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MOINEAUX SANS NID N° 252

18 Avril 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-252--.jpegHuit jours après cet entretien entre Alice d’Evreux et Adolphe Perjol, le tableau de robert Montpellier fut exposé dans une des plus célèbres galeries de peinture de Monte-Carlo.

Le jeune peintre avait interprété le portrait qu’il avait fait d’Alice d’ Evreux à la manière de Goya.

En raison de la guerre, même dans la Principauté, l’atmosphère était lourde. Malgré cela de très nombreuses personnes assistèrent au vernissage de cette belle toile.

— Quelle œuvre admirable ! Disait l’un.

— Vous voulez dire qu’il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre, affirmait un autre avec enthousiasme.

Les gens défilaient continuellement devant le tableau que le propriétaire de la galerie avait placé très en évidence au milieu de la salle, frappé lui-même par la qualité incontestable de ce portrait.

— Le peintre qui a exécuté ce tableau est un très grand artiste ! S’exclamait une élégante admiratrice.

D’autres s’extasiaient devant le modèle.

— Quelle jolie femme !

— Elle est d’une beauté incomparable, surenchérissait un jeune homme au type anglo-saxon, ne pouvant plus détacher ses yeux du ravissant modèle parfaitement interprété par Robert Montpellier.

— Robert Montpellier ? Lisait une jeune femme, en s’approchant du carton épinglé sous le cadre.

— C’est la première fois que je vois ce nom, déclarait son compagnon, mais on ne peut pas nier la valeur de ce garçon !

Le nom de Robert Montpellier courait sur toutes les lèvres, alors que le jeune homme, ignorant son succès, se battait courageusement pour défendre sa patrie.

Un matin, dix jours après le vernissage de son portrait, Alise lisait les journaux dans sa chambre, lorsqu’on vint la prévenir qu’un Anglais désirait la voir.

La sœur du marquis d’Evreux lut la carte apportée par sa femme de chambre.

Lord Jim Master, lut-elle à haute voix.

— Que dois-je répondre, Mademoiselle ? Interrogea la domestique voyant que le silence de sa maîtresse se prolongeait.

— Faites entrer ! Décida Alice d’une voix lasse.

Quelques minutes après, le visiteur pénétrait dans le salon de l’élégant appartement que mademoiselle d’Evreux occupait à l’hôtel Négresco.

L’Anglais s’arrêta sur le seuil de la porte, saisi par la beauté d’Alice.

— Mademoiselle, dit-il en s’inclinant très bas devant la jeune femme après l’avoir enveloppée d’un regard plein d’admiration, je vous remercie infiniment d’avoir bien vouloir me recevoir.

— Asseyez-vous, Monsieur, répondit aimablement la sœur du marquis d’Evreux.

Le nouveau venu obéit et continua à la fixer silencieusement, tandis qu’elle s’installait en face de lui.

— Monsieur ? Commença-t-elle voyant qu’il ne se décidait pas à parler, je vous écoute.

Il sourit et s’empressa d’ajouter très courtoisement.

— Je vous demande encore une fois de m’excuser, Mademoiselle.

— Je vous en prie. Alors, Monsieur ?

— Voici la raison de ma visite, Mademoiselle, reprit le curieux visiteur. Hier, je suis allé voir la fameuse toile de monsieur Montpellier. J’en suis resté émerveillé.

— Oui, c’est une très belle œuvre ! Répliqua Alice avec une évidente satisfaction.

L’Anglais l’approuva d’un signe de la tête et ajouta :

— Je sais que ce tableau vous appartient, Mademoiselle et je viens vous demander de me le vendre.

Alice sourit à cette proposition.

— Je regrette beaucoup Monsieur, fit Alice avec son plus gracieux sourire, mais il n’est pas à vendre.

Le visiteur insista doucement :

— Même si je vous en offrais vingt cinq mille livres sterling ?

— Je ne le céderai même pas pour le double de ce chiffre, Monsieur, déclara fermement Alice.

La stupeur et la déception de l’Anglais s’accrurent. Après un court silence, il demanda :

— Vous semblez tenir beaucoup au tableau, Mademoiselle, remarqua l’Anglais.

— C’est juste, Monsieur.

Les deux jeunes gens se regardèrent quelques secondes, puis lord Master, reprit hésitant :

— Et si j’insistais, Mademoiselle ?

— J’en serais navrée pour vous, Monsieur, mais je ne pourrais vous répondre différemment, déclara Alice.

L’Anglais ne se découragea pas.

— Je ne vous cache pas que je suis très déçu de ne pouvoir acquérir cette toile, Mademoiselle. Et puisque c’est impossible, je vous prie de me donner l’adresse de l’artiste.

Alice hocha tristement sa jolie tête.

— Décidément, Monsieur, vous n’avez pas de chance, répondit-elle.

— Je ne comprends pas ! Dit-il très étonner.

— Je veux dire, Monsieur, que pour cela également, il m’est impossible de vous satisfaire.

— Comment, vous ignorez où habite l’auteur de cette œuvre ? s’écria lord Master, au comble de la surprise.

— Bien que mon ignorance puisse, je l’admets, vous semblez extraordinaire, c’est pourtant la vérité, Monsieur.

La plus vive contrariété apparut sur le visage de l’Anglais qui ajouta :

— Peut-être alors pourriez-vous me dire où je pourrais joindre le modèle de ce merveilleux portrait, Mademoiselle ?

— C’est que ... murmura Alice, en rougissant violemment.

— Vous l’ignorez aussi ?

La jeune femme sourit, puis répondit tout bas :

— Vous vous trouvez en ce moment, Monsieur, devant le modèle de monsieur Robert Montpellier. Vous pouvez me dire en quoi je puis vous être utile ?

Le jeune homme l’enveloppa d’un regard surpris et murmura comme s’il se parlait à lui-même :

— Ainsi, vous ... vous êtes ce modèle ! Je vous ... (Il s’interrompit brusquement, puis reprit d’une voix hésitante) : Je voudrais ... je ne sais comment m’exprimer ...

— Parlez franchement, Monsieur, fit Alice avec douceur.

L’Anglais poussa alors un grand soupir, se tut de nouveau, puis murmura si bas qu’elle devina plutôt qu’elle n’entendit ce qu’il disait :

— Hier, Mademoiselle, je me suis donc rendu à cette grande galerie pour admirer l’œuvre de Robert Montpellier ... et je regrette vivement ce que j’ai fait !

— Vous regrettez ? Répéta Alice, stupéfaite. Mais pourquoi ?

— Parce que depuis hier, je ne puis plus trouver un seul instant de paix, expliqua l’étrange visiteur.

— J’en suis fâchée pour vous, murmura Alice d’une voix légèrement teintée d’ironie.

— Voyez-vous, Mademoiselle, poursuivit lord Master avec chaleur, malgré mon aspect, je suis loin d’avoir le tempérament flegmatique particulier à ceux de mon pays !

— J’avoue, Monsieur, que je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire, déclara mademoiselle d’Evreux.

— Je ... je me suis follement épris de ce portrait, avoua soudain lord Master, et plus encore du merveilleux modèle qui l’a inspiré, acheva-t-il dans un souffle.

Stupéfaite, Alice garda le silence.

— Mademoiselle ! Poursuivit le curieux personnage. Je possède une immense fortune, de nombreuses terres et je suis célibataire.

— Je ... Je vous félicite, répliqua-t-elle, très gênée, ne sachant que répondre.

— Pour acquérir cette toile, j’étais disposé à vous verser vingt cinq mille livres, Mademoiselle, confirma l’Anglais, je suis décidé à dépenser une bien plus grosse somme pour plaire au modèle !

Alice éclata de rire à ces mots.

— N’insistez pas, Monsieur, déclara-t-elle ironiquement.

Le jeune homme sursauta, puis la dévisageant stupéfait, demanda :

— Qu’exigez-vous, Mademoiselle ?

— Il y a des choses, Monsieur, que l’on ne peut pas payer, même avec tout l’or de la terre, répondit la jeune femme d’un ton méprisant.

L’Anglais garda le silence, puis s’inclina très bas devant elle, en ajoutant d’une voix mal assurée :

— Excusez-moi, Mademoiselle. Je crois que je me suis très mal exprimé. Naturellement, je n’ai pas songé un instant à agir comme le faisaient les anciens sultans turcs pour s’offrir de belles filles !

Alice le fixa, amusée et intriguée à la fois, se demandant où voulait en venir son déconcertant et original visiteur.

— Non ! Certes, Mademoiselle, je n’ai pas voulu vous dire que je désirais une chose pareille ... je tiens à vous offrir mon nom, mon amour et ma fortune, poursuivit lord Jim Master, ému comme un collégien.

La sœur du marquis parut stupéfaite.

— Monsieur ! Bredouilla-t-elle, troublée.

L’Anglais reprit avec le plus grand calme.

— Je vous demande de ‘m’autoriser à revenir dans huit jours pour connaître votre réponse et vous donner ainsi le temps de réfléchir. J’ai le grand honneur de vous saluer.

Très flegmatique, il s’inclina devant Alice et s’éloigna avant qu’elle ne fût revenue de sa stupeur.

« Evidemment, se dit-elle, abasourdie, cet homme est immensément riche et il est pair d’Angleterre, ce qui est flatteur ! Ainsi, je n’aurais rien à redouter de l’avenir si, un jour, Pierrot réussissait à récupérer son bien ...

« Et Robert ? »

Le souvenir du jeune artiste s’imposa cruellement et intensément à sa mémoire. Mais Robert Montpellier était amoureux de Valérie Labeille qui méprisait son amour !...

De plus, le jeune homme et sa bien-aimée étaient introuvables !

Qui sait si ces deux êtres ne se cachaient pas ensemble dans un coin ignoré, alors qu’elle continuait à se torturer en pensant à lui !

Non ! Il fallait absolument arracher cette funeste passion de son âme. Il devenait ridicule et dangereux de se consumer de la sorte pour un homme qui ne ressentait que de l’indifférence pour elle ... sinon du mépris !

— Je suis une idiote ! S’exclama-t-elle tout haut, de ne pas profiter davantage de la vie !

Elle appela sa femme de chambre et lui ordonna d’aller chercher un taxi. Quelques minutes plus tard accompagnée de sa fidèle Louise elle faisait une longue promenade dans la belle campagne environnante.

De retour à Monte-Carlo, elle renvoya sa femme de chambre et erra dans les rues de la Principauté, s’arrêtant devant les somptueuses boutiques. Puis un peu suffoquée par l’air pur et vivifiant de la Méditerranée, auquel elle n’était pas habituée, elle s’assit à la terrasse d’un grand café.

— Quelle merveilleuse journée, n’est-ce pas, Mademoiselle ? Murmura une voix derrière elle.

Alice sursauta et se retourna vivement, reconnaissant lord Master installé à la table voisine.

— Vous ? S’exclama-t-elle, en lui souriant gracieusement.

— Oui, pour mon plus grand bonheur, répondit galamment le jeune anglais en s’inclinant devant la jeune femme.

— M’auriez-vous suivie, par hasard ? Questionna-t-elle légèrement intriguée par cette rencontre.

Un sourire éclaira le visage fermé de son interlocuteur.

— Désormais, Mademoiselle, déclara-t-il avec chaleur, je vous suivrai partout comme votre ombre !

— Vous tenez à moi à ce point ? S’enquit-elle avec une pointe de coquetterie.

— Plus qu’à ma propre vie ! Affirma lord Master avec élan.

Alice répliqua toujours très amusée :

— En tout cas, Monsieur, je ne vous donnerai pas ma réponse avant huit jours !

Le jeune homme s’inclina.

— Et moi, Mademoiselle, je vous promets de ne pas la solliciter avant cette date !

— Nous voilà entièrement d’accord ! S’exclama avec soulagement la sœur du marquis d’Evreux.

La jeune femme permit alors à lord Master de s’asseoir à sa table e t tous deux bavardèrent joyeusement.

— Mademoiselle ! Reprit soudain l’Anglais, je vous supplie de réfléchir sérieusement à la réponse que vous me ferez. Je vous préviens que si elle m’était défavorable, je m’engagerais dans l’armée et demanderais à partir en première ligne.

Interdite, Alice le fixa quelques instants, se demandant s’il parlait sérieusement.

— J’ai oublié de vous dire, Mademoiselle, reprit le jeune étranger, que je suis venu en France pour passer en compagnie de mon frère mobilisé les deux jours de permission qui lui ont été accordés pour le récompenser d’une décoration méritée par sa conduite héroïque.

Alice ne sut que répondre.

Tous deux se turent, admirant la mer qui ondoyait sous le soleil, telle une immense nappe d’or sous un ciel d’un bleu intense.

— Dans huit jours, murmura doucement le jeune homme, j’aurai l’honneur de venir vous retrouver, Mademoiselle, pour éprouver la plus grande joie de ma vie ou la déception la plus atroce.

Alice lui sourit avec grâce.

— D’ores et déjà, cher Monsieur, je puis vous affirmer que vous ne souffrirez pas !

Une lueur de bonheur dansa dans les yeux gros et froids de l’Anglais.

— Mademoiselle ! S’exclama-t-il, bouleversé.

— Soyez rassuré ! Acheva-t-elle avec un rire clair et cristallin.

Le beau visage de l’étranger, ordinairement si froid, refléta une immense douceur. Il saisit la main de la jeune femme qu’il pressa avec émotion entre les siennes, tandis qu’une sensation de bonheur inexplicable se glissait dans le cœur d’Alice d’Evreux, lui faisant tout d’un coup réaliser que la vie pouvait encore lui offrir de grandes joies et de merveilleuses satisfactions ...

 

( A SUIVRE LE 21 AVRIL )

 

 

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