MOINEAUX SANS NID N° 255
Robert, toujours revêtu d’un uniforme
allemand, demeura dans le bataillon ennemi.
Naturellement, il songeait au moment où il pourrait enfin s’évader pour rejoindre les lignes françaises, mais il lui fallait pour mettre ce projet à exécution, attendre une occasion favorable. Il n’ignorait pas que si sa supercherie était découverte, il serait immédiatement fusillé.
Il jouait la comédie à la perfection et personne ne concevait le moindre soupçon à son égard. Toutefois, désirant éviter tout danger, Montpellier ayant remarqué que le colonel commandant les armées du secteur avait placé » sur son bureau la photographie d’une très jolie femme, il vint le trouver, et après l’avoir salué avec la plus grande correction, il lui demanda :
— Excusez-moi, mon colonel, je me permets de vous demander de me confier cette photo quelques heures.
Ce dernier le dévisagea, stupéfait, puis répliqua sèchement :
— Je ne comprends ni admets une pareille demande de votre part. Sachez aussi que je ne me sépare jamais de ce portrait.
— Veuillez me pardonner, mon colonel ! Bredouilla Montpellier, simulant un grand embarras.
— Je désire connaître la raison pour laquelle vous m’avez posé une telle question ! Déclara avec autorité l’officier.
— Je suis un artiste, mon colonel, continua Robert en souriant, et je désire exécuter une toile en m’inspirant de ce pur visage.
Le colonel l’examina plus attentivement.
— Vous êtes artiste peintre ?
— Oui, mon colonel, répondit Montpellier, en s’inclinant.
— Ah ? Fit l’autre, peu convaincu.
— Mon colonel, cinq minutes me suffiront ! S’écria Robert en sortant un crayon et un carnet de sa poche.
Il examina attentivement le beau visage et en peu de temps, traça un dessin remarquable qui arracha un cri d’admiration de l’officier.
— Magnifique ! S’exclama-t-il.
— Mon colonel, il vous plaît ? Murmura Montpellier en souriant.
— Enormément ! Jamais je ne me serais imaginé que vous possédiez tant de talent !
— Alors, mon colonel, vous acceptez de me confier cette photo ? Ajouta Robert.
Le colonel la lui tendit en souriant.
— Vous me la rendrez lorsque votre travail sera terminé, et je suis certain que ce sera un véritable chef-d’œuvre !
En effet, Montpellier exécuta un portrait si parfait que lorsqu’il le remit à son supérieur, ce dernier, très emballé, lui serra chaleureusement la main.
— Vous êtes réellement un artiste ! Oui, un artiste d’un grand talent ! Acheva-t-il.
Puis il se plongea dans une telle contemplation du tableau qu’il en perdit la notion du temps.
— Pauvre Grefe ! Comme elle était belle ! Murmura-t-il en soupirant tristement. (Il se tourna soudain vers Montpellier et lui demanda) : Où avez-vous appris à peintre d’une si merveilleuse façon ?
— A Hambourg, mon colonel, s’empressa de répondre Montpellier
— Vous êtes extraordinaire, sergent, affirma le colonel.
— Je ne suis qu’un amateur, mon colonel, répondit modestement le jeune artiste.
— Certainement pas, protesta l’officier, que l’œuvre de Robert enthousiasmait. Vous êtes un peintre de valeur !
— Vous êtes trop indulgent, mon colonel !
— On ne peut nier l’évidence, répondit aimablement l’Allemand.
— Je vous remercie, mon colonel, reprit Robert et, après un rapide salut, il se dirigea vers la porte.
— Attendez ! Cria l’officier.
— A vos ordres, mon colonel, répondit Montpellier en se mettant au garde à vous.
— Quel est votre nom ?
— Fuchs ! Pour vous servir, mon colonel.
L’officier l’examina de la tête aux pieds avec la plus grande attention, puis poursuivit :
— Très bien, Fuchs, je vous garde à mon service, vous serez sous mes ordres et à mon entière disposition.
— J’en suis très honoré, mon colonel, répondit-il.
Un instant plus tard, Robert, au lieu de suivre les soldats qui partaient creuser des tranchées pour assurer leurs positions, paressait agréablement en attendant de trouver un moment opportun pour s’enfuir.
Il savait, hélas ! Que la région était entièrement occupée par les Allemands et le sort de Valérie l’angoissait tellement qu’il ne pouvait se décider à partir avant de savoir ce qu’était devenue la femme qu’il aimait.
Après avoir longuement réfléchi, il se dirigea vers le village, certain de ne courir aucun danger depuis qu’il jouissait de la sympathie et de la protection du colonel.
Ce comportement lui avait été sérieusement facilité du fait de sa parfaite connaissance de la langue allemande.
Arrivé au village, Montpellier s’achemina immédiatement vers la maison de Michel Labeille, qu’il trouva complètement abandonnée.
« Il n’est pas là ! S’étonna-t-il. Ca me parait étrange qu’il ait quitté sa fille ! »
Il pensa alors à se rendre à l’hôpital, où, sans doute, il trouverait Valérie, mais alors qu’il s’en allait, quelqu’un lui saisit le bras.
— Fuchs !
Robert tourna la tête et se trouva brusquement devant le sergent qu’il avait rencontré chez le cultivateur, et avec la complicité duquel il avait réussi à sortir de sa dramatique situation.
Le sous-officier était accompagné de nombreux camarades, et tous semblaient très éméchés.
— Tu es ici, aussi ! S’écria le sergent allemand, l’air ravi.
Comme Robert était doué d’une force peu commune, et que cette rencontre ne lui souriait guère, il serra avec force la main que lui tendait le sergent, et lui arracha un cri de douleur.
— Excuse-moi ! Je t’ai fait mal ?
— Non, non ! Ce n’est rien. Mais quelle force ! S’exclama l’autre avec admiration.
— Bah !
— Que fais-tu ici ?
— Je me promène, comme tu le vois, répondit Montpellier en souriant.
— Nous occupons toute la région ! Annonça fièrement le sergent.
— Je le sais.
— Et où es-tu ?
— Je suis sous les ordres directs du colonel du 88E d’infanterie, précisa Robert.
— Mes compliments, Fuchs !
— Et toi ? Demanda Montpellier.
— Je suis toujours au 68e et je te présente mes camarades du bataillon, avec lesquels j’ai décidé de m’amuser ce soir.
— Très bien, fit Robert avec indifférence.
— Tu penses, nous avons une permission jusqu’à minuit !
— Et qu’est-ce que vous allez faire pour vous distraire ? S’enquit en riant Montpellier.
— On n’a pas le choix, répondit l’autre. Nous allons faire le tour du village pour trouver quelque chose à boire ... Et comme dans le coin le vin est bon ...
— Vous en avez déjà trouvé ?
L’Allemand répondit par un gros rire satisfait :
— Oui, nous avons trouvé trois petites barriques dans une cave.
Robert fixa les visages rubiconds des hommes qui l’entouraient, et demanda avec une pointe d’ironie :
— Trois barriques ? Et il vous en reste encore ?
— Oui, la troisième n’a pas été entamés, mais elle sera vide dans un instant, répliqua le sergent en éclatant de rire.
— Je me demande quel plaisir vous pouvez trouver à boire de la sorte ! S’exclama Robert.
— Dis-nous, toi, ce que nous pouvons bien faire d’autre ? Répliqua l’Allemand. Et pourquoi ne te joindrais-tu pas à nous ?
— Je ne pense que cela me soit possible, répliqua Robert, nullement attiré par la perspective de suivre soldatesque.
— Allons ! Ne fais pas d’histoire !
— C’est que je dois ...
— Tu vas te joindre à nous ! S’écria le sergent.
— Nous ne te lâcherons pas comme ça ! Intervint un autre.
— Tu ne nous quitteras pas avant d’avoir goûté à notre vin ! Affirma un troisième.
Robert comprit qu’il lui était impossible de refuser, et plus malgré lui, il se vit contraint de répondre :
— D’accord, je resterai, mais pas toute la nuit.
— Et tu boiras avec nous !
— Naturellement, répondit Montpellier.
— Il te faudra danser et chanter avec nous, insista le sergent qui paraissait tenir énormément à la présence du jeune artiste.
— D’accord !
— Et si nous cherchions une femme ? Ajouta le sergent avec un clignement d’œil.
— Non pas ça ! Protesta énergiquement Montpellier.
— Comment ? Ca ne te plait pas ? Questionna le sergent, stupéfait.
— Je ne veux pas que l’on continue à penser que nous sommes des barbares, s’écria Robert.
— Oh ! Qu’est-ce que tu vas chercher ! Protesta le sergent.
— Que veux-tu ? Je suis ainsi ! Répondit Montpellier froidement.
— Enfin, ce n’est tout de même pas un crime que de boire un verre de vin et de rire avec nous ! reprit l’autre.
— Je ne dis pas le contraire, mais pour un empire vous ne me ferez pas manquer de respect à une femme. J’ai une mère et deux sœurs et ...
— Bon ! Bon ! Intervint un autre sous-officier. Changeons de conversation et allons plutôt chercher un jeu de cartes.
— Bravo ! Voilà une excellente idée ! Approuva un des soldats.
Quelques hommes s’éloignèrent pour essayer de découvrir une maison calme, où ils pourraient jouer aux cartes sans risquer d’être dérangés par d’autres camarades.
— Ca y est ! J’ai trouvé ce qu’il nous faut ! Cria l’un des sous-officiers, en revenant au bout de quelques minutes.
Robert ne put marquer de se troubler en remarquant que le groupe se dirigeait sans hésiter, vers la maison du père de Valérie.
« Mon Dieu ! Se dit-il angoisser, je ne puis les empêcher d’y entrer ! »
Il se rassura en constatant avec un soupir de soulagement qu’elle était vide. Sûrement Michel Labeille et son fidèle domestique avaient dû se réfugier dans un endroit moins passager que la place de l’église.
Pour n’éveiller aucun soupçon, le jeune artiste suivit ses nouveaux compagnons.
— N’abîmez rien ! Recommanda-t-il.
— Tu es vraiment bizarre. On dirait que cette maison t’appartient ! Observa le sergent.
Robert se mordit les lèvres et ajouta vivement.
— Elle ne m’appartient pas, bien sûr, mais elle peut nous être utile.
— Il a raison ! Intervint un autre.
Tous s’installèrent autour de la table et commencèrent à vider les bouteilles de vin qu’ils avaient achetées.
Robert en profita pour inspecter rapidement la maison, s’assurant que personne ne s’y cachait.
« Ils ont dû se réfugier à l’hôpital » se dit-il pensif.
— Eh ! Fuchs, où es-tu passé ? Cria l’un des hommes. Viens nous rejoindre !
Robert obéit et s’assit auprès d’eux.
— Me voici, dit-il l’air absent.
— Bois et grise-toi comme nous, reprit l’homme qui venait de l’appeler. Je te trouve plutôt morose, ajouta-t-il en éclatant de rire.
— D’accord ! Répondit Robert avec résignation.
— Il te faut une dizaine de verres pour atteindre notre euphorie, reprit le sous-officier.
— En tout cas, voici le premier de la série, dit un autre, en lui tendant un verre remplit de vin.
Robert le saisit, mais au lieu de le vider d’un seul trait, il l’avala lentement par petites gorgées.
— Il n’est pas mauvais ! Déclara-t-il, en posant le verre vide sur la toile cirée recouvrant la grande table ronde.
— Ah ! Il te plait ? Demanda l’homme l’air ravi.
— Certes !
— Tu vois !
— Je ne puis dire qu’il soit extraordinaire, murmura Montpellier en haussant les épaules, mais il a un goût très agréable.
— Et que dites-vous de ceci ! S’exclama un sergent en déposant un gros jambon fumé et trois appétissants saucissons sur la table.
Un cri de joie accueillit ces provisions.
— Où as-tu découvert ces victuailles ? Demanda l’un des hommes.
— Dans une boutique derrière l’église, répondit le sergent ;
— Y a-t-il encore de bonnes choses là-bas ? Questionna l’autre.
— Non ! Ils n’ont plus que des légumes secs.
— Ils peuvent les garder ! S’écria le même en éclatant d’un gros rire.
— Pour commencer, conclut un troisième, nous allons partager tout ça !
— En très peu de temps, le jambon, les saucissons furent partagés et les hommes les dévorèrent comme de véritables chiens affamés.
Robert, pour sa part, goûta du bout des lèvres à une tranche de jambon.
Les verres ne cessèrent de se remplir et la bonne humeur régna bientôt dans la paisible maison de Michel Labeille. Quelques hommes peu habitués aux vins généreux de ce beau coin de France, s’endormirent sur leurs chaises.
Robert que cette allégresse ulcérait, se demandait comment parvenir à quitter ses hommes grossiers et ivres, mais une sorte d’obscur et sombre pressentiment dont il n’arrivait pas à s’expliquer la raison, le clouait littéralement sur place.
Soudain, l’un des hommes sortit un jeu de cartes de la poche de sa vareuse.
— Une partie pour trois marks ! S’écria-t-il.
— Moi, je joue la solde du mois ! Dit un autre, en donnant un grand coup de poing sur la table.
— Alors, on commence ! Questionna un troisième.
Quelques secondes après, la partie s’engageait et l’argent, placé au centre de la table, eut vite fait de disparaître.
— Et maintenant que joue-t-on ? Dit un joueur, je n’ai plus un seul sou en poche.
— Ni moi !
— Ni moi !
— Je te joue ma fiancée, proposa le sergent à Robert.
— Ah ! Tu es fiancé ? Demanda le jeune artiste avec indifférence.
— Oui et avec une fille merveilleuse ! Répondit fièrement l’Allemand.
— Moi, je ne suis pas fiancé, trancha Robert agacé.
— Ca ne fait rien ! Jouons celle qui le deviendra un jour, insista l’autre en éclatant de rire.
— Bon ! Plaisanta Montpellier dès demain, je me mettrai à la recherche d’une fiancée !
— Tu consens à la jouer ?
— Pourquoi pas ? Répondit Robert.
— Parfait !
L’Allemand commença à donner les cartes.
Le peintre eut un as et le sergent une reine.
— C’est une belle partie ! S’exclama un soldat.
— Ecoute, mon vieux, dit le sergent en se penchant vers Montpellier. Je te promets que si je perds, tu auras ma fiancée !
— Mais moi, je ne pourrai te donner la mienne pour la bonne raison que je n’en ai pas !
— Eh bien ! Tu tâcheras d’en trouver une !
— Bon ! Bon ! Coupa Robert, agacé par ces propos.
— Tâche surtout de ne pas en choisir une qui ait cent ans ! Recommanda le sous-officier.
Un éclat de rire général accueillit ces paroles.
Montpellier hocha la tête.
— Entendu, répondit-il en riant, je m’efforcerai de découvrir la plus belle fille du monde. Es-tu satisfait, maintenant ?
— Oui ! Jouons ! dit alors le sergent.
Il servit les cartes et après quelques instants l’Allemand retourna l’as de carreau.
— J’ai gagné ta fiancée ! Annonça-t-il tout joyeux à Robert.
— Tu en as de la chance ! Railla Montpellier. Tu l’auras demain !
— Je la veux tout de suite, protesta l’autre.
— Crois-tu que je la cache dans ma poche ! Répondit Montpellier.
— Va au village et tu finiras bien par en trouver une. Je t’attends poursuivit le sergent avec l’entêtement si particulier aux ivrognes.
— Tu sais bien que ce village a été entièrement évacué ! Fit observer Robert en soupirant.
— Je suis sûr que tu sauras en dénicher une. Va la chercher.
— Bon ! Je vais y aller, répliqua Robert pour avoir la paix.
A cet instant précis, une femme apparut sur le seuil de la porte.
Une clameur d’enthousiasme l’accueillie.
Cette femme était Valérie Labeille dont la merveilleuse beauté coupa le souffle à tous ces hommes, tandis que la malheureuse demeurait pétrifiée à la vue de cette scène inattendue.
— La voilà ! S’exclama d’une voix tonitruante l’un des assistants.
— Voilà ta fiancée, Fuchs, s’écria le sergent en se tournant vers Montpellier. Tu dois me la céder.
Robert de son côté, était encore plus décontenancé que la pauvre Valérie.
Elle était là devant lui.
L’infortunée jeune femme venait chercher refuge auprès de son père étant forcée de quitte l’hôpital dont les allemands lui avaient interdit l’entrée !
Les yeux remplis d’épouvante, elle porta une main à sa bouche pour étouffer un cri d’effroi qui montait à ses lèvres.
— Mon Dieu ! Murmura-t-elle en dévisageant atterrée cette soldatesque.
— Bonjour belle dame ! Lui cria un sergent ;
— La belle fille ! S’exclama un autre.
Valérie était tellement terrorisé qu’elle ne parvenait pas à faire un geste et qu’elle avait l’impression que sa langue était collée à son palais.
Robert en proie à la même angoisse, ne pouvait détacher ses yeux de Valérie.
La jeune femme ne l’avait pas remarqué car portant l’uniforme ennemi, il lui avait parus semblable à tous les soldats qui remplissait la maison de son père.
Le sergent répétait.
— J’ai gagné ta fiancée ! J’ai gagné ta fiancée !
— Qu’est-ce que tu dis ! Bredouilla robert, en sursautant brusquement.
— J’ai gagné ta fiancé et la voilà ! S’exclama l’autre en éclatant de rire.
— Cette femme n’est pas ma fiancée ! Protesta énergiquement Montpellier qui s’était complètement ressaisi.
— Mais ... commença l’Allemand agressif.
— Je te répète que cette femme n’est pas fiancée avec moi, trancha Robert sèchement, et que je n’ai nullement l’intention de me marier.
— Je te dis que je l’ai gagnée ! S’entêta l’autre.
— Puisque je te répète que cette femme ne m’est rien ! S’efforça d’expliquer Montpellier, commençant à craindre pour la sécurité de la jeune femme.
— N’as-tu pas encore compris qu’il te dit qu’il n’est pas fiancé avec elle ! Intervint un sergent allemand.
— Tu vois ? S’exclama Robert, ravi par cette intervention inespérée.
— Je n’ai pas fini, reprit le nouvel interlocuteur. Si cette femme ne t’appartient pas alors, elle nous appartient à tous !
Robert sursauta à cette réponse, rouge d’indignation.
— Non ! Personne ne touchera à elle ! Hurla-t-il hors de lui, en sortant son revolver.
Valérie reconnut Robert Montpellier.
— Robert ! Murmura-t-elle.
— Vite, pars ! Lui souffla-t-il et cours à l’hôpital.
Epouvantée et bouleversée, la malheureuse était incapable de bouger. Et puis, il lui était désagréable de laisser Robert seul au milieu de cette soldatesque déchaînée.
— Je ne sortirai pas sans toi, répondit-elle.
Un des hommes s’avança vers eux, menaçant.
— Personne ne partira d’ici, hurla-t-il. Nous allons jouer cette femme aux cartes.
Robert faillit l’abattre d’un coup de revolver, mais il se domina en songeant aux terribles conséquences d’un tel acte ; d’un bond, il rejoignit Valérie.
— Ne crains rien ma chérie, murmura-t-il d’une voix à peine perceptible, personne ne touchera à un seul de tes cheveux
— Approche, Fuchs ! Cria le sous-officier. Viens jouer avec nous. Si la chance te sourit, alors c’est toi qui auras cette femme !
Il commença à distribuer les cartes.
Robert haletait.
Lorsqu’il regarda la première carte qui lui avait été jetée (chaque homme en reçut deux) il sentit son cœur chavirer et lança un regard rempli d’angoisse à Valérie, qui, toujours immobile devant la porte assistait, livide, à cette scène hallucinante.
Un bout de carton pouvait sauver celle qu’il aimait.
De son côté, du plus profond de son cœur, la malheureuse adressait au Ciel sa prière la plus fervente.
L’homme pendant ce temps, continuait à distribuer les cartes.
Soudain, Montpellier poussa une sorte de rugissement plein d’une joie indicible et sauvage. Il abattit sur la table l’as de carreaux.
— Cette femme m’appartient ! Hurla-t-il.
— Certainement, et tu as beaucoup de chance ! S’écrièrent tous les autres.
Un bref silence suivit que rompit le sergent qui, le premier, avait joué aux cartes avec Robert.
— Non ! Cette femme est à moi !
Robert vint vers lui, rouge de colère.
— Cette femme n’est ni à toi ni à moi, trancha-t-il d’une voix tonnante. Elle est une femme libre et je suis prêt à l’accompagner là ou elle le désire !
— Si je te le permets ! Ricana l’Allemand tremblant de rage.
— Toi ? Répliqua Montpellier avec défi.
— Parfaitement ! Hurla l’autre, essayant de sortir son revolver de son étui.
Mais Montpellier ne lui en laissa pas le temps.
— Prends garde ! Menaça-t-il.
Une dizaine de soldats s’interposèrent entre les deux adversaires.
— Vous êtes complètement fous, fit l’un d’eux. Si vous avez envie de vous battre, faites-le mais à coups de poings !
— Il a raison, approuva énergiquement un autre.
— Remettez-moi vos armes ! Ordonna un troisième.
Les deux hommes obéirent tandis que leurs compagnons poussaient la table dans un coin de la pièce, pour laisser l’espace nécessaire au combat.
L’Allemand tel un bolide, s’élança sur Montpellier.
Ce dernier l’attendait de pied ferme et le repoussa sous une telle force que l’assaillant trébucha et tomba sur le sol qu’il heurta violemment de la tête.
Montpellier s’était remis en garde mais l’homme ne bougeait pas et tous les assistants eurent la même pensée inquiétante ; s’était-il blessé grièvement en tombant ?
( A SUIVRE LE 30 AVRIL )
