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MOINEAUX SANS NID N° 26

9 Juin 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

26  –  L ' O N C L E

Valérie et Mireille passèrent la nuit à la villa. C’était la dernière ! Le lendemain, la malheureuse jeune femme serait expulsée de cette maison qui ne lui appartiendrait plus. Où irait-elle ?

Elle fit l’inventaire de ce qui lui restait ; quelques bijoux de peu de valeur et quelques centaines de francs. Tout le reste pris par la vile usurière qui vivait de la misère des autres.

— Que faire ? Comment faire vivre cette fillette à laquelle son cœur était maintenant si étroitement attaché ? Elle avait passé une nuit épouvantable d’insomnie, de larmes, de désespoir et de douleur. La rupture avec son père, le mépris de ses amis, la misère qui la menaçait, sa vie manquée, tout cela avait provoqué en elle une angoisse mortelle.

Et en même temps, qu’elle était ballottée dans ces terribles tourments, elle ne pouvait chasser de son souvenir le peintre Robert Montpellier… Etait-elle amoureuse elle aussi ?

Pourquoi ne parvenait-elle pas à l’oublier ? Peut-être était-elle délivrée du pouvoir hypnotique de l’un pour tomber sous celui de l’autre ? Mais non ! c’étaient deux choses tout à fait différentes !

Son amour pour Jean avait été une soumission, sans plaisir spirituel sans que l’esprit se complaise dans le souvenir de l’aimé… Maintenant ce n’était plus la même chose ; pensez à Robert lui donnait une sensation agréable, un peu comme si son âme plongeait dans un bain de nectar et comme si, enfin, elle respirait librement. Oui ! C’était cela l’amour !

Deux amours nouveaux accaparaient son âme ; celui qu’elle ressentait pour Mireille et celui que lui inspirait cet homme, qu’elle connaissait à peine. Et ces deux amours auraient pu la rendre heureuse si le passé ne s’était dressé devant eux pour s’opposer à son bonheur…

Mireille ne dormait plus, bien que l’aube ne fût point encore là. Elle se leva en entendant la jeune femme aller et venir dans la maison. La fillette était triste parce qu’elle pensait à Pierrot.

— Pourquoi t’es-tu levée si tôt, ma petite fille ? lui demanda Valérie.

L’enfant secoua la tête et soupira :

- Je ne peux pas dormir, je ne fais que penser à Pierrot. Pourquoi n’est-il pas venu me chercher ? Il doit lui être arrivé quelque chose de très grave !

— C’est vrai, admit la jeune femme ; la disparition de ce garçon commence à m’étonner, moi aussi.

— Si tu me laissais sortir de bonne heure, j’airais à sa recherche, proposa Mireille avec un peu de timidité.

Mais Valérie secoua la tête.

— Tu crois qu’il est facile de trouver quelqu’un dans Paris ? demanda-t-elle.

— Pour nous, oui, très facile, assura la fillette. Nous qui vivons dans la rue, nous nous connaissons tous… spécialement ceux de Pantin.

— Non, je ne veux pas te permettre de sortir, décida Valérie. J’ai peur que tu retombes au pouvoir de cette sorcière.

— C’est vrai, approuva l’enfant. A peine n’aurait-elle vue, qu’elle me remettrait le grappin dessus. Mais… ne doit-elle pas venir ici chercher l’argent que tu lui dois ?

— Qui te l’a dit ? 

— Je l’ai entendu ! Nous les gamins de la rue, nous entendons tout ! Ne crois pas que nous soyons comme les autres gamins, qui ne comprennent rien à rien !

— Et tu as compris tout ce qui m’est arrivé ? demanda encore Valérie, presque amusée, malgré sa détresse.

— Evidemment, je ne suis pas si bête. Tu dois de l’argent à madame Picquet et il faut que tu le lui rendes, ou elle prendra la maison, pour se payer. Je connais ça… Je l’ai vue faire tant de fois !

Valérie soupira et baissa la tête.

— C’est vrai, ma petite fille, murmura-t-elle. Elle va venir nous jeter dehors aujourd’hui parce que je ne peux pas payer.

Mimi resta songeuse, quelques instants, puis demanda :

— Tu lui doit beaucoup ?

— Une misère ; avec 800 000 francs, je serais libérée.

La petite ouvrit de grands yeux.

— Huit cent mille francs ! Une misère ? s’exclama-t-elle.

— Oui, chérie, répondit la jeune femme, en caressant sa joue. Je lui ai déjà donné beaucoup plus que ça ! C’est un vol ! Une escroquerie ! (Et elle ajouta) : Je ne sais pas ce qu’il adviendra de nous. Près de moi, tu souffriras peut-être plus de la faim que chez cette vieille mégère…

La petite haussa les épaules en un geste d’insouciance.

— Bah ! dit-elle, ne te préoccupe pas de ça. Quand Pierrot reviendra, lui et moi, nous gagnerons de quoi vivre.

Valérie la regarda surprise.

— Comment cela ? demanda-t-elle.

— Lui en vendant des journaux et moi des billets de loterie. Crois-moi sa rapporte !

— Vraiment ?

— Mais oui ! Il suffit d’avoir l’argent pour acheter les billets.

La fille de monsieur Labeille secoua la tête et déclara avec énergie :

— Je ne veux pas que tu retournes vivre dans la rue ! Je travaillerai moi et tout ira bien !

— Mais je crois que trouver du travail est une des choses les plus difficiles qui soient au monde fit observer l’enfant préoccupée.

— Pas tellement, pas tellement ! fit Valérie d’une voix basse.

— De plus, poursuivit Mireille, j’ai entendu dire par « Croquant » qu’on ne gagne rien en travaillant.

— Et lui, de quoi vit-il ?

— Il demande l’aumône et il trompe les gens, comme tant d’autres. Mais il n’y a personne comme lui ! Le moins qu’on lui donne chaque fois c’est 10 francs. J’ai travaillé souvent avec lui.

— Travaillé ! s’exclama Valérie, horrifiée.

— Oui ! Nous appelons ça « travailler » expliqua Mireille en baissant les yeux.

— Pauvre chérie ! soupira Valérie, en lui caressant les cheveux.

— Oui, j’ai beaucoup pleuré… mais tu ne me laisseras pas retourner avec cette vieille, n’est-ce pas ?

— On devra d’abord me tuer ! affirma la jeune femme.

— Comme tu es bonne ! murmura l’enfant, les yeux pleins de gratitude. (Puis) : Et si Pierrot vient ? demanda-t-elle encore.

— Pour lui aussi, je ferai tout ce que je pourrai. Je ne vous abandonnerai ni l’un ni l’autre.

— Je sais moi, ce que tu devrais faire, murmura l’enfant d’un air mystérieux.

— Et quoi donc, trésor ?

— Eh bien !... (Elle hésita un peu, regarda Valérie avec un sourire charmant et termina) : Tu devrais épouser monsieur Robert !

— Ce n’est pas possible ma petite, répondit la jeune femme avec un profond soupir de regret. Je ne me marierai ni avec lui, ni avec un autre.

— Allons donc ! Belle comme tu l’es ?

Quand il fit grand jour, Valérie dit à Mireille d’aller se réfugier dans la maison de Pierrot, pour que l’huissier ne la trouve pas quand il viendrait.

— Quoi qu’il arrive, ne bouge pas de là, lui recommanda-t-elle.

— Bien, petite mère, répondit la fillette en l’embrassant. Je vais voir si par hasard, mon petit frère est revenu.

Ce même matin, alors que l’aube pointait à peine, madame Picquet frappait à la porte d’une très vieille maison. Comme on ne répondait pas elle se mit à faire les cent pas sur le trottoir.

Non loin de là, une femme vendait des frites, dans une petite baraque. La vieille s’approcha, en acheta un cornet et se mit à les manger avidement. Puis elle demanda à la marchande :

— Avez-vous vu sortir Paul ?

— Oui, Madame, il est parti à la messe, comme tous les matins.

— Merci je vais attendre qu’il sorte.

— Il ne devrait pas tarder…

En effet, quelques instants plus tard, de l’église voisine, sortait un petit homme courbé, la tête couverte d’un chapeau de forme indéfinissable, enveloppée dans un long pardessus gris et portant de grosses chaussures noires.

Apercevant madame Picquet, il la salua d’une voix mielleuse.

— Que faites-vous par ici de si bonne heure ? demanda-t-il.

— J’ai besoin de vous parler, Paul répondit l’usurière. J’ai frappé à votre porte et personne ne m’a répondu.

— Vous savez bien que je sors très tôt… à l’aube. Eh bien ! Allons à la maison et vous me direz ce qui vous amène. Vous savez que j’ai toujours plaisir à vous être utile et à mettre à votre service mes modestes capacités.

Peu après, ils se trouvaient dans une pièce très pauvre, au centre de laquelle trônait une table bureau ; les murs étaient garnis de simples étagères couvertes de poussière et sur lesquelles s’empilaient des livraisons. Le local sentait le renfermé, la crasse et les souris !

Le petit homme enleva son pardessus et le suspendit à un clou. Il avait le visage maigre, le nez aquilin, la bouche mince et des yeux petits au regard pénétrant. Les deux personnages prirent un siège et Paul questionna :

— Eh bien ! Dites-moi maintenant ce qui vous amène.

— Je suis venue pour l’affaire de mademoiselle Labeille.

— Si ma mémoire est bonne, c’est aujourd’hui qu’elle devait être expulsée, constata Paul, dans les yeux duquel se glissait une lueur malicieuse comme si cette nouvelle lui était agréable.

— Oui, c’est exact.

— Je suppose qu’elle n’a pas pu payer les intérêts du semestre ?

— Votre supposition est juste.

— La pauvre fille se trouve dans une situation bien pénible. Que le Seigneur lui vienne en aide ! s’exclama hypocritement le petit homme. Je crois que voilà une affaire terminée. La maison devient votre propriété.

— L’affaire pourrait avoir une autre… une longue suite, soupira la mégère.

— Je vous écoute de toutes mes oreilles ! s’exclama Paul en rapprochant sa chaise de celle de son interlocutrice.

— C’est une longue histoire. Vous souvenez-vous de l’affaire de la veuve du comte de Saint Lazaire ?

Une vilaine affaire ! Dommage ! Tout était si bien arrangé ! La petite en notre pouvoir, la sage-femme prête à jurer si nécessaire. Mais ce maudit concierge soudoyé par la partie adverse, à tout raconté.

— C’est vraiment un miracle que nous n’ayons pas été inquiétés ! soupira la vieille usurière.

— Nous pouvons remercier Dieu de n’avoir perdu que notre argent dans cette histoire.

Madame Picquet fronça alors les sourcils et grogna d’une voix acide :

— A ce sujet, vous n’avez rien à dire, puisque la veuve vous a remboursé vos dépenses !

— Pas un centime ! protesta l’autre en s’agitant sur sa chaise. Pas un centime, ma chère amie !

D’un geste brusque, elle lui fit signe de se taire.

— Bien ! Bien ! N’en parlons plus !

— Mais, dites-moi, reprit Paul ! quel rapport y a-t-il entre mademoiselle Labeille et cette affaire-là.

— Je vais vous le dire. Vous rappelez-vous qui m’a apporté la petite ?

— C’est Jean. Il est aussi malin que canaille ! Je ne lui donne pas six mois pour être dans le pétrin !

— Il y est déjà ! assura l’Araigne.

— Poursuivons ! La chose commence à m’intéresser. La veuve, mademoiselle Valérie, Jean Marigny… qu’ont-ils de commun ?

— Ces jours-ci j’ai appris que Jean avait été l’amant de Valérie Labeille pendant de nombreuses années, continua madame Picquet.

— Oh ! Oh ! fit Paul – et un éclair passa dans ses yeux.

— Je ne sais pourquoi, je me suis mis en tête que Valérie Labeille est la mère de la petite.

Et Jean le père ? compléta l’homme, fort intéressé.

— Ni plus, ni moins !

Paul se gratta le menton, l’air préoccupé. Puis il s’informa :

— Quelle conclusion tirez-vous de cela, chère Madame ? Croyez-vous Jean capable de faire disparaître sa fille ?

— Pour de l’argent, il vendrait toute sa famille !

— Il est vrai que l’argent a beaucoup de pouvoir ! Mais, c’est une affaire trop grave… Et je ne crois pas que…

— Vous ne croyez pas… Vous ne croyez pas… répéta madame Picquet avec ironie. Allons, ne me racontez pas d’histoires ! Je vous connais trop ! Ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle « oncle Judas » !

— Vous êtes vraiment perspicace, ma chère, soupira Paul ; permettez-moi de vous le dire !... Voyons cette affaire peut-elle rapporter quelque argent ?

— Je n’ai besoin de vous qu’en tant que conseiller, fit sèchement la vieille.

— Expliquez-vous…

— Donc, selon vous qui êtes si malin, quel moyen croyez-vous qu’ait employé Jean pour tenir à la fois la mère et la petite ?

Paul réfléchir quelques instants, puis répondit :

— Il y en a plusieurs, mais ils sont tous trop faciles. Il doit jouer sur la situation sociale de la mère.

— Elle appartient à une bonne famille, et, comme c’est naturel elle veut cacher sa faute.

— Alors, le père prend la petite et la confie à quelqu’un qui l’élèvera. Privée de l’affection et des soins maternels, la petite avait de fortes chances de gagner le ciel en peu de temps. Mais… je ne vois toujours pas où vous voulez en venir…

— Aujourd’hui, cette femme est dans la misère, dit la vieille – Mais son père est immensément riche.

— La chose, alors se présente différemment. Le père, un jour ou l’autre est appelé à quitter ce bas monde. Donc cette dame ou cette demoiselle héritera.

— Vous avez un de ces flairs, oncle Judas ! s’écria madame Picquet d’un ton ironique.

Il eut un imperceptible sourire et se fit flatteur.

— Pas autant que vous mon amie… pas autant que vous !

— Bon, admettons que nous soyons de la même force et n’en parlons plus, coupa l’usurière.

— Vous avez la petite sous tutelle, n’est-ce pas ? demanda l’homme en la fixant de ses yeux perçants.

— Bien sûr ! Et j’aimerais que vous me disiez ce que je dois faire ern ce qui la concerne.

Paul réfléchit un instant, tout en portant son index à ses lèvres il conseilla :

— Surtout pas un mot de tout cela à quiconque ! Ayez confiance en Dieu ; il aura pitié de ce pauvre petit ange.

— Pensez-vous que je doive laisser encore un délai à la fille ?

L’homme secoua la tête négativement.

— Pas question ! répondit-il. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. La maison va êtes à vous… Vous avait fait une bonne affaire. Ce qui va vous inciter … j’espère à ne pas vous arrêter en si bon chemin…Ce que je ne m’explique pas, par exemple, c’est que cette jeune personne ne vous paye pas, alors qu’’lle à pour père un homme puissamment riche.

— Moi non plus, répondit-elle. Je me demande si son père ne se serait pas désintéressé d’elle.

— Ce doit être un homme d’honneur, un fidèle serviteur de Dieu.

— Ne me faites pas rire, Judas ! ou Paul comme vous préférerez.

— Paul Macaire, pour vous servir, madame Picquet.

— Monsieur Macaire vous êtes un fieffé coquin et vous n’avez pas besoin de jouer les hypocrites devant moi…

Il s’interrompit d’un geste et protesta :

— Permettez chère amie ! Cette appellation de coquin me paraît un peu forte. Je ne fais rien de mal ; je suis un fidèle agneau de Dieu. Les affaires dont je m’occupe se font toujours à l’avantage de quelqu’un ; moi, je ne garde que de quoi vivre, pauvrement et modestement.

— Oui, oui, vous êtes un saint homme, ricana-t-elle. Pardonnez-moi cette parole malheureuse et occupons-nous de ce qui nous intéresse. Il n’y a pas très longtemps, Jean Marigny est venu me demander de l’argent. Il veut épouser la jeune fille en question.

— Affaire nulle pour nous, alors, soupira Paul. Ce vaurien ne permettra à personne de mettre son nez dans les affaires de sa femme.

La vieille fit un geste évasif.

— On saura l’y obliger, assura-t-elle avec conviction ; avec ce qu’il a sur la conscience, il est très vulnérable.

— Pour nous résumer, quel est votre projet ?

— Me faire payer très cher une déclaration selon laquelle cette petite est la fille de la personne qui nous occupe.

— Vous pouvez le démontrer ? lui demanda Judas.

— Bien sûr.

— Et comment ?

— Je suis très prévoyante ! Quand Jean m’a confié cette enfant, je lui a fait signer un papier aux termes duquel il me livrait le bébé contre une certaine somme.

— Un tel document constitue la preuve d’un délit, aussi bien pour lui que pour vous, déclara oncle Judas, solennellement.

Un sourire indéfinissable apparut sur les lèvres minces de la mégère.

— Je ne pense pas m’en servir devant un tribunal, mais dans le privé. Et maintenant, Paul, quelle conduite dois-je tenir vis-à-vis de la mère, de l’enfant et du père ?

L’interpellé réfléchit quelques instants puis déclara :

— Je pense que vous devez vous arranger pour faire revenir cette petite auprès de sa mère… Vous voyez bien qu’en affaires, je ne pense qu’à rendre service.

— Vous agissez ainsi dans le seul but de faire du bien ?

Paul Macaire répondit :

— Pas tout à fait, mais j’espère y arriver un jour !

— Cessons ces plaisanteries ridicules ! Quand pouvez-vous avoir des renseignements sur ces trois personnes ? demanda la mégère les sourcils froncés.

— Revenez demain à la même heure.

L’usurière se leva en annonçant :

— Je vais donc commencer par m’occuper de cette dame.

Il l’accompagna jusqu’à la porte et la regarda s’éloigner. Puis il rentra chez lui et ouvrit un secrétaire dont il tira de nombreux papiers. Il y avait parmi eux un dossier consacré au père de Valérie et il se mit à l’étudier attentivement.

 

                                                                                                   ( A SUIVRE LE 12 JUIN)

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