LA PETITE BOITE CARRÉE 2/4
TD P { margin-bottom: 0cm; }P { margin-bottom: 0.21cm; }
LA PETITE BOITE CARRÉE (2/4)
Par Conan DOYLE
— Descendons et cachons-là dans notre cabine dit Flannigan. Nous n'en aurons pas besoin avant cette nuit ; au moins elle sera à l'abri.
— Entendu, répondit Muller, et bras dessus bras dessous ils longèrent le pont et descendirent en dissimulant la petite boite mystérieuse. Les dernières parole que je puis saisir de leur conversation furent la recommandation instance que Flannigan à Muller de ne pas heurter la boite contre le bastingage.
Combien de temps restai-je assis sur mes cordages. Je serai incapable de le dire ; la terreur que m'avait causée le dialogue combinée avec les premières affres du mal de mer, me paralysait complètement. Le roulis accentué de l'Atlantique commençait à impressionner désagréablement passagers et paquebot, et je me sentais pour ma part, dans un lamentable état de prostration, lorsque j'en fus tiré par la voix joyeuse de notre digne quartier-maître.
— Auriez-vous l'obligeance de quitter ce coin, monsieur ? Me demanda-t-il très poliment. Nous allons enlever ces colis qui encombrent le pont.
Cette brusque interpellation faite par un homme au visage réjoui, me parut presque une insulte ; et que je m'étais senti plus brave et plus fort, je l'aurai assurément giflé. Au lieu de cela, je le traitai de canaille, qui parut le surprendre au plus haut degré, et m'éloignai avec dignité. C'était avant tout la solitude qui me fallait, la solitude qui me permettait de réfléchir et de penser au crime horrible prémédité sous mes yeux avec une audace inouïe. Comme un des quartiers-maîtres se penchait par dessusbord, une idée lumineuse me traversa l'esprit ; j'enjambai la lisse, sautait dans un canot de sauvetage et me couchait au fond ; là face à face avec le ciel, n'apercevant devant moi le mât de mitaine, je pourrais au moins me confiner solidairement dans mes tristes pensées et mon mal de mer.
Chacun des mots prononcés si près de moi tintait encore à mes oreilles et prenait une signification terrible, la seule qui fut d'ailleurs admissible. Et cependant la raison me disait qu’ils n’avaient pas osé comploter ouvertement un crime aussi épouvantable. D'autre part, il ne pouvait être question que d'un projet infâme ; tous les détails ne frappaient , à commencer par l'embarquement étrange de ces passagers qui avaient en montant à bord au dernier moment, échappé à la visite de leur bagages. D'abord le nom de « Flannigan » évoquait l'idée Fenjanisme tandis que celui de Muller était bien un nom de socialiste et d'assassin.
Puis, je me souvins de leur attitude mystérieuse de cette phrase. « Notre plan aurai échoué de fond en comble, si nous avions manqué le bateau » de leur crainte d'être remarqués ; enfin l'argument le plus concluant paraissait être la petite boite carrée et cette plaisanterie macabre sur l'imprudent qui aurait le malheur de la laisser tomber. A quelle conclusion pouvaient amener tous ces détails, si ce n'est que ces deux hommes appartenaient à une bande politique ou autre, et qu'ils hésiteraient pas à sacrifier leur vie, celle de tous les passagers, le navire tout entier pour servir leur cause infâme. Les grains blancs introduits dans la petite boite devaient sans aucun doute déterminer l'allumage de la mèche fatale. J'avais d'ailleurs entendu moi-même le déclic d'un mécanisme quime paru fort délicat. Mais que signifiait leur allusion à cette nuit ? Avaient-ils réellement l'intention de mettre à exécution leur projet criminel dès le premier jour du voyage ? Cette idée seule me replissait d'horreur, et me fit oublier un instant les affres douloureuse du mal de mer.
J'ai déjà fait remarqué que je suis un poltron au physique, je le suis au moral et je dois reconnaître que j'ai rarement rencontré un homme aussi craintif que moi. J'ai connu bien des gens peu énergiques au physique, mais doués d'un certain courage et d'une force de volonté remarquable. Hélas ! Je ne suis pas de ce nombre car j'aurais tout simplement prévenu le capitaine du complot qui se tramait à son bord ; je lui aurait fait part de mes craintes en me fiant à son autorité et à son jugement. Mais étant donné ma nature timide, cette idée me répugnait atrocement. La pensée de devenir le point de mire de tout le monde , d'être questionné par un étranger, confronté avec deux conspirateurs et considéré comme un dénonciateur , cette pensée seule m'était odieuse. Qui sait d'ailleurs si je ne m'étais pas trouvé ? Que deviendrai-je si l'on découvrait qu'il n'y avait aucun sujet d'accusation fondée contre ses individus ? Non mieux valait se taire en continuant leur jeu de mon mieux.
Tout d'un coup, je pensais que tandis que je réfléchissais une nouvelle phrase du drame se déroulait peut-être ; ma surexcitation nerveuse n'avait fait oublier mon mal de mer car j'avais pu me lever et sortir de mon canot. J'étais à présent sur le pont, titubant comme un homme ivre, presque décidé à descendre dans la batterie pour surveiller les fais et gestes de mes dangereux voisins. Tandis que je descendais lentement les marbres étroites en me cramponnant à la rampe de cuivre, je fut fort étonné de recevoir une violente tape dans le dos qui me fit presque piquer une tête en avant.
— C'est vous, Hammond dit une voix que je crus reconnaître.
— Dieu me pardonne ! répondis-je en me retournant. Comment c'est vous Dick Merton ! Mais... comment êtes-vous donc ici, mon vieux ?
C'était vraiment une chance, au milieu de mon malheur, Dick était précisément l'homme qui pouvait me rendre le plus grand service ; bon comme l'était, méfiant de sa nature, prompt à agir je n'aurais aucune peine à lui avouer et il trouverait bien vite la marche pour arriver au but. Depuis ma plus tendre enfance de collégien à Harrow, Dick s'était montré mon protecteur et mon conseiller. Aussi me connaissait-il à fond et comprit-il en clin d’œil que je n'étais pas à mon aise.
— Eh bien ! Me dit-il sur un ton affable qu'avez-vous donc Hammond pour être aussi pâle et défait ? Le mal de mer, hein ?
— Non, pas absolument. Venez vous promener avec moi Dick ; j'ai besoin de vous parler, donnez-moi le bras.
M'appuyant sur lui je retrouvai peu à peu mon équilibre, mais jamais de la peine à me décider à parler.
— Un cigare ? Me dit-il en rompant le silence.
— Non, merci, répondis-je d'une voix blanche. Dick, mon ami nous serons tous des cadavres ce soir.
— Ce n'est pas une raison pour refuser un cigare maintenant, répliqua Dick sur un ton calme en me regardant fixement, persuadé que j'avais légèrement perdu mon bon sens.
— Il ne s'agit pas de rire, repris-je très sérieusement. Je ne plaisante pas, je vous assure. J'ai découvert un complot infâme qui détruira le paquebot et tous ses habitants.
Et je commençai à lui énumérer pour le mieux tous les détails de la conspiration que j'avais surprise.
— Voilà Dick, ajoutai-je ensuite, qu'en pensais-vous ? Avant tout, que dois-je faire ?
A mon grand étonnement il éclata de rire.
— Si un autre me racontait cela, je serai certainement épouvanté, me dit-il, mais vous Hammond vous avez toujours eu la spécialité de découvrir des choses fantastiques. Cela m'amuse de retrouver aujourd'hui votre caractère peu banal. Vous souvenez-vous qu'un jour au collège, vous juriez avoir vu un esprit... qui n'était autre que votre propre image se reflétant dans un miroir ? Raisonnons vos craintes voulez-vous ? Quel intérêt auraient ces gens à détruire le paquebot ? Il n'y a à bord aucun homme politique, la majorité des passagers est composée de bons Américains bien pacifiques et d'ailleurs, de nos jours, les fabricants de bonnes d’arrangement de manière à ne pas se trouver parmi leurs victimes. Soyez sûr, mon cher, que vous n'avez pas ouvert le bon œil et que vous avez tout bonnement pris pour une machine infernale quelque innocent appareil photographique ou autre du même genre.
— Je ne suis pas si bête, vraiment, répondis-je avec une pointe de susceptibilité. Vous reprendrez à vos dépens, je le crains que j'ai exagéré ni compris de travers la situation ; quand à la boite, je n'en ai jamais vu de semblable. Elle contient un mécanisme délicat, cela je puis l'affirmer d'après ce que j'ai vu et entendu.
— Votre imagination, mon cher finira par vous faire prendre des balles de marchandises pour des torpilles, répliqua Dick.
— L'un des hommes s'appelle Flannigan, continuai-je.
— Je crois que tous vos arguments ne tiendrait pas debout devant un tribunal, reprit Dick ; mais venez j'ai fini mon cigare. Si nous descendions dire deux mots à une bouteille de bordeaux, vous me montrerez vos deux Orsini, s'ils sont encore au salon.
— Parfait, répondis-je ; je suis d'ailleurs décidé à ne pas les perdre de vue de toute la journée mais je vous prie de ne pas trop les fixer car il ne faut pas qu'ils se doutent de notre surveillance.
— Ne craignez rien, je prendra des airs d'agneau innocent, me répondit mon ami.
Là-dessus nous descendîmes au salon.
Bon nombre de passagers étaient réunis autour de la grande table du milieu, les uns déjeunant les autres lisant ou s'amusant entre eux. Ceux que nous cherchions n'y étaient pas. Nous quittâmes donc le salon et nous mîmes à inspecter toutes les cabines ; aucune trace de nos amis « Ciel, pensai-je » ils se tiennent peut-être à l'heure actuelle cachés près de la chaudière et préparent leur machine diabolique. Il valait mieux de toute façon en avoir le cœur net.
( A SUIVRE LE 9 MAI )
REVUE DE NOS LOISIRS DU 27 SEPTEMBRE 1908