étincelant du soleil couchant ; cette vue me fit trembler. Une seule étoile brillait au-dessus du grand mât, mais à chaque tour d'hélice l'eau semblait refléter des milliers de poins lumineux. La fumée de notre navire ressemblait à une traînée sombre sur un manteau de pourpre et formait une tache unique sur le ciel resplendissant. Je trouvais bien cruel de penser que bientôt cette harmonie majestueuse serait troublée par un simple mortel.
— Après tout, me dis-je en plongeant mon regard dans les profondeurs de l'Océan, si les choses vont au pire comme je le crains, mieux vaut mourir ici que d'attendre indéfiniment la mort à terre sur un lit de douleur.
La vie d'un homme paraît bien peu de chose au milieu de la grandeur de la nature ; pourtant malgré tout ma philosophie je ne puis m'empêcher de trembler lorsqu'en tournant la tête, j'aperçus de l'autre côté deux silhouettes que je reconnus sans peine. Ils étaient engagés dans une conversation sérieuse dont je ne saisis malheureusement pas un mot ; je me contentai d'aller et de venir en surveillant attentivement leurs moindres mouvements.
L'arrivée de Dick auprès, de moi fut un véritable soulagement. Il vaut encore mieux confier ses secrets à un ami incrédule que de garder enfouis dans son cœur.
— Eh bien, mon vieux, me dit-il gaiement en enfonçant ses poings dans mes côtes. Nous n'avons pas encore sauté !
— Non, pas encore mais rien ne prouve que nous ne sautions pas un peu plus tard.
— Folie ! Mon cher ! Je ne puis comprendre qui vous a mis cette idée invraisemblable dans la tête. Je viens de causer avec un de vos soi-disant assassins qui me paraît un joyeux vivant très porté à tous les sports autant que j'ai pu en juger.
— Dick, répondis-je avec gravité, je suis sûr que ces hommes ont une machine infernale et que nous sommes sur le seuil de l'éternité ; j'en suis aussi sûr que si je les avais vus allumé leur mèche !
— Eh bien si vous êtes aussi convaincu mon ami, reprit Dick assez interloqué par mon assurance et mon sérieux, votre devoir est de faire part de vos soupçons au capitaine.
— Vous avez raison ; je le ferai ; seule ma timidité m'en empêche jusqu'à présent. Je crois que notre salut dépend uniquement du capitaine.
— Eh ! Bien, allez parlez-lui tout de suite ; mais de grâce, ne mêlez pas mon nom à cette affaire.
— Je lui parlerai dès qu'il descendra de la passerelle, répondis-je. En attendant je ne perds pas de vue nos criminels.
— Faites-moi part du résultat, n'est-ce pas ? Me cria-t-il en s'éloignant pour rejoindre je crois sa voisine de table.
Resté seul en face de moi-même, je songeais à ma retraite du matin en grimpant dans les cordages, je regagnai mon canot de sauvetage et m'y couchai. Là je pouvais à loisir voir venir les événements et en levant la tête de temps à autre je serais en mesure d'épier mes désagréables compagnons de route.
Une heure passa ; le capitaine était toujours sur la passerelle, causant avec un officier de marine en retraite, et tous deux discutaient avec passion un point technique de navigation. Il faisait nuit noire à présent, de sorte que je distinguais difficilement mes deux criminels, toujours debout à la même place qu'ils avaient occupée après le dîner. La majorité des passagers étaient descendus au salon, très peu d'entre eux se promenaient sur le pont ; la tranquillité la plus grande y régnait, tranquillité qui semblait être le précurseur d'un véritable danger. C'est à peine si le bruit des hélices et de la cloche annonçant l'heure venait troubler le silence effrayant de cette soirée.
Une autre demi-heure passa ; le capitaine ne descendait toujours pas de la passerelle, il me paraissait rivé à son poste et mes nerfs étaient si tendus que le bruit de deux personnes marchant sur le pont me fit tressaillir dans ma retraite. Je regardai et remarquait que Flannigan et son compagnon avaient traversé le pont et se trouvaient tout près de moi, presque au-dessous de mon canot. La lueur projetée par un habitacle tomba en plein sur le visage blafard de Flannigan et cette clarté fugitive me permit de voir que Muller portait nonchalamment sur le bras le paletot que je connaissais si bien. Je retombai sur le dos presque inconscient et étouffant un cri ; il me semblait que ma fatale timidité allait coûter la vie à deux cent innocents.
Je connaissais pour en avoir lu bien des exemples ces terribles vengeances exercées contre les espions ; je savais qu'un homme traqué et surpris ne regarde à aucun moyen pour se sauver et faire disparaître celui qui a découvert ses menées criminelles. Il ne me restait donc qu'à me blottir au fond de mon canot et à épier dans le silence leur conversation à peine distincte.
— Cette place conviendra, disait l'un.
— Oui, le côté sous le vent est le meilleur.
— Je me demande si le déclic fonctionnera ?
— J'en suis certain.
— Nous devons le faire partir à dix heures, n'est-ce pas ?
— Oui, à dix heures précises. Nous avons encore huit minutes.
Après une pause, la voix reprit :
— Ils entendront le bruit du déclic, il me semble ?
— Cela ne fait rien, il sera trop tard pour qu'on nous empêche de le faire partir.
— C'est vrai, ils vont être bien étonnés, tous ceux que nous avons laissés derrière nous.
— En effet. Combien de temps faut-il compter avant qu'ils aient de nos nouvelles ?
— Les premières leur parviendrons vers minuit au plus tôt.
— C'est à moi qui reviendra ce succès.
— Du tout, c'est à moi.
— Ha ! Ha ! C'est ce que nous verrons, mon vieux.
Nouvelle pause puis j'entendis la voix de Muller murmurer très bas :
— Plus que cinq minutes.
Comme elles semblaient longues ces minutes ! Et comme mon cœur battait violemment en les comptant au fond de mon canot !
— Cela fera sensation à terre, dit l'un.
— Oui, beaucoup de bruit dans les journaux.
Je leva timidement la tête et regardait les deux bandits. Il n'y avait plus à en douter ; la mort se dressait en face de moi implacable, inévitable. Le capitaine avait enfin quitté la passerelle et à part ces deux sinistres individus, le pont était désert.
Flannigan tenait sa montre à la main.
— Encore trois minutes, dit-il. Posez-là sur le pont.
— Non, mettez-là sur la lisse.
Il s'agissait de la fameuse petite boite carrée.
Je compris au bruit qu'ils firent en la posant sur la lisse qu'elle était à deux pas de moi, sous ma tête.
Je regardai de nouveau ; Flannigan versa dans sa main le contenu d'un sac de papier. Je reconnus des granulés blancs, les mêmes que ceux employés par lui le matin, certainement destinés à allumer la mèche ; j'entends le même bruit, le même déclic qui m'avait intrigué.
— Encore une minute et demie ! Dit-il. Tirerez-vous la ficelle ou bien dois-je m'en charger ?
— Je la tirerai, répondit Muller.
Il était à genoux, tenant la ficelle.
Flannigan debout derrière lui, avait une expression de figure sardonique et un air résolu qui achevèrent de m'affoler. Je n'y tenais plus, mon système nerveux était à bout.
— Arrêtez ! Criai-je en me dressant tout debout dans mon canot. Arrêtez ! Bandit sans foi ni loi !
Ils titubèrent. Je crois qu'ils ne prirent pour un esprit vengeur, en voyant ma silhouette se profiler au clair de lune blafard.
J'étais brave maintenant, il le fallait, je ne pouvais plus reculer.
— Caïn a été maudit, m'écriai-je, il n'avait tué qu'un seul homme. Voulez-vous porter dans vos consciences le poids de deux cent victimes ?
— Il est fou, dit Flannigan. Il est l'heure. Tirez donc, Muller.
Je sautai sur le pont.
— Vous ne tirerez pas ! Hurlai-je.
— Et de quel droit nous en empêcherez-vous ?
— Au nom de dieu et des hommes.
— Cela ne vous regarde pas. Filez !
— Que le diable emporte cet animal ! Muller je le tiens ; vous tirez la ficelle.
Un instant après je me débattais entre les bras puissant de l'Irlandais.
Résister était impossible. Je ne pesais pas lourd dans ses mains. Il me poussa et me tint solidement contre le bastingage.
— Allons, dépêchez-vous dit-il. Maintenant il ne peut plus nous gêner.
Plus mort que vif, je me sentais sur le seuil de l'éternité. A moitié étranglé par le plus grand des bandits, je vis l'autre s'approcher de la boite fatale. Il se pencha et saisit la corde. Une courte prière monta à mon cœur à mes lèvres lorsque je vis sa main donner une saccade. Un bruit sec, étrange se produisit. Le mécanisme avait joué, le côté de la boite tomba et... deux pigeons voyageurs s'envolèrent.
Inutile d'en dire beaucoup plus. Je préfère ne pas m'étendre sur ce sujet tellement cette histoire est absurde et ridicule. Le mieux est, il me semble de disparaître de la scène et de céder ma place au reporter de New-York Herald chargé de la partie « sportive » Voici l'article qui parut dans les colonnes du journal, peu après mon départ d'Amérique.
« Un raid de pigeons voyageurs peu banal » — Une course de nouveau genre a eu lieu la semaine dernière entre les pigeons de H. Flannigan de Boston et ceux de Jérémie Muller, le sportsman bien connu de Lowell. Tous deux ont consacré un temps considérable à l'amélioration de la race ; aussi l'expérience avait-elle passionné l'opinion ; de gros paris étaient d'ailleurs engagés. Le lâcher eut lieu sur le pont du transatlantique le« Spartiate » à dix heures du soir où le paquebot se trouvai à environ 100 milles de la côté américaine. Le pigeon qui franchissait le plus vite cette distance et reviendrait le premier au colombier serait déclaré vainqueur. Nous croyons savoir que nos vaillants sportsman ont rencontré de sérieuses difficultés, certains capitaines ayant des préventions incompréhensibles contre les expériences faites à bord de leurs bateaux. Mais malgré de légères complications survenues au dernier moment, les pigeons ont été lâchés exactement à dix heures. Celui de Muller arriva à Lowell harassé de fatigue le lendemain matin, celui de Flannigan n'est pas rentré au colombier. Tous les parieurs auront du moins la satisfaction d'apprendre que la plus stricte honnêteté a présidé à ce « match ». les pigeons étaient enfermés ans une boite d'invention très spéciale qui ne pouvait s'ouvrir qu'à l'aide d'un ressort. Cette adaptation permettait de les nourrir par l'ouverture pratiquée dans le couvercle et ainsi tout « truquage » des ailles devenait impossible.
Nous souhaitons vivement que de nouvelles expériences du même genre contribuent à rende populaire en Amérique le sport des « lâcher de pigeons ». Ce serait une charmante diversion en même qu'un encouragement très heureux aux « matches » sensationnels et variés qui depuis ces dernières années se sont multipliés dans de grands proportions.
REVUE DE NOS LOISIRS DU 27 SEPTEMBRE 1908