MOINEAUX SANS NID N° 265
Le marquis Anselme d’Evreux en apercevant son ancienne concierge devant lui, s’arrêta sur le bord du trottoir se demandant
s’il ne devait pas s’enfuir.
Il avait raison de se poser une telle question, car, ayant reconnu en lui le mystérieux monsieur Dubois, cette femme pouvait lui attirer de graves ennuis.
— Bonjour, monsieur Dubois, reprit-elle d’une voix mielleuse, en souriant avec ironie.
— Ma ... Madame ! Réussit finalement à bredouiller Anselme.
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur Dubois ? Insista la concierge.
Le marquis fronça les sourcils et simula à merveille le plus grand étonnement :
— Je ne vois pas du tout, Madame !
— Allons ! Allons ! Dit-elle.
Anselme garda un visage impassible, et ajouta imperturbable :
— D’ailleurs, Madame, vous faites erreur, car je ne m’appelle pas Dubois.
La brave femme ne se laissa pas intimider par cette réplique.
— Peut-être dites-vous vrai, mais c’est bien le nom que vous m’avez donné, en louant un logement rue Montgolfier !
— Vous rêvez, ma chère Madame ! Protesta le frère d’Alice, d’un air de commisération.
— Pas du tout, Monsieur ! Je suis au contraire, parfaitement éveillé, affirma la concierge. De plus, je ne suis pas ivre, comme vous pourriez aussi le prétendre !
— Très bien ! Au revoir, Madame ! Trancha le marquis, en essayant d’atteindre le porche de son hôtel. Mais son ancienne concierge, lui barre le chemin.
— ah ! Non, s’écria-t-elle, en le saisissant par la manche de son imperméable, vous ne me quitterez pas avant d’entendre ce que j’ai à vous dire !
— Mais, Madame ! Protesta-t-il, méprisant.
— Vous refusez ? Dit-elle menaçante.
— Je vous prie de cesser de m’importuner et de rentrer chez vous ! dit-il furieux.
— Vous savez bien que je n’ai plus de « chez moi » depuis que ma maison a brûlé ! S’exclama-t-elle amèrement.
Anselme pâlit à cette réponse. Cette femme en savait plus long qu’il ne l’avait tout d’abord supposé. Aussi il pensa qu’il valait mieux l’amadouer.
— Comment ? S’exclama-t-il en la fixant, l’air sincèrement apitoyé, vous n’avez plus de maison ? Pauvre femme ! Prenez ceci ? Acheva-t-il en sortant de la poche intérieure de sa veste un élégant portefeuille en crocodile noir, dont il retira deux billets de mille francs qu’il lui tendit.
Mais la concierge refusa.
— Non ! Monsieur, répliqua-t-elle fièrement, je ne veux pas de votre argent !
— Ah ! Marmonna le marquis dont le visage s’assombrit.
— Je ne veux rien accepter d’un misérable de votre espèce !
Anselme sursauta sous l’insulte, serrant les poings, mais il réalisa à temps qu’il devait se contrôler et y parvint difficilement.
— Je ne peux plus me taire ! Poursuivit la concierge avec violence. Vous avez placé une bombe incendiaire dans votre logement du sixième et ainsi vous avez mis le feu à la maison ! Vous êtes un bandit ; une canaille !
— Assez ! Hurla Anselme, livide de colère.
Complètement hors d’elle, la femme s’époumonait :
— Oui ! Je le répète ; vous êtes un bandit ! Vous pensiez m’acheter, n’est-ce pas, avec votre argent ? Payez mon silence ? Rien à faire, même si vous m’offriez mon poids d’or !
Naturellement, ils furent bientôt entourée de badauds, ravis d’assister à une telle dispute.
— Vous n’avez pas honte d’insulter une femme ? Dit l’un d’eux à Anselme.
— Allez chercher des agents ! S’écria une passante.
Pierrot avait suivi cette scène avec intérêt que l’on peut deviner. A l’attitude agressive du marquis, il se rendait parfaitement compte que son ex-voisin, monsieur Dubois, et cet homme n’étaient qu’une même et seule personne. Tout devenait clair pour lui. Ses ennemis n’avaient pas abandonné la partie et s’acharnaient toujours à lui nuire.
La colère l’envahit. Il n’allait pas laisser cette brave femme aux prises avec ce forban dont l’insolence dépassait les limites permises. Subitement, il se dirigea vers le marquis d’Evreux et la concierge.
— Je vous remercie, Madame, dit-il à cette dernière, grâce à votre courage, ce misérable va être confondu.
Au même instant, deux agents arrivaient. Anselme, très contrarié à la pensée d’être amené dans un commissariat, s’empressa de les rassurer.
— Ce n’est qu’un petit incident. Cette femme est une exaltée qui ne sait plus ce qu’elle dit. Je m’excuse volontiers. D’ailleurs, je vous assure que je ne veux de mal à personne, affirma-t-il avec douceur.
Mais la concierge reprit, impitoyable :
— Je sais ce que vous voulez, moi ... c’est m’empêcher de parler ! Je vous répète que vous êtes une canaille !
— Pauvre femme ! Elle est complètement folle, reprit Anselme l’air désolé.
— J’ajoute que vous êtes un incendiaire, s’écria Pierrot et que votre place est en prison !
Cette accusation était grave.
— Ca suffit ! Trancha l’un des agents, venez tous les trois au commissariat. Là, vous vous expliquerez.
Les badauds déçus, se dispersèrent tandis que le marquis d’Evreux et les deux autres furent contraints de suivre les agents de police.
Le commissaire interrogea presque aussitôt la concierge et Pierrot, laissant Anselme avec les agents.
— Comment vous appelez-vous, Madame ? Demanda-t-il à la courageuse femme.
— Je m’appelle Ginette Flandier, monsieur le commissaire, répondit-elle, nullement intimidée.
— Dites-moi la raison pour laquelle vous avez injurié le marquis d’Evreux que je connais très bien.
La brave femme écarquilla les yeux.
— Je ne savais pas que c’était un marquis, déclara-t-elle avec franchise. Lorsqu’il s’est présenté dans ma loge pour louer le logement du sixième étage, il avait déclaré s’appeler Ernest Dubois et être commerçant.
— Je doute fort que vous disiez la vérité, répliqua le fonctionnaire, en la dévisageant d’un air incrédule.
— Si, elle ne ment pas ! S’écria Pierrot dans un élan spontané. Ce misérable est bien un incendiaire.
Cette fois, le commissaire sursauta.
— Gamin ! Te rends-tu compte de la gravité de ton accusation ?
La concierge intervint.
— N’est-ce pas autrement grave, Monsieur le commissaire, de jeter volontairement à la rue des braves gens qui n’ont rien fait. Et surtout de condamner à une mort horrible de pauvre innocents.
— Veuillez, Madame, me donner des explications moins confuses. Tout cela est grave.
Alors, la concierge se lança dans des détails minutieux. Elle raconta ce qui s’était passé rue Montgolfier depuis l’arrivée d’Ernest Dubois jusqu’au jour de l’incendie de l’immeuble.
— Ainsi le marquis d’Evreux ressemblerait étrangement à ce sieur Dubois ? Conclut le commissaire.
— Il n’est nullement question d’une ressemblance, Monsieur le commissaire. Il s’agit bien de la même personne ! Affirma Ginette Flandier.
— Elle dit la vérité, s’exclama Pierrot.
— Qu’en sais-tu ? Dit le commissaire en se tournant vers Pierrot, l’air sévère.
— Cet homme, Monsieur le commissaire, est mon cousin ! Cela peut vous surprendre qu’un riche marquis soit le cousin d’un moineau sans nid !
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Prends garde à ce que tu racontes, mon petits gars, car tu pourrais regretter d’avoir une telle imagination !
— Je n’invente rien et je dis la stricte vérité, affirma le garçon, sans se laisser impressionner par cette sévère réponse. Je m’appelle Pierrot Delorme et je suis le fils du grand banquier Julien Delorme !
L’enfant dévoila ensuite tout ce qu’il savait et le commissaire l’écouta avec la plus grande attention.
— Où se trouve Robert Montpellier, celui que tu dis t’avoir remit ce fameux testament ? Demanda-t-il soudainement.
— Je ne le sais pas, monsieur le commissaire.
— Comment, tu ne le sais pas ? Répéta le fonctionnaire.
— Non ! Car Robert Montpellier se bat actuellement, ajouta l’enfant avec fierté.
— Ah ! Murmura le commissaire.
Puis, il lui fit signe d’aller s’asseoir dans un angle de son bureau.
De nouveau, il appela l’agent et lui ordonna d’introduire le marquis d’Evreux.
Ce dernier le salua aimablement.
— Monsieur d’Evreux, lui dit le fonctionnaire, après l’avoir longuement examiné, savez-vous que vous êtes accusé par Madame d’avoir mis le feu à l’immeuble dont elle était concierge ? Vous aviez, parait-il loué un logement sous un nom d’emprunt. Quant à cet enfant, il prétend être votre cousin !
Anselme sourit d’un air indulgent.
— Je n’en suis pas surpris, monsieur le commissaire, et il y a déjà un certain temps que ce gamin essaye de se faire passer pour le fils légitime de mon pauvre oncle.
— Vous croyez que ce jeune garçon est capable de manifester un tel esprit de lucre ?
— Ce n’est pas de sa faute, monsieur le commissaire, c’est un aventurier qui lui a mis de telles idées en tête, expliqua hypocritement Anselme.
— De qui voulez-vous parler ?
— De Robert Montpellier, monsieur le commissaire. Il a eu l’audace d’écrire ce fameux testament dans lequel il a pris soin de ne pas s’oublier, ajouta le marquis.
— C’est faux ! Cet homme est un menteur ! S’écria Pierrot en quittant vivement sa chaise.
— Silence ! Ordonna le commissaire, reprends ta place !
— Cet homme ment ! Hurla Pierrot. Ce testament me léguait entièrement la fortune de mon pauvre père et cet homme pour le détruire, n’a pas hésité à incendier la maison, jetant des victimes à la rue. Un bébé de trois ans a failli périr. Je l’ai sauvé ... ce qui m’a coûté un mois d’hôpital !
Ouvrant sa chemise, il montra sa poitrine portant les traces de ses récentes brûlures.
— Voilà les preuves de ce que je vous dis, monsieur le commissaire. Je vous répète que le marquis d’Evreux est un infâme bandit ! Poursuivit Pierrot avec énergie.
— Bon ! Répondit avec énervement le fonctionnaire.
— Il faut me croire, monsieur le commissaire ! S’écria Pierrot.
Le ton employé par le jeune garçon déplut fortement au commissaire de police qui appela un agent.
— Emmenez cet enfant et cette femme ! Gardez-le jusqu’à ce que j’aie pris une décision à leur sujet, ordonna-t-il furieux.
Ginette Flandier protesta avec violence. Pierrot essaya de la calmer.
— Pour confondre ce misérable immédiatement, il fallait des preuves ... et nous n’en possédons malheureusement pas !
— Tais-toi, petit ! Lui dit l’agent de police, en le tirant hors de la pièce. Prends garde si tu ne veux pas avoir de sérieux ennuis !
L’enfant ne s’émut nullement de cette observation et continua à réconforter l’obligeance concierge.
— Ne soyez pas inquiète, Madame, lui dit-il affectueusement, la vérité finira par éclater.
L’agent les conduisit dans une autre pièce où il les enferma.
Le marquis d’Evreux s’entretint encore quelques instants avec le commissaire, incontestablement impressionné par le nom et la fortune d’Anselme.
Un quart d’heure après, ce dernier était libre.
Il se fit servir un excellent repas arrosé de champagne. Il jubilait à la pensée de l’échec des accusations formulées contre lui par Pierrot et la concierge, convaincu que jamais ils n’arriveraient à faire la preuve de ce qu’ils avaient affirmé.
Et le marquis d’Evreux alla se coucher très satisfait.
( A SUIVRE LE 30 MAI )
