LA PETITE BOITE CARRÉE 3/4
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LA PETITE BOITE CARRÉE (3/4)
Par Conan DOYLE

— Maître d'hôtel, demanda Dick y a-t-il d'autres messieurs par ici ?
— Oui, deux dans le fumoir monsieur, répondit le garçon interpellé.
Le fumoir était charmant fort confortable aménagé avec un goût parfait et situé près de l'office. Nous ouvrîmes la porte et entrâmes.
Je poussai un soupir de soulagement. La première personne fut Flannigan avec son visage cadavérique, son regard dur et froid. Son camarade était assis en face de lui. Tous deux buvaient en jouant aux cartes. D'un signe, je désignai à Dick mes deux individus et nous nous assîmes avec un air parfaitement calme et dégagé. Les conspirateursne parurent même pas soupçonner notre présence ; moi, je ne les perdais pas de vue ils semblaient plongés dans leur partie de « Napoléon » et je ne pouvais pas me lasser d'admirer de caractère de ces gens qui malgré leur terrible secret pouvaient fixer leur esprit sur une banale partie de cartes. A un moment donné, la chance favorisa complètement le plus petits des joueurs ; le plus grand jeta les cartes avec colère et proférant un gros juron, il refusa de continuer à jouer.
— Non, je veux être pendu si je continue, dit-il, je perds tout ce que j'ai ; en voilà assez.
— Qu'est-ce que cela fait ?Répondit son camarade en ramassant son gain. Quelques dollars en plus en en moins ne signifieront pas grand chose après notre travail de cette nuit ?
L'audace de ce bandit me révolta mais je regardai obstinément le plafond, en vidant mon verre avec toute la désinvolture possible. Je sentais que Flannigan m'observait, pour lire sur ma figure l'effet produit par son illusion ; il murmura à l'oreille de son ami une phrase que je ne puis saisir. C'était évidemment un avertissement à la prudence, car l'autre répondit assez brusquement :
— Quelle bêtise ! Pourquoi ne dirais-je pas ce qui me plaît ? Des précautions exagérées pourraient nous nuire au contraire.
— Je crois ma parole que vous seriez heureux de faire rater la chose, dit Flannigan.
— Vous n'y pensez pas, répond l'autre très haut. Vous savez fort bien que quand je me lance dans une affaire quelconque, je tiens essentiellement à son succès. Mais je ne permets à personne, pas plus à vous qu'à d'autres, de me donner des leçons. J'ai autant d'intérêt que vous — et plus — à ce que la chose réussisse.
Il le prenait de haut et fumait rageusement son cigare, tandis que les yeux de l'autre erraient anxieusement de Dick Merton à moi. Je compris que je me trouvais en présence d'un être exaspéré, prêt, au moindre geste imprudent de ma part, à me plonger un poignard dans le cœur ; la terreur me donna un courage, dont je me croyais totalement incapable. Quand à Dick, il restait impassible et paraissait aussi indifférent à la situation que le grand sphinx égyptien.
Un silence de mort régna un moment dans le fumoir ; on n'entendait que le bruit des cartes que Muller mêlait nerveusement avant de les remette dans sa poche. Sa figure paraissait contractée ; jetant le bout de son cigare dans le cendrier, il regarda son camarade avec méfiance et se tourna vers moi.
— Pouvez-vous me dire, monsieur, me demanda-t-il de quel point le plus rapproché le bateau pourrai se faire signaler ?
Tous deux me regardaient fixement ; mon visage pâlit légèrement mais je restai maître de moi pour lui répondre sur un ton ferme :
— Je pense, monsieur, qu'on le signalera quand il entrera dans le port de Queenstown.
— Ha ! Ha ! S'écria le petit homme en riant de tout son cœur. Je savais bien que vous me répondriez cela... Flannigan, pas de coups de pied sous la table, s'il vous plaît, je n'aime pas cela. Je suis ce que je fais. Vous avez tort, monsieur, très tord, ajouta-t-il en se retournant vers moi.
— Un bateau de rencontre peut-être le signalera, suggéra Dick.
— Non plus. Vous n'y êtes pas.
— Le temps est beau, repris-je. Pourquoi ne serions-nous pas signalé de notre arrivée ?
— Je n'ai pas dit que nous ne le serions pas à Queenstown ; dans dans tous les cas, on recevra de nos nouvelles bien avant.
— Alors d'où ? Demanda Dick.
— Je puis vous affirmer qu'une agence mystérieuse et rapide connaîtra nos faits et gestes, ce soir avant le coucher du soleil... Ha ! Ah !
Et il se mit à rire de nouveau à gorge déployée.
— Suivez-moi et venez sur le pont, lui dit son camarade. Vous avez beaucoup trop bu de cognac et votre langue est trop déliée. Allons, venez.
Le prenait par le bras, il l'entraîna hors du fumoir. Nous les entendîmes monter l'escalier puis se promener sur le pont.
— Eh bien ! Qu'en pensez-vous maintenant ? Demandais-je haletant à Dick, toujours impassible.
— Ce que je pense ?... Répondit-il. Mais je pense comme son camarade qu'il a trop bu et que nous avons entendu les divagations d'un homme ivre. Cet homme suintait le cognac.
— Quelle bêtise. Dick vous avez pourtant bien vu que l'autre essayait de le faire taire !
— Bien entendu ; il ne voulait pas que des étrangers le vissent en cet état. Il peut se faire que l'un soit un fou, et l'autre son gardien ; ça n'aurait rien d'impossible.
— Oh ! Dick ! Dick ! M'écriai-je. Comment pouvez-vous être aveugle à ce point ? Ne voyez-vous donc pas que chacune des paroles surprises vient confirmer nos soupçons ?
— Quelle absurdité, mon ami ! Reprit Dick avec son calme insupportable. Vous excitez vos nefs à plaisir ! Pourquoi, diable, vous faire un monde de cet agent mystérieux destiné à signaler notre passage ?
— Vous n'avez donc rien compris à ce qui se disait, mon ami ? Répondis-je en saisissant le bras de Dick. Eh bien ! Je vais moi vous expliquer. Il voulait certainement dire qu'on apercevait à un moment donné, de la côté américaine, une lueur immense éclairant l'Océan ; je ne vois pas d'autre explication possible.
— Non cher Hammond, reprit Dick Merton, je ne vous croyais pas bête à ce point. Si vous cherchez le sens de tous les discours tenus par ces ivrognes vous arrivez à ces conclusions bizarres. Imitons-les donc et allons nous promener sur le pont ; vous avez besoin d'une cure d'air, votre foie est sûrement en mauvais état et cette traversée vous fera le plus grand bien.
— Si j'en vois la fin, soupirai-je tristement, je promets bien de ne jamais entreprendre une nouvelle. Mais il est presque inutile de monter ; on met le couvert ; je préfère rester pour déballer ma malle de cabine.
— J'espère que le dîner vous fouetta l'esprit me répondit Dick.
Puis il sortit, me laissant à mes amères réflexions ; quelques instants après, la cloche appelait tous les passagers au salon.
Inutile de dire que ces incidents étaient peu faits pour exciter mon appétit. Je m'assis pourtant machinalement à table et j'écoutai même les conversations autour de moi. Nous étions environ cent cinquante passagers de première classe de tous les pays. Aussi, dès la première minute, le salon du paquebot donna-t-il l'illusion d'une véritable tour de Babel. J'étais moi-même entre une vieille dame fort nerveuse, monumentale, et un jeune pasteur assez fringant ; mais comme ni l'un ni l'autre ne me firent d'avances, je entrai dans ma coquille et passait mon temps à étudier mes compagnons de bord. Je pouvais apercevoir Dick qui faisait honneur à la volaille appétissante servie sur son assiette ; il avait à sa droite une jeune femme fort posée. Le capitaine Dower présidait de mon côté, tandis que le médecin du paquebot lui faisait vis-à-vis à l'autre extrémité de la table. Je constatai avec une réelle satisfaction qu'on avait placé Flannigan presque en face de moi ; j'en conclus que pendant le repas au moins, nous étions à l'abri de tout danger émanant de ce personnage. Un rictus grimaçant contractait ce visage antipathique ; je remarquai en outre qu'il buvait fortement, si bien qu'au dessert sa voix était devenue rauque. Quand à son ami Muller assis un peu plus loin, il paraissait nerveux, agité et mangeais du bout des lèvres.
— Maintenant, mesdames, dit notre aimable capitaine, j'espère que vous vous considérez toute comme chez vous à bord de mon bateau. J'en dis autant à tous ces messieurs. Maître d'hôtel, une bouteille de champagne et buvons notre traversée rapide. J'espère que nos amis d'Amérique apprendront notre arrivée à bon port, dans huit jours, dans neuf au plus.
Je levai les yeux et quelque rapide que fût le regard échangé avec Muller et Flannigan, je parvins à le saisir au vol. un sourire méchant contractait les lèvres minces de Flannigan.
La conversation reprit ; on cause mer, politique , religion, divertissement ; chacune de ces sujets s'épuisa ; moi je restai silencieux, mais aux aguets et attendit. Je cherchais le moyen d'effleurer le sujet qui hantait mon esprit ; en le faisant d'une façon discrète, je pourrais éveiller quelques soupçons dans l'esprit du capitaine et observer sur le visage des conspirateurs l'effet de mes paroles.
La conversation s'arrêta un moment. Tous les sujets paraissaient épuisés ; l'occasion était donc bonne.
— Puis-je vous demandez capitaine ce que vous pensez des manifestes des Fenians ? Dis-je en me penchant un peu en avant et en parlant haut et distinctement.
Le visage joyeux du capitaine se rembrunit.
— Ils représentent un tissu de menaces stupides, répliqua-t-il, aussi absurdes que méchantes.
— L’œuvre d'une bande de fripouilles anonymes, ajouta un vieux monsieur solennel.
— Oh ! Capitaine ! S'écria ma grosse voisine, vous ne les croyez vraiment pas capables de faire sauter un bateau ?
— Je suis persuadé qu'ils le feraient s'il le pouvaient mais en tout cas ils ne seront pas sauter mon bateau.
— Puis-je savoir quelles précautions sont prises contre de tels dangers ? Demanda un autre vieux monsieur.
— Tous les colis envoyés à bord sont minutieusement examinés, dit le capitaine Dower.
— Mais en admettant qu'un homme apporte sur lui des explosifs ? Suggérais-je.
— Ils sont trop poltrons pour risquer ainsi leur propre existence.
Pendant cette conversation, Flannigan n'avait manifesté aucune gêne et paraissait à peine prêter l'oreille à ce qui se disait. Il leva la tête et regarda le capitaine.
— Il me semble que vous leur prêtez peu de courage , dit-il. Toute société secrète à produit des héros. Des hommes qui considèrent comme une consolation suprême de sacrifier leur vie pour une cause qui paraît juste et belle à leurs yeux que d'autre la croire injuste. Pourquoi les Fenians feraient-ils exception ?
— Un meurtre sous quelque forme qu'il se présente, reste toujours un crime aux yeux de tous et n'est pas excusable, répliqua le jeune pasteur.
— Que dites-vous alors du bombardement de Paris ? Objecta Flannigan. Le monde civilisé a laissé accomplir le crime sans intervenir ; l'on s'est contenté pour l'excuser de lui donner le nom ronflant de guerre. Aux yeux de l'Allemagne, ce bombardement était légitime ; pourquoi les Fenians ne considéreraient-ils pas la dynamite comme un moyen de défense légal ?
— En tout cas, répliqua le capitaine, leurs menaces creuses n'ont encore gêné personne.
— Pardon, dit Flannigan, il me semble quon peut encore avoir des doutes sur le sort du Dotterel. J'ai rencontré en Amérique des gens qui affirment de visu qu'il y avait une torpille mélangée au charbon du navire.
— C'est un vulgaire mensonge, dit le capitaine. Il a été absolument prouvé au cours du procès que l'accident était dû à l'explosion du gaz... Voyez-vous nous devrions changer de conversation autrement les dames passeront une nuit agitée.
La conversation reprit son cours ordinaire.
Pendant cette petite discussion Flannigan avait soutenu sa thèse avec une correction et un calme dont je ne l'aurais jamais cru capable ; j'admirais en moi-même cet homme qui au moment de commettre son crime, pouvait discuter une telle correction une question brûlante pour lui. Comme je l'ai déjà dit, il avait bu outre mesure. Mais malgré la rougeur légère de ses joues, il avait conservé toute sa lucidité d'esprit ; il ne reprit plus tard à la conversation et me sembla plongé dans ses réflexions.
( A SUIVRE LE 10 MAI )
REVUE DE NOS LOISIRS DU 27 SEPTEMBRE 1908