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CREANCE PRIVILÉGIÉE

28 Mai 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

                                                C R É A N C E P R I V I L É G I É E

Nouvelle par Lucien DESCAVES


CREANCE-PRIVILEGIEE--.jpegMonsieur Hochon, le grand distillateur de la rue Nationale, enfermé depuis le matin dans son bureau, relut la dernière lettre qu'il venait d'écrire, la mit sous enveloppe et posa dessus, en guise de presse-papier un revolver dont la crosse dessous comme un énorme point d'interrogationau bout de suprêmes volontés. Puis renversé dans son fauteuil circulaire, le vieillard irrémédiablement ruiné par le Krach foudroyant ou toue sa fortune s'abîmait, adressa au décor, aux choses que sa myopie embrassait depuis tant d'années, un regard démissionnaire.

Décor sordide et lépreux. Une correspondance commerciale, des traites et des factures échappées des cartons verts à poignée de cuivre, envahissaient la table, penchaient au mur, à ces crocs épointés, de chaque côté d'un calendrier au centre duquel éclatait de fraîcheur une chromolithographie allégorique pareille à une rose sur un démêloir.

Et c'était toute la fantaisie permise en ce lieu avec sur une étagère , six modèles de bouteilles prétentieuses érigeant, pour la publicité des produits que fabriquait l'industriel, les bustes transparents de Tiers, Gambetta, Carnot, Boulanger et Félix Faure.

Mais M. Hochon constata une absence parmi les objets familiers, en petit nombre, qui comparaissaient chaque jour devant lui. Il hésita un moment puis sonna un employé auquel il dit :

Priez M. Athanase de venir me parler.

Et il attendit le caissier, dans le soir funèbre dont les carreaux dépolis de la fenêtre hâtaient la tombée.

L'homme entra minable, voûté par le respect et l'assiduité. Il avait un porte-plume à l'oreille, un crayon aux doigts et des calculs interrompus se figeaient sur ses décolorées. La peur des reproches et des duretés habituelles faisait vaciller ses yeux ainsi que de courtes flammes dans un courant d'air. Il s'approcha de la table et toussa légèrement pour avertir de sa présence le patron qui restait immobile, le menton sur la poitrine. Alors M. Hochon releva la tête. Il considéra d'abord en silence l'employé fidèle qui restituait enfin le meuble manquant à l'aspect quotidien du bureau et le regret de quitter cela révélant tout à coup les délices de l'effusion au vieux cœur jusqu'à hermétiquement clos, M. Hochon prit pris entre les siennes les mains du caissier et s'écria ans un sanglot :

Adieu, mon ami ! La maison suspend ses paiements c'est la faillite. Je ne l'affronterai pas. Ah ! Plaignez-moi, je suis bien malheureux.

Si extraordinaire, si insolite était cette explosion de confiance et de sentiment, que l'autre en rougit fut une minute avant de se remettre. Une révolution analogue mais inverse, s'accomplissait en lui. C'était comme la détente d'un ressort trop longtemps comprimé. L'humble comptable acquéraitde l'indépendance et de la fierté, à mesure que le patron s'humiliait. En gardant les mains molles que celui-ci abandonnait doucement, sans colère, comme on morigène un enfant coupable.

Alors, je suis maintenant ton ami. Effondré tu daignes te tourner vers moi ! Tu me combles et je vais tâcher, par ma franchise de reconnaître l'honnêteté du procédé. Il y a donc une justice. J'en désespérais. Comme si tu pouvait qu'à ce prix, être complet autrement qu'à ce prix, incurable et égoïste ! Tu ne t'inquiète pas de ce que je vais devenir, moi qui ai vieilli à ton service, mais tu veux que je m’apitoie sur ton sort, parce qu'une catastrophe providentielle à vidé tes coffres et que tu vas être obligé à soixante ans de recommencer ta vie. Est-ce que je ne recommence pas la mienne tous les jours, moi depuis vingt cinq ans que je suis ici ? Est-ce que je ne la recommencerai pas jusqu'à mon heure dernière, sans relâche, dans la soumission et la médiocrité ? Pas une minute il ne t'es venu à l'idée de me ranger parmi les créanciers dont u établissais la liste. Pourtant j'en suis un, non le moins important et ma créance est privilégiée.

Une lamentation profonde sortit de la loque humaine maltraitée :

Je suis déshonoré !

ton déshonneur date de loin, reprit le caissier. Pleure vieux misérable ! C'est un arrêté de chagrin qui s'écoule. Car je me appelle tes yeux secs et la tranquillité avec laquelle devant moi, à cette table même, tu réglais les obsèques de 'l'admirable femme que tu as perdue. Cependant, c'était ta sauvegarde et sa bonté intercédait pour toi. Quand il y avait des malades chez nous, elle leur envoyait du vin, des remèdes. Elle embaumait la maison, purifiait son atmosphère de négoce et de lésine. Et nous n'avons pas même pu suive tous son convoi parce qu'il aurait fallu fermer les magasins et retarder des expéditions ! Je suis persuadé qu'elle est partie à jamais pour rompre dignement une association odieuse et ne pas collaborer davantage à ton œuvre de néant. De néant oui... Ta ladrerie n'avait pas même le soupçon d'excuse dont s'enveloppent comme d'un montant troué, les pères de l'avenir de leurs héritiers préoccupe. Des enfants, tu n'en voulus pas ; c'était une charge inutile, bonne pour les pauvres comme moi, d'une imprévoyance égale à leur dénuement. Tu amassais pour rien, pour le plaisir, pour la stérilité. Tu allais dans ton aberration jusqu'à t'enorgueillir des privations que tu t'imposais et que tu infligeais aux autres. Ton aisancede parvenu nous obligeait à chausser tes anciens sabots et à en renifler la paille. Mais de quoi te plains-tu lorsque cet argent, dont tu tremblais de jouir, est balayé comme une ordure ?

Quarante ans de travail et de probité... pleurnicha le vieillard, offrant son front dégarni à la fraîcheur d'une nouvelle averse.

Et l'employé en effet, transfiguré par une émotion sincère, la bouche pleine de paroles qu'il écoutait lui-même avec étonnement, poursuivit :

Tu mens, coquin ! Crois-tu que la probité consiste réellement à faire face aux échéances, à traquer le débiteur insolvable, à empoisonner la foule avec l'apéritif qui porte ton nom et à me compter exactement à la fin du mois, le douzième de mes appointements annuels, soit cent seize francs soixante dix centimes. De nous deux l'honnête homme c'est moi. Avec les quatre cent francs que tu me donnes, songe que j'ai élevé quatre enfants, secourut des parents âgés, traîné le poids d'un lourd ménage et traversé des épreuves inimaginables. Un jour pourtant que je sollicitais timidement une augmentation te souviens-tu de ta réponse : 'C'est à prendre où à laisser . Les demandes d'emploi affluent ici, et je réaliserais, en vous trouvant tout de suite un successeur, une économie de deux cent francs » Tu savais bien, bandit, que je resterais là à n'importe quelle conditions ; mais ce que tu ne peux plus ignorer, ce sont les tentations qui m'assaillaient en remuant ton argent, quand l'hiver frappait à ma porte, quand la maladie rentait chez moi par la cheminée sans feu, quand les petits étaient mal vêtus et quand le boucher refuser à ma femme le crédit. Néanmoins je n'eusse pas troqué mon existence comme la tienne. J'ai connu des joies qui te sont interdites, j'ai aimé et j'ai été aimé ; j'ai amassé, moi aussi, mais autre chose que du métal et du papier à vignette, des affections !

Honte de mes cheveux blancs !

Des mots ! Tu invoques tes cheveux blancs parce que tu te soucies des sinistres vieillards de ton espèce, lesquels seront sans merci pour toi, ne pardonneront pas à l'expérience des affaires qu'ils t'accordaient l'imprudent placement, cause de ton désastre. C'est leur opinion qui t'afflige, et tu souffres dans ta considération, comme un infirme dans le moignon de son membre amputé.

Je n'ai donc plus qu'une chose à faire ! Exhala l'industriel en étendant la main vers le revolver en évidence.

Mais le caissier plus prompt confisqua l'arme.

Ah ! Non... ce serait en vérité trop commode. Tu fus toujours laborieux, disais-tu. Eh bien ! Voilà une occasion de le prouver. Nous besognerons dans la vie et dans l'intelligence côte à côte. J'ai besoin de toi. A ton tour, tu me manquerais. Je m'estimerai plus heureux en te regardant. Tu seras un exemple que je citerai à mes enfants, une ruine que je leur ferai visiter, un épouvantail auquel je les accoutumerai afin qu'ils n'en aient plus peur. Rassure-toi, d'ailleurs. Tu peux compter sur la fin que tu t'étais préparée, et c'est tout de même un concierge, un étranger, un indifférent qui te fermera les yeux.

L'employé voulut se retirer mais le vieillard gémissant s'était dressé, s'accrochant à lui, lâche comme une femme à qui l'on reproche sur turpitudes, ses trahisons et qu'on injurie et qu'on bat.

Je vous remercie. Vous avez raison de me parler ainsi. Cela me fait du bien. Dites-moi encore que vous me méprisez !

Et le caissier céda, moins par pitié que pour empêcher au contraire, l'impuissant crocodile de se dérober, par une mort précipitée, aux légitimes rigueur du talion.

 

UN VIOLON FABRIQUÉ AVEC DES ALLUMETTES

On a vu des vieux militaires auxquels leur retraite donnait des loisirs, faire de la tapisserie ou du filet, ou encore pour occuper leurs mains inactives, de modestes fonctionnaires découper à la scie mécanique les objets les plus divers, étagères, cadres ajourés ou porte-cartes ; et pour racheter l'inutilité de ces menus travaux, ils s'efforçaient à quelque originalité.

Si ingénieux pourtant qu'ils s'y soient montrés, ils viennent d'être dépassés par un ouvrier tapissier de Munich, nommé Carl Wagner dont quelques journaux allemands signalent avec admiration le dernier chef-d’œuvre. Cet homme est en effet parvenu à force de patience à construire un violon avec des allumettes collées les unes contre les autres. Il ne lui reste plus qu'à construire un piano par le même procédé.

REVUE NOS LOISIRS DU 20 SEPTEMBRE 1908

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