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LA PETITE BOITE CARRÉE 1/4

6 Juin 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

LA PETITE BOITE CARRÉE (1/4)

Par Conan DOYLE

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Quelle histoire ne raille avec plus d'esprit les inquiétudes injustifiées des gens qui voient partout des dangers et des complots. Conan Doyle nous prouve ici qu'il n'est pas seulement le roi du roman policier, mais aussi un parfait humoriste.

 

— Tout le monde est à bord ? Demande le capitaine.

— Tout le monde, capitaine ! Répondit le matelot.

— Bon au poste d'appareillage.

Il était neuf heures du matin. Le bateau Spartiate en rade de Boston, avait embarqué passagers et marchandises et été près à levée l'ancre. La cloche avait sonnée pour la dernière fois. Son beaupré était tourné vers l'Angleterre et le sifflement de la vapeur annonçait que tout était prêt pour cette longue traversée de 3000 milles.

J'ai le malheur d'être nerveux et une vie sédentaire, d'intellectuel a contribué à augmenter en moi l'amour de la solitude qui mène dans mon enfance, s'affirmait très nettement. Tandis que j'étais sur le pont du transatlantique je maudissais dans mon for intérieur l'obligation qui me ramenait au pays de mes ancêtres. Les cris des marins, le bruit des cordages, les adieux de mes compagnons de route, les hurlements de la foule, tout cela impressionnait désagréablement ma nature sensitive. Je me sentais aussi très triste, pressentant sans aucune raison d'ailleurs un malheur ou une catastrophe. La mer était calme, la brise légère ; il n'y avait rien qui pût inquiéter des marins expérimentés et pourtant je redoutais un danger, sachant pour l'avoir souvent vérifié que les pressentiments des gens nerveux se réalisent presque toujours. Certains savants entre autres Herr Raumer, ne craignent pas d'affirmer que les personnes évidemment nerveuses sont douées d'une intuition spéciale qui leur permet de lire l'avenir ; or, Herr Raumer me citait comme un exemple remarquable à l'appui de cette théorie, je dirai même comme un sujet d'avenir. Quoi qu'il en soit je me sentais très malheureux au milieu des groupes joyeux disséminés sur le pont du Spartiateet si j'avais pu prévoir ce qui m'attendait quelques heures plus tard, j'aurais même à la dernière minute sauté à erre et fui le maudit bateau.

C'est l'heure ! Dit le capitaine en fermant son chronomètre et le remettant dans sa poche.

Oui, c'est l'heure ! Reprit le second.

Un dernier sifflement et à terre une bousculade se produisit parmi la foule. Le bateau levait l'ancre. Un cri partit du front ; deux hommes couraient à toutes jambes vers le Spartiatefaisant des gestes désespérés pour arrêter sans doute le bateau.

Tenez bon, commanda le capitaine ; doucement, stop, larguez l'amarre.

Et les deux hommes sautèrent à bord au moment ou la seconde amarre était détachée et où le gémissement de la vapeur déchirait l'atmosphère une dernière fois.

Un hourra de la foule répondit aux adieux des passagers. Les mouchoirs s'agitèrent et le grand paquebot s'ébranla, lent et majestueux traçant un large sillon au milieu de la baie paisible.

Notre voyage de quinze jours commençait à peine . Certains passagers se frayaient péniblement un chemin au milieu des malles et des valises, en quête de leur cabines et de leurs propres bagages, tandis que d'autres au salon faisaient sauter les bouchons de champagne, cherchant par tous les moyens factices à noyer gaiement le chagrin de la séparation. Je procédai à un inventaire rapide de mes compagnons de route. Ils représentaient les types ordinairement rencontrés en voyage ; aucun ne me frappa particulièrement et pourtant je suis de ma nature plutôt physionomiste. Je m'empare moralement d'un homme comme un botaniste le fait d'une fleur et je l'analyse ensuite consciencieusement;puis je le classe à l'étiquette avec ordre dans mon musée d'anthropologie. Sur ce bateau, aucun des personnages présents ne valait la peine d'un travail pareil ; une vingtaine de jeunes gens américains, allant faire un tour en Europe, quelques ménages d'âge moyen assez respectables, quelques pasteurs, des jeunes filles, des Anglais puritains ; bref toute « l'olla podrida » habituelle des navires du commerce. Je m'écartai de ces gens sans intérêt, et me retournai pour regarder encore belles, les côtes fuyantes d'Amérique ; cette vue qui remémorait en moi mille souvenir, me réchauffe le cœur et me fit regretter plus encore de quitter mon cher pays d'adoption.

Des valises et des colis étaient empilés dans un coin du pont, attendant leur tour de descente. Cédant à mon goût pour la solitude, j'adoptai ce coin caché et m'assis sur un rouleau de cordages tout près de la lisse ; mon regard se perdit ans la mer et je me laissai aller à une rêverie mélancolique.

Un léger murmure derrière moi me tira de ma méditation.

Voici un coin tranquille, disait la voix. Asseyons-nous et nous pourrons causer de notre affaire en toute sécurité.

Par un léger espace entre deux caisses monumentales, j'aperçus les deux passagers debout de l'autre côté de la pile de bagages ; ils ne m'avaient évidemment pas vu. Celui qui avait parlé était très grand, très mince et d'apparence nerveuse avec son visage incolore et une longue barbe d'un noir de jais. Son camarade était au contraire court et il paraissait vif et décidé. Il portait sur le bras un grand paletot et fumait un gros cigare. Tous deux regardèrent autour d'eux, comme pour s'assurer que personne ne les voyait ni ne les entendait.

L'endroit est parfait, répondit l'autre.

Tous deux s'assirent sir in ballot de marchandises en me tournant le dos ; je me trouvai donc malgré moi dans la situation d'un monsieur qui écoute aux portes.

Eh bien, Muller, dit le plus grand, nous l'avons tout de même embarqué.

Oui, répondit l'autre et il se trouve parfaitement à l'abri.

Peu s'en est fallu que nous ne rations l'affaire.

En effet, Flannigan.

Quelle maladresse si nous avions manqué le bateau. Naturellement tous nos projets rataient.

Ils auraient été à l'eau, c'est le cas de le dire, répondit le petit homme trapu, en tirant énergiquement son cigare.

Vous avez l'objet ? Demanda Flannigan.

Je l'ai ici, reprit le petit, qui répondait au nom de Muller.

Laissez-moi le voir.

Personne ne regarde ?

Non, tout le monde est en bas.

Nous ne saurions prendre trop de précautions pour une affaire aussi importante dit Muller en dépliant le paquet qu'il portait sous son bras et en découvrant un objet qu'il posa sur le pont.

Un coup d’œil sur l'objet en question me fit sauter sur mes pieds et pousser un cri d'horreur mais absorbés comme ils étaient, ils ne s'aperçurent ni de mon mouvement ni de mon cri. S'ils avaient seulement tourné la tête, ils m'auraient vu les regarder avec une attention profonde.

Le début de leur conversation m'avait rempli d'une méfiance qui ne pouvait qu'augmenter après ce que je venais de voir. L'objet en question était une petite boite en bois sombre garnie de clous de cuivre ; elle mesurait environ trente centimètres carrés. On eut dit une boite de pistolets ; pourtant elle paraissait plus haute. De plus un détail particulier remarqué sur le couvercle, confirmait ma conviction. Je crus reconnaître une espèce de chien de fusil auquel était attaché une longue corde ; sur le côté je vis une toute petite ouverture dans le bois du couvercle.

Le grand Flannigan colla son œil à cette ouverture et je le vis pendant plusieurs minutes fixer l'intérieur de la boite avec une grande attention.

Le tout semble bien aller, dit-il en levant la tête.

J'ai tâché de ne pas le secouer, répondit son camarade.

Des choses aussi délicates demandent de grands soins, Muller, introduisez donc le nécessaire.

Le petit homme fouilla sa poche un moment et en sortit un petit sac de papier. Il l'ouvrit et prit une poignée de grains blancs qu'il fit pénétrer dans la boite par l'ouverture du haut. Un singulier bruit de déclic se fit entendre dans l'intérieur de la boite et les deux hommes se regardèrent en souriant d'un air satisfait.

Tout va bien, dit Flannigan.

On ne peut mieux, répondit son ami.

Écoutez donc ! Voilà quelqu'un qui s'approche. Descendez la boite dans votre cabine. Il ne ferait pas bon qu'on soupçonnât la moindre chose ou ce qui serait pire, qu'on touchât à notre boite. Il suffirait d'une maladresse pour le faire partir.

Le résultat serait navrant.

Quel désastre si des curieux touchaient le chien ! Dit le grand avec un rire sinistre.

Ha ! Ha ! Voyez-vous leurs têtes ! Je me flatte d'avoir fait là un petit chef-d'œuvre.

C'est vrai, dit Flannigan. J'ai appris que vous aviez tout dessiné et tout fait vous-même, est-ce vrai ?

Parfaitement ! Le ressort et le volet sont de mon invention.

Nous devrions prendre un brevet.

Et les deux hommes s'esclaffèrent de nouveau d'un rire sec et désagréable, en reprenant leur boite qu’ils enveloppèrent dans le paletot volumineux de Muller.

 

( A SUIVRE LE 7 MAI )

REVUE DE NOS LOISIRS DU 27 SEPTEMBRE 1908

 

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