SUR LA ROUTE
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SUR LA ROUTE
Nouvelle dramatique par Maurice LEVEL
Le chemineau s'était assis au bord du chemin.
Depuis deux jours il marchait à l'aventure sous le lourd soleil, se reposait la nuit à l'abri d'une mule et reprenait dès l'aube a course vagabonde. Sur le seuil;des maisons rien qu'à voir sa mine sauvage sa barbe inculte et les loques qui le couvraient les femmes appelaient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs, lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes besognes, on le repoussait durement. La tête un peu plus basse et le bâton traînant il repartait résigné. Mais, quand ayant quelques pas, il était sûr qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main il essuyait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.
A cette heure, pourtant une révolte lui venait, la révolte qui monte des ventres affamés, et des mots malgré lui, échappaient de ses lèvres.
— C'est pas juste !... Il n'y a pas de bon Dieu !...
il leva sa trique en mâchant un juron ; mais comme elle heurtait le sol, il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.
Il se leva, cherchant dans la poussière.
— Ça c'est de la chance !...
Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de ramasser. Il la faisait sauter n'osant croire à pareille aubaine.
— Un louis !... Un vrai !.. Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu un ! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif et dormir dans un lit !... Avec ça en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout doucement jusqu'à la ville... Là, je me débrouillerai toujours...
il réfléchit :
— Cet argent n'est pas à moi !... Si quelqu'un m'avait vu ?
Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul bien seul sur la route.
Loin, vers la droite par-dessus l'or des blés, un village semblait faire le gros dos à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de chaume et le clocher pointu. Gaiement à travers champs, faisant chanter sur son passage les longs épis qui le frôlaient, il se mit en marche.
Devant une auberge, il s'arrêta :
— Salut la compagnie !...
La patronne barrait la porte et demanda :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Je voudrais manger.
— Nous n'avons point de reste... Passez votre chemin.
Il cligna de l’œil :
— Oh !... Je ne demande point la charité ! Je paie !
Il fit sauter le louis dans sa main. Étonnée de voir de l'or entre les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea :
— D'où que vous tenez ça ?
— Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie ?
— Eh bien ! Moi, je ne veux pas vous vende à manger !
Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis il remit sa pièce d'or dans sa poche, haussa les épaules et s'en alla.
L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.
— Encore un qu'aurait fait un mauvais coup par là.
Un client arrivait. On lui conta l'aventure l'exagérant déjà :
— Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un louis.
— Ce n'est pas naturel.
— Il en faisait sonner d'autres dans ses poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, à ça va ?
En cinq minutes il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient de loin et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait sans comprendre, des figures qui le dévisageaient.
Tout autre jour, il en eût pris; ombrage ; mais, ayant de l'argent, il ne sen préoccupait guère.
La boulangère, dans sa boutique, rageait des pains, de gros pains bis, à la croûte croquante et rousse.
— Bonjour la patronne. Il me faudrait une miche.
— Passez votre chemin.
— Oh ! On n'est guère confiant dans votre pays ! Ce n'est pas parce qu'on n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.
Il tendit son louis.
— Puisqu'on vous dit de passer votre chemin !
Il demeura le bras tendu, bouche bée.
— Ah ! Vous ne le voulez pas ?... Vous...
Il hocha la tête, murmura « Imbécile » et partit.
Partout chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse.
Il se demandait : « Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de quoi payer ? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne ?... »
il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les mettes de tabac, au fond de sa poche.
Le soir vint. Il n’avait pas encore mangé. Il avait repris la grande route, et tout en marchant, réfléchissait :
— Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi !
Peu à peu, cependant, il commençait comprendre.
— Non, je n'ai pas une tête a avoir un louis. De l'or entre les mains d'un traîne-misère comme moi, cela semble louche. On se demande d'où je le tiens. On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un passant au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la faim !
Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme s'avancer vers lui. Il allait lui aussi, d'un pas traînant courbant l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa tête, et sa barbe inculte, toute grise de poussière faisait mieux ressortir le hâle de son visage.
Les deux vagabonds s'arrêtèrent et comme si tous ceux qui souffrent se connaissaient, se tendirent la main.
— Où vas-tu ainsi, compagnon ? Dit l'homme au louis.
— Je tâche de gagner le village là-bas, pour y passer la nuit. Faisons-nous la route ensemble ?
— Non. Je vais à l'opposé. Et même si j'ai un conseil à te donner, c'est de rebrousser chemin. On n'est guère accueillant aux chemineaux, là-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher.
— Baste ! Avec de l'argent.
— Même avec de l'argent.
Il allait dire « surtout » Il se tut. L'autre reprit.
— Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais sitôt qu'on leur montre ça...
il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire.
— Ce n'est pas beaucoup pourtant. Dix-sept sous ! Mais ça me tiendra bien trois jours !
Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait :
— Avec dix sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs ! Lui, trouveras du pain, une botte de paille pour reposer sa tête.
Une idée lui vint :
— Écoute, donne-moi quelque chose.
Tout de suite, l'autre avait fermé la main sur ses sous.
— Je ne peux pas, dame ! J'ai juste de quoi gagner la ville... et encore !
— tu n'as pas de pain ?
L'autre serra a besace et dit :
— Non... Au revoir.
Il fit un pas. Le chemineau le retint.
— Tu ne va pas d'en aller comme ça, et me laisser crever sur place.
— Je n'ai rien.
— Mais si tu as des sous !... Voyons... on est des frères de route...
— Je ne peux pas... je viens te l'expliquer... Chemin faisant tu pourras travailler.
La faim, l'horrible faim, tenaillait le ventre du vagabond, glissant en lui comme une étrange ivresse.
— Écoute un peu. Je te les achète tes sous oui, et je te les paie bien. Je t'en donne vingt francs.
L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua très vite :
— Oui, vingt francs. Je les ai trouvés ce matin dans la poussière. Mais, partout on me les refuse parce que je suis trop déguenillé. Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai. C'est des loques. Puis, la faim ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise, alors, les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres.
Avec ton grand cabas de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage. Vingt francs entre tes mains ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... que moi depuis deux jours, j'ai faim.
Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage sous l'haleine de l'autre.
— Tu vois que le marché est bon. Tu as peur quelle soit fausse ? Tiens... écoutez-là sonner... là voilà... Donne-moi tes sous.
Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.
— Hé ! Garde ton argent ! Tu es plus riche que moi !
— Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir … Ils n'en veulent pas... Donne...
— Non... Non... Au revoir !
Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre crispa ses mâchoires serra ses poings et, violemment, il saisit l'autre à la gorge :
— Donne-les.
L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les bras, glissa les doigts crochus. Sa bouche s'élargit, essayant un appel ; ses yeux désorbités, tournèrent éperdus. Il s'abattit... les sous roulèrent sur le sol.
A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa sans compter, et se mit à courir.
Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta, haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents. Dans sa poche, il sentit la monnaie du billon. L'horreur de son crime descendit devant lui>. Il eut peur. Mais la faim lui tordait les entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta à la volée.
Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une branche glissant jusqu'à la mousse. A grandes enjambées il gagna le village.
— Quatre sous de pain, s'il vous plaît ?
La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des sous tout rugueux de poussière le fit trembler.
Mais la mie était blanche et la croûte dorée. Il y mordit, glouton, sortit en titubant et s'enfonça dans la nuit calme que troublait seulement de temps en temps, la chue d'une branche sur les feuilles séchées. Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en tombant.
REVUE NOS LOISIRS DU 6 SEPTEMBRE 1908