MOINEAUX SANS NID N° 267
Le lendemain, Anna se précipita à l’étude de Maître Jouvet, le grand avocat, de ses amis, qui la reçut avec empressement.
C’était toujours à lui qu’elle avait recours dans les périodes critiques de sa vie.
— Qu’est-ce qui me vaut la joie de votre visite, ma petite Anna ! Lui demanda-t-il en l’installant dans un confortable fauteuil de cuir et en lui offrant une cigarette.
— C’est une histoire assez compliquée, Maître, répondit la jeune femme. Il s’agit du jeune Pierrot dont je vous ai déjà parlé alors que j’allais le voir à l’hôpital.
— Ah ! Oui, le petit héros de l’incendie de la rue Montgolfier ! S’exclama Maître Jouvet en allumant une cigarette. Celui à qui on avait envoyé des bonbons empoisonnés, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est bien lui, en effet ! Et depuis je m’intéresse beaucoup à cet enfant et à Mireille, la fillette qu’il considère comme sa petite sœur et qui vit à présent chez moi.
— Très bien ! Anna, poursuivez et dites-moi ce qui est arrivé de nouveau à ce sympathique garçon ?
La jeune femme soupira tristement.
— Il est question d’un gros ennui, répondit-elle préoccupée.
Ayant eu le matin quelques renseignements se rapportant à la dispute survenue entre le marquis d’Evreux et Ginette Flandier, elle lui raconta l’intervention violente et pertinente de Pierrot.
— Il s’agit en effet, d’un incident très délicat, surtout si l’outragé porte plainte.
— Je vous supplie de faire libérer Pierrot le plus rapidement possible, supplia Anna.
— Ce n’est pas si facile que vous le supposez, ma chère enfant, observa Maître Jouvet. Je vais naturellement m’y employer de mon mieux et me rendre tout de suite au commissariat de police pour savoir exactement comment les choses se sont passées.
— Il parait que Pierrot a été accusé d’avoir gravement injurié le marquis d’Evreux, dit timidement Anna.
— Mais nous ignorons tout des circonstances de cette mesure disciplinaire, constata Maître Jouvet.
Ne voulant pas perdre davantage de temps, il quitta son cabinet avec Anna et ils se rendirent au commissariat de police.
Ils furent immédiatement introduits dans le bureau du commissaire qui, fort aimablement leur donna toutes les explications sollicitées.
— Ainsi, remarqua Maître Jouvet après l’avoir écouté, le dossier de cette affaire est toujours entre vos mains, monsieur le commissaire ?
— En effet, répondit ce dernier en lui désignant une chemise verte posée sur son bureau et je pense l’adresser demain au Président du tribunal pour enfants.
— Ne vous serait-il pas possible d’éviter cette transmission ? Reprit Maître Jouvet. Monsieur le commissaire, ce jeune garçon était dans l’impossibilité de mesurer ses paroles, car tout ce qu’il a dit concernant le marquis est vrai, et je me fais fort de le démontrer.
Tout en feuilletant le dossier, le commissaire précisa :
— D’après les agents l’enfant aurait calomnié le marquis pour défendre Ginette Flandier, une concierge qui était sur le point d’en venir aux mains avec son adversaire.
— Alors, monsieur le commissaire, vous voyez bien que ce garçon était animé d’une intention généreuse ! Ne pourriez-vous en tenir compte ?
— Oui ... peut-être ... Je vais demander une enquête plus détaillée, murmura le fonctionnaire, l’air songeur.
— Je sais que tout dépendra de votre rapport, remarqua l’avocat et je puis vous confier, dès à présent, que madame Carrel et moi, avons décidé de nous occuper de cet enfant, de sorte qu’un pareil fait ne se reproduise plus. Si vous pouviez obtenir la liberté de notre petit Pierrot ...
Le commissaire sourit à ces paroles.
— Je crois pouvoir vous satisfaire, répondit-il, tandis qu’Anna poussait un soupir de soulagement. Le marquis d’Evreux n’a pas porté plainte et cette mesure n’a été prise qu’à la suite des rapports des agents.
Maître Jouvet se leva et tendit la main au commissaire de police.
— Je vous remercie infiniment, dit-il. Et je vous affirme que cet enfant n’est pas méchant ; seules des circonstances exceptionnelles l’ont poussé à se montrer rageur et nerveux.
— Bien ! Je n’ai d’ailleurs aucunement l’intention de l’accabler, ajouta le commissaire en se levant.
— Merci ! Monsieur le commissaire ! S’exclama Anna, les yeux brillants de joie.
— C’est très naturel, Madame, j’ai moi aussi des enfants, répliqua doucement le fonctionnaire.
En appuyant sur un bouton placé derrière son siège, il ordonna à l’inspecteur accouru à son appel de rédiger un rapport permettant à Pierrot d’être remis tout de suite en liberté.
Anna Carrel et Maître Jouvet le remercièrent encore chaleureusement et quittèrent le poste de police, ravis du résultat obtenu.
Pierrot put ainsi sortir de la maison de redressement pour enfants vers la fin de la journée, heureux à la pensée de pouvoir, de nouveau, circuler à son aise dans les rues de Paris.
Madame Ginette Flandier, sa concierge qui était gardée « à vue » fut également libérée et rentra chez elle en maudissant le marquis d’Evreux, cause de tous leurs ennuis.
Dans la soirée, Pierrot eut un très long entretien avec Anna et Maître Jouvet dans le cabinet de ce dernier. Il leur fit un récit détaillé et très coloré de l’incident survenu entre le marquis et Ginette Flandier, leur apprenant que la concierge avait reconnu en lui le responsable de l’incendie qui avait failli lui coûter la vie.
— Il me faut absolument voir cette femme ! S’exclama Maître Jouvet, lorsque l’enfant cessa de parler.
— Ce sera très facile, affirma Pierrot.
— Parfait ! tu iras la prévenir et nous verrons ensemble de quelle façon nous allons pouvoir nous retourner contre le marquis d’Evreux.
Le lendemain, Anna et Pierrot, accompagnés par la concierge, retournèrent chez Maître Jouvet.
— Madame, je m’excuse de vous avoir dérangée, mais je tenais à être certain que le mystérieux monsieur Dubois et le marquis d’Evreux sont bien une seule et même personne !
— Mais n’aurais-je pas des ennuis si je reconnais ce fait ? Répondit Ginette en le dévisageant avec méfiance.
— Jamais de la vie ! S’écria l’avocat.
— Pourtant, reprit l’ex-concierge de pierrot, j’ai été retenue vingt quatre heures dans un commissariat pour avoir dit la vérité !
— tout d’abord, je suis avocat et non commissaire de police, expliqua patiemment Maître Jouvet, cherchant à la rassurer et ensuite vous avez été arrêtée parce que vous avez fait du scandale dans la rue !
— Oh ! Vous savez, je ne crois pas beaucoup en la justice ! Conclut la brave femme.
— Il ne faut pas raisonner ainsi ! Protesta Anna Carrel.
— Moi, tout ce qui touche aux lois me fait peur ! Ajouta Ginette Flandier.
— Voyons, Madame, protesta Maître Jouvet, vous ne courez aucun risque si vous n’avez rien à vous reprocher !
— Taratata ! S’exclama la visiteuse.
— Allons ! Intervint Anna en riant, n’oubliez pas que Maître Jouvet est un ami et que vous pouvez avoir entière confiance en lui !
— Je ...
— Parles ! Ordonna Anna avec impatience.
Après les avoir regardés comme si elle hésitait encore, Ginette Flandier répéta à l’avocat la déclaration qu’elle avait déjà faite au commissaire de police.
— Parfait ! S’exclama Maître Jouvet lorsqu’elle eut achevé son récit. Croyez-vous que vos anciens locataires consentiraient à confirmer vos dires devant le tribunal ?
— Je le pense, répondit la brave femme.
— Alors, pourrez-vous m’en amener quelques-uns ? Lui demanda l’avocat.
— C’est entendu, Maître, je vais les prévenir tout de suite, déclara son interlocutrice.
— Croyez-vous aussi qu’ils se souviendront du visage de ce mystérieux Dubois ?
— Très certainement !
— S’ils voyaient le marquis d’Evreux, ils ...
— Ils diront comme moi ! Acheva-t-elle avec assurance.
L’avocat adressa un regard satisfait à Anna et réfléchit quelques secondes tandis que la concierge ne le quittait pas des yeux.
— Est-il arrivé à un locataire de l’immeuble de parler avec ce monsieur Dubois ? Reprit Maître Jouvet.
— Oui, Maître, mon mari !
— Et la nuit de l’incendie, quelqu’un a-t-il pu le voir sortir de l’immeuble ?
Ginette Flandier ne répondit pas tout de suite, elle essayait de rassembler ses souvenirs.
Oui, Maître, ajouta-t-elle, je me souviens que madame Louis m’a confié qu’elle l’avait vu s’éloigner peu de temps avant le sinistre.
— Croyez-vous que cette personne répétera devant moi ce qu’elle vous a dit ce soir-là ? Murmura Maître Jouvet, très satisfait du tour que prenait la conversation.
— Sûrement, car elle est la maman du bébé qui a été sauvé par Pierrot, précisa madame Ginette Flandier, et je suis convaincue qu’elle fera ce que vous lui demanderez pour vous aider à faire châtier cet individu !
— Peut-être me faudra-t-il quelques autres témoignages ! Ajouta l’avocat.
— Très bien, cependant ...
— Que signifie ce « cependant » ?
— Eux aussi peuvent avoir peur des représailles ! Expliqua franchement la brave femme.
L’avocat hochant la tête en souriant.
— A partir d’aujourd’hui, poursuivit-il, amenez dans mon cabinet tous les locataires de votre ancien immeuble que vous pourrez convaincre.
Un instant après, la concierge Pierrot et Anna prenaient congé de l’avocat et montaient dans la voiture de l’ancienne actrice.
Anna déposa tout d’abord la concierge puis dit à Pierrot :
— J’’espère que ce soir, tu ne vas pas vendre des journaux ?
— Non, Madame ! Dit-il en souriant.
— Je voudrais tant, reprit-elle doucement que tu viennes vivre chez moi avec Mireille !
Le garçon ne répondit pas.
Anna poussa un soupir désolé, se souvenant avec tristesse de ce qu’il lui avait déjà dit.
Lorsque Pierrot franchit le seuil de la maison de madame Colette, elle le serra dans ses bras et l’embrassa en pleurant de joie.
Anna qui avait tenu à le reconduire, ne put s’empêcher de lui dire :
— Mon petit garçon, si tu as été privé de ta maman, tu en as deux à présent qui te chérissent pareillement !
Elle raconta ensuite à la blanchisseuse le résultat positif de leur visite chez Maître Jouvet et avant de repartir elle recommanda à Pierrot :
— Surtout, mon cher enfant, sois prudent, ne t’attire pas de nouvelles histoires. Remarque je comprends très bien ta réaction, mais à l’avenir, réfléchis avant de céder à ton premier mouvement !
— Ne m’en veuillez pas, Madame, mais que voulez-vous, je me suis énervé et me trouvant devant ce maudit marquis !
— Surtout ne recommence pas, mon Pierrot, ce serait trop dangereux pour toi ! Répéta Anna.
Après avoir embrassé la blanchisseuse et l’enfant, elle les quitta pour rentrer chez elle.
A son tour, madame Colette fit des recommandations au garçon :
— Cette gentille personne a raison mon chéri, et même si tu revois le marquis, promets-moi de ne plus te mettre dans une pareille situation !
Elle l’embrassa tendrement et l’envoya se coucher.
Quant à elle, elle se glissa aussi dans son lit, tout en songeant :
« Je crois que si cet enfant était mon fils, il ne me serait pas possible de l’aimer davantage ! »
( A SUIVRE LE 5 JUIN )
