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MOINEAUX SANS NID N° 268

5 Juin 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-268--.jpegCette nuit-là, Pierrot dormit comme un loir.

Le lendemain, il se leva de très bonne heure et sortit acheter des petits pains chauds pour les manger avec le bon chocolat que madame Colette venait de préparer.

Au moment où il allait tourner l’angle de la rue, il s’arrêta brusquement, car il venait d’apercevoir deux bohémiens discutant au milieu de la chaussée.

L’enfant frissonna en reconnaissant José et prêta l’oreille pour les écouter.

— Je t’ai déjà dit,n Pedro, que ce n’est pas de ma faute si les pommes que j’ai vendues à cette femme étaient abîmées. Si elle revient, comme on me l’a rapporté, je tâcherai de lui vendre mes fruits sans trop de perte !

— N’exagère pas, José ! Dit l’autre en hochant la tête d’un air de reproche.

— Mais je n ‘exagère pas ! Protesta le mari de Trinidad. Jamais elle ne trouvera des fruits aussi bon marché que les miens !

— En tout cas, souviens-toi de ce que je t’ai dit !

— Alors, tu continues à prétendre que j’exagère ? Reprit José avec irritation.

— Ce que j’en dis, après tout, c’est pour ton bien ! Répliqua Pedro agacé.

— Pour mon bien ! Ricana l’autre, sache alors que mon bien le plus précieux est l’argent que je mets dans mon gousset !

— Fais attention, car madame Picquet est loin d’être une sotte ! Et si elle s’aperçoit que tu essayes de la rouler, nous perdrons définitivement sa clientèle.

Après cette dernière phrase les deux gitans s’éloignèrent et Pierrot se précipita chez le boulanger où il fut rejoint par madame Colette inquiète de son absence prolongée.

— Pourquoi t’es-tu attardé à regarder ces gitans ? Lui demanda-t-elle, lorsqu’il eut achevé de lui donner une explication.

— L’un de ces deux hommes était ce fameux José qui m’a battu dans un bois près de la route d’Evreux, expliqua Pierrot.

— Tu fais allusion au mari de l’aimable Trinidad qui avait été si bonne pour toi ? Interrogea la blanchisseuse ;

— En effet !

— Le misérable !

— Et si j’ai bien compris ce qu’ils disaient, continua l’enfant, l’air inquiet, madame Picquet viendra dans le quartier aujourd’hui.

— Tiens ! Et pour quelle raison ? S’étonna madame Colette.

— Ces gitans vendent des fruits et « l’Araigne » n,’a pas été satisfaite de leur récente livraison, paraît-il, aussi a-t-elle fait savoir à José qu’elle viendrait aujourd’hui, acheva d’expliquer Pierrot.

— Que c’est drôle ! S’esclaffa Colette, ravie du désagrément arrivé à la méchante femme. J’’espère qu’elle aura encore des ennuis du même genre !: Elle les mérite !

Tout en bavardant, ils arrivèrent chez la blanchisseuse qui referma soigneusement sa porte. Tous deux déjeunèrent avec grand appétit, appréciant le savoureux chocolat et les petits pains croustillants.

Colette se leva et passant près de la fenêtre, elle s’arrêta, intriguée.

— Viens vite voir quelque chose, mon chéri ! Dit-elle à Pierrot.

L’enfant s’empressa d’accourir.

— Regarde, murmura-t-elle en soulevant avec précaution le voilage de la fenêtre, cette femme n’est-elle pas la fameuse madame Picquet ?

En effet, c’était « l’Araigne » qui, arrêtée au milieu de la rue parlait avec deux gitans.

Le visage de Pierrot pâlit en la reconnaissant.

— vous ne vous trompez pas, c’est bien elle, déclara-t-il.

— Je vous assure, Madame, affirmait le gitan, que j’ai été très ennuyé d’apprendre que certaines de mes pommes étaient gâtées.

— Certaines ! S’exclama rageusement « l’Araigne » j’ai été forcée entendez-vous de jeter le contenu du cageot tout entier et je déteste perdre mon argent de la sorte !

— Croyez, Madame, que je suis plus contrarié que vous ! Reprit le bohémien, simulant un air désolé, car mon cas est tragique ; j’ai été forcé de me défaire d’un camion complet !

Il se tourna vers Pedro qui l’accompagnait et ajouta comme pour le prendre à témoin :

est-ce pas ? dis-le, toi aussi, à Madame !

L’autre haussa les épaules mais « l’Araigne », nullement convaincue par les protestations de José était toujours aussi furieuse.

— Je suis tellement ennuyé de ce qui vient de se passer, enchaîna le gitan, que depuis mon réveil je n’arrête pas de boire !

— Que vous buviez ou pas, ça n’arrange pas les choses en ce qui me concerne ! Grogna « l’Araigne ».

— Aujourd’hui, j’ai une marchandise exceptionnelle à vous vendre, s’écria José.

— Cette fois, je veux voir la marchandise avant d’acheter ! Trancha la mère Picquet. Je n’ai pas, non plus, l’intention de la payer le prix fort. Vous devez me dédommager de la perte que j’ai subie !

— Je n’y suis pour rien ! S’exclama José. Je viens de vous confier que j’ai perdu plus d’argent que vous !

— Bon ! Bon ! Soupira « l’Araigne » énervée, ne discutons plus ! Il me faut un cageot de pommes, mais je veux que vous me consentiez un prix très bas. Sommes-nous d’accord ?

José approuva, puis siffla trois fois longuement. Presque tout de suite apparut un troisième bohémien, portant un cageot sur la tête.

Il s’approcha du groupe, posa son chargement à terre et l’ouvrit.

« L’Araigne » se pencha pour examiner les pommes et se releva en s’écriant furieuse :

— qu’est-ce que ça signifie ? Vous cherchez à me rouler une seconde fois ? Ces fruits sont tous plus ou moins tachés.

— Oh ! Madame, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Vous tenez donc à m’offenser ? Vous savez qu’il est difficile de trouver ce que l’on veut et qu’en ce moment les transports sont mal assurés !

— Vos discours me fatiguent ! Grogna la vielle femme et je n’ai pas l’habitude d’écouter des sornettes !

— Mais, Madame ...

— Assez ! Hurla « l’Araigne » rouge de colère. J’ai été roulée une fois parce que j’étais pressée et n’avais pas le temps de regarder ce que j’achetais, mais la leçon m’a servi !

José protesta de nouveau et se lança dans des discours grandiloquents et oiseux, tandis que cachés derrière une fenêtre, Pierrot et Colette s’amusaient beaucoup de cette scène.

Brusquement, tout changea.

Un quatrième gitan arriva à son tour. Il était aussi grand que José, mais semblait plus robuste, et portait un autre cageot de pommes sur la tête.

Le mari de Trinidad pâlit en l’apercevant.

« Carlos ! » Murmura-t-il avec rage.

Ce dernier s’approcha de « l’Araigne » lui sourit et posant le cageot devant elle, l’ouvrit et s’écria d’une voix ironique :

— Bonjour, tout le monde !

— Bonjour, répondit la mère Picquet en le dévisageant avec le plus grand calme.

José ne desserra pas les dents.

— Je t’ai dit « bonjour » répéta Carlos, menaçant.

— Ecoute, répondit José, je veux bien te souhaiter une bonne journée, mais je ne veux pas que tu viennes m’ennuyer !

Le nouveau venu eut un sourire méprisant, puis répliqua lentement :

— Que veux-tu dire, José ?

— Je ne veux pas discuter, trancha ce dernier. Poursuis ta route, ça vaudra mieux pour tout le monde !

— Justement ma route passe par ici ! Répondit Carlos d’une voix glaciale. (Puis touchant le bras de « l’Araigne » il reprit avec un accent subitement très doux) : Désirez-vous acheter ces pommes, Madame ?

« L’Araigne » se pencha sur les fruits qui étaient beaucoup plus beaux que ceux de José, tandis que ce dernier s’approchait en murmurant d’une voix que la colère faisait trembler.

— Tu es une canaille, Carlos !

— C’est possible, ricana l’autre, mais une canaille supérieure à toi en tout cas !

— Tu ne respectes même pas ceux de ta race ! Siffla José, livide de rage, il est vrai que j’oublie que tu ne possèdes pas une seule goutte de sang gitan dans les veines !

— Mon père était chef de tribu, poursuivit Carlos avec orgueil.

— C’est faux !

Tels deux fauves, les deux hommes se jetèrent l’un sur l’autre.

Epouvantée, madame Picquet recula, tandis que les deux gitans bondissaient pour esquiver les coups terribles qu’ils essayaient de se porter.

Quelques secondes après, José s’écroula brusquement à terre.

— Je suis perdu ! Bredouilla-t-il.

— Tu l’as cherché ! Ricana Carlos, s’éloignant à toutes jambes.

— Je vais mourir ! Gémissait José.

— On a battu José ! Hurla une femme.

— Il s’agit du mari de Trinidad ! annonça une autre.

— C’est Carlos qui a fait le coup ! ajouta un autre.

— Le bandit !

Un instant après, José était emporté par ses compagnons de tribu.

— Tout est arrivé la faute d’une femme, expliqua une gitane.

— Qu’est-ce que tu dis, Mercedes ?

— Oui, c’est une vieille sorcière, reprit celle que l’on venait d’appeler Mercedes.

— Ah ! J’avais craint autre chose, répliqua sa compagne, et où est cette femme ?

— Elle s’est sauvée et a dû entrer dans une maison !

— Il faut la chercher et la châtiée comme elle le mérite, puisqu’elle est la cause de ce drame, décida l’autre avec fermeté.

Suivies par plusieurs bohémiennes, les deux femmes frappèrent à toutes les maisons de la rue, résolues à punir sérieusement « l’Araigne » la jugeant responsable de la rixe survenue entre les deux hommes de leur race.

Où donc était passée « l’Araigne » ?

Réalisant tout d’un coup que les choses commençaient à mal tourner pour elle, elle s’était précipitée dans la maison la plus proche précisément cette habitée par la blanchisseuse et Pierrot.

Le jeune garçon en la voyant arriver avait fait signe à madame Colette de la laisser entrer.

Très effrayée par ce qui se passait, madame Picquet n’avait pas remarqué la présence de l’enfant.

— Vite, cachez-moi ! S’était-elle criée en s’adressant à la blanchisseuse. Je vous donnerai mille francs si vous voulez bien m’abriter !

— Qu’est-ce que vous dites ? S’exclama Colette.

— Vous aurez cinq mille, dix mille francs ! Mais cachez-moi pour l’amour du Ciel ! Supplia « l’Araigne » à demi morte de peur.

— Mais je ne veux pas de votre argent, Madame, répondit la brave femme. Entrez vite !

Colette la dissimula derrière une penderie, disposant des vêtements avec tant d’habileté que personne ne pourrait deviner sa présence. Elle recommanda à Pierrot de la surveiller et sortit dans la rue.

Elle remarqua tout de suite les femmes qui discutaient devant la porte du garage voisin.

— Il faut la punir ! Criait à tue-tête une gitane.

« L’Araigne » tremblait d’angoisse en entendant les cris de ces femmes déchaînées, lorsque soudain, elle réalisa qu’elles se dirigeaient vers la maison de la blanchisseuse.

— Que me voulez-vous ? Protesta cette dernière. Je viens de vous dire à l’instant que je n’ai vu personne !

— Nous tenons absolument à nous en assurer, répliqua une femme

Entrez, puisque vous ne me croyez pas ! S’écria Colette. Mais faites vite, j’ai mon linge à livrer avant la fin de la journée.

En disant ces mots, elle se plaça devant la penderie et très intelligemment, elle se mit à repasser du linge, tandis que les bohémiennes circulaient dans le petit logement, suivies de Pierrot qui savait combien elles étaient expertes dans l’art de voler.

Convaincues que la vieille femme ne se cachait pas chez la blanchisseuse, elles se retirèrent pour inspecter d’autres maisons.

La mère Picquet n’osait pas bouger, de crainte qu’elles ne reviennent une seconde fois.

Colette souriait, attendant que les cris des bohémiennes fussent apaisés, certains qu’elles ne tarderaient pas à s’éloigner.

Cependant leurs allées et venues durèrent encore longtemps. Brusquement la rue fut déserte. Sans doute s’étaient-elles décidées à quitter le quartier, maudissant la femme principale cause de la dramatique dispute survenue entre deux des leurs.

Soudain leurs cris emplirent la rue et madame Picquet songea avec découragement qu’elle ne sortirait pas vivante de son refuge !

 

( A SUIVRE LE 8 JUIN )

JEAN PAUL

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