MOINEAUX SANS NID N° 246
Valérie Labeille se sentir défaillir en reconnaissant Jean Marigny, l’homme qui avait causé sa perte. Tout d’abord, elle s’éloigna du lit sur lequel il reposait puis se souvenant que c’était Robert Montpellier qui l’avait amené, et qu’en ce moment il n’était qu’un blessé ayant besoin de soins, elle se pencha sur lui.
— Non, non ! Balbutia Marigny, bouleversé. Laissez-moi ! Allez-vous-en !
— C’est impossible ! Répondit avec douceur la jeune femme. Je suis ici pour vous secourir !
— Je ne désire que la mort ! Affirma le malade.
— Seul Dieu peut décider de votre sort ! Murmura Valérie.
— J’ai fait trop de mal, reprit-il d’une voix rauque, et ... et vous le savez mieux que quiconque.
— J’ai tout oublié, ajouta « Sœur Bonté » en souriant.
Marigny le dévisagea, interdit, se demandant s’il ne s’était pas trompé.
— Vous ... vous êtes bien Valérie Labeille ? Questionna-t-il d’une voix hésitante.
— Pour le moment je ne suis qu’une infirmière, répondit-elle, et vous un blessé, ayant besoin de mes soins.
Elle remonta ses couvertures et après s’être assurée qu’il ne lui manquait rien, elle s’éloigna et rejoignit robert, qui était resté sur le seuil de la salle.
— Mon père habite ce village, lui apprit-elle, il loge sur la place de l’église. Allez le voir et bavarder un peu avec lui pour le distraire !
Montpellier l’enveloppa d’un regard plein d’amour. Il fut sur le point de lui dire quelque chose, mais il n’en fit rien et disparut dans le couloir. Peu de temps après, il quitta l’hôpital.
Il ne lui fut pas très difficile de découvrir la maison où logeait Michel Labeille.
Lorsque ce dernier le vit entrer, il le fixa attentivement, songeant qu’il avait déjà vu ce garçon, mais sans arriver à le situer.
— Je crois Monsieur, que vous ne me reconnaissez pas, remarqua Robert en souriant.
— En effet, admit le père de Valérie, pourtant je suis certain de vous avoir déjà rencontré.
— Vous ne vous trompez pas, Monsieur, je suis Robert Montpellier.
— Ah ! S’exclama Michel Labeille, je me disais aussi ... Vous avez de la veine, reprit-il avec élan, d’être jeune et de pouvoir vous battre !
— Peut-être ! En tout cas, ça m’a empêché de faire un plongeon dans la Seine, expliqua le jeune artiste avec un triste sourire, déclara-t-il en s’inclinant légèrement devant le père de celle qu’il aimait.
Michel Labeille le dévisagea, étonné par ces paroles, puis l’invita à s’asseoir, en lui demandant après une légère hésitation.
— Il y a longtemps que vous avez quitté Paris, Monsieur ?
— Non ! J’en suis parti le cœur bien lourd, car je suis actuellement presque ruiné. J’avais placé la majeure partie de ma fortune dans une banque, qui, du jour au lendemain, a fermé ses guichets ... dit-il le regard lointain.
Le père de Valérie fronça les sourcils, puis ajouta avec un sourire plein d’amertume.
— C’est ce qui m’est arrivé également !
Monsieur Labeille lui raconta toute l’histoire, ainsi que le sacrifice de sa fille.
— Valérie est un ange ! S’écria Robert Montpellier, très ému.
— Ma fille est une sainte ! Affirma Michel Labeille.
Robert Montpellier prit, à son tour, la parole et fit le récit de toutes ses aventures. Lorsqu’il arriva à la période où Pierrot lui avait révélé que Mireille était la fille de Valérie, Michel Labeille se leva brusquement en s’exclamant bouleversé :
— Ainsi, je ne m’étais pas trompé !
— Que voulez-vous dire, Monsieur ? Questionna Robert, très étonné.
— La première fois que j’ai vu cette fillette, j’ai confié à Valérie qu’elle était le portrait vivant de ma pauvre femme, expliqua-t-il au jeune artiste.
Montpellier poursuivit son histoire jusqu’à son arrivée à l’hôpital.
— Vous devez avoir atrocement souffert, mon ami, dit doucement Michel Labeille, mais vous êtes jeune, vous avez beaucoup de talent et certainement, vous referez votre fortune, tandis que moi, hélas !
Robert essaya de le réconforter.
— Nul ne peut rien prévoir, Monsieur !
Monsieur Labeille haussa les épaules, soupira, et ajouta tristement :
— tant que durera la guerre, nous vivrons tous en veilleuse, croyez-moi !
Robert ne répondit pas.
Il songeait qu’il lui faudrait de nouveau reprendre ce combat où les hommes se battaient avec acharnement.
Il ne ressentait aucune crainte pour lui, mais il en éprouvait beaucoup pour l’ange qu’il adorait et qui, déjà, avait tellement souffert de ce cataclysme.
Le père de Valérie restait, aussi, silencieux. Tous deux s’enfonçaient dans leurs propres pensées. Le premier, Robert Montpellier rompit le silence.
— Dieu veuille que cette guerre cesse vite pour le bien de tous !
Michel Labeille, le visage, sombre, murmura :
— Hélas ! J’ai l’impression que nous n’en sommes qu’au début, et que nous nous y installons pour des années !
Il avait à peine achevé de prononcer ces tristes paroles, qu’un bruit confus leur parvint de la rue. Les deux hommes échangèrent un regard inquiet, et Michel Labeille se tourna vers la fenêtre.
— Que se passe-t-il ? S’exclama-t-il alarmé.
Robert se leva précipitamment et courut à la porte d’entrée qu’il ouvrit. Il vit de nombreux groupes de gens, parlant avec animation et ne réussit à entendre que quelques brides de phrases.
— L’ennemi a déclanché une violente attaque, annonçait l’un.
— Ils avancent ! Expliquait un autre très effrayé.
Robert s’approcha de quelques soldats qui arrivaient et eut la confirmation que les Allemands avaient réussit à forcer nos lignes.
La petite et charmante place du village, si calme habituellement, fut vite remplie de civils et de militaires.
Il était évident que la peur et la confusion régnaient partout. On voyait passer des camions chargés de matériel militaire qui semblait avoir été apporté en toute hâte par des hommes las et découragés.
Quelques officiers arrivèrent et demandèrent aux soldats de rejoindre leurs régiments respectifs. Bientôt, la place fut à demi déserte.
Robert Montpellier regagna le commandement de sa compagnie et reçut, aussitôt, l’ordre de partir avec son peloton et de se diriger vers les lignes de feu, pour enrayer l’avance ennemie.
Un instant plus tard, Michel Labeille, installé sur le seuil de sa modeste maison, lui adressait un geste d’adieu, en le voyant passer à la tête de ses hommes.
Robert Montpellier et ses compagnons quittèrent le village et s’engagèrent sur la grande route. Après dix minutes de marche, le jeune sergent conseilla à ses soldats de s’engager à travers champs pour ne pas être repérés par les avions allemands qui, faisant du rase-motte, mitraillaient les routes et les chemins.
De nombreux régiments et escouades agirent de même.
Ces hommes devaient s’opposer à la progression de l’ennemi, pour laisser le temps aux divisions françaises de se réorganiser et de contre attaquer.
Mais, hélas ! Ces malheureux, manquant d’armes et de munitions, ne pouvaient offrir une bien grande résistance à leurs adversaires, mieux équipés.
La nuit, cependant, s’écoula sans aucun incident.
Le peloton commandé par Robert, le plus avancé de tous, se dissimula dans un champ de blé, aux épis déjà hauts. A l’aube, le sergent ordonna à deux de ses hommes de faire le guet puis, sur de ne pas être surpris, il se dirigea vers un terre-plein qu’il avait remarqué à un tournant de la route, et qui la dominait d’une dizaine de mètres.
Tout près de là, on apercevait une maisonnette entourée d’un champ, vers laquelle se dirigea le jeune artiste. Un homme d’une soixantaine d’années l’accueillit avec la plus grande cordialité.
— Bonjour, lui dit-il, en lui adressant un large sourire.
— Bonjour, Monsieur, répondit Robert, n’auriez-vous pas deux pioches à me prêter ?
— J’en ai une douzaine ! Répliqua vivement le paysan. Je vais les chercher.
— Vous êtes bien aimable, dit robert. Je vous les rapporterai tout de suite.
L’homme disparut à l’intérieur de la maison et revint, quelques secondes après, avec les outils demandés.
— Tenez ! dit-il, en les remettant à robert Montpellier.
Le sergent les prit et s’empressa de rejoindre le terre-plein sur lequel l’attendaient ses hommes. Le paysan le suivit.
— Maintenant, expliqua Montpellier à ses soldats, nous allons creuser un trou de la largeur de la route, sur un mètre de profondeur et deux mètres de largeur.
Les soldats se mirent au travail qu’ils exécutèrent rapidement.
— Hum ! Ce n’est pas mal, murmura le paysan, mais je crains que ce ne soit inutile, acheva-t-il, en se tournant vers Montpellier.
— Inutile ? Répéta Robert, étonné.
— Oui ! Les Allemands verront ce trou, et quelques hommes le combleront rapidement.
— C’est possible ! Répliqua Montpellier en souriant, mais pendant ce temps, nous criblerons de balles nos ennemis.
— eux aussi sont armés ! Ils ne se laisseront pas intimider, vous pouvez me croire ! Ajouta le paysan en hochant la tête.
Robert ne répondit pas. La réponse du paysan était très logique. Il le fixa, perplexe et contrarié à la fois.
— Ne vous tourmentez pas, reprit l’homme avec un sourire rassurant, demandez à vos hommes de me donner un coup de main, et je vous aiderai à résoudre vos difficultés.
Robert ordonna à trois de ses camarades de suivre le brave paysan.
Ils revinrent bientôt, portant de longues planches peu épaisses.
Rapidement, le paysan en recouvrit le fossé et dissimula les planches avec une légère couche de terre.
— Excellente idée ! S’exclama le jeune peintre.
— A présent, sergent, ajouta son interlocuteur, nous allons effectuer la même besogne un peu plus loin.
Robert s’empressa de suivre son conseil et avec ses hommes, ils creusèrent rapidement un second foncé. Lorsqu’ils eurent terminé, le paysan déclara :
— En attendant l’arrivée de l’ennemi, venez jusque chez moi !
Robert Montpellier, suivi de quatre soldats, accompagna le paysan, tandis que les autres se dissimulaient derrière les haies. Lorsque le petit groupe atteignit la maison, l’homme entra chez lui et revint, au bout de quelques minutes, chargé de grosses miches de pain, d’un jambon et de trois saucissons qu’il remit à Robert et à ses compagnons.
— Prenez cela ! Leur dit-il aimablement, ça me ferait mal au cœur que l’ennemi en profite.
— Vous habitez sel, Monsieur ? Demanda robert.
— Oui, mon fils a été tué en combattant et ma femme est morte de chagrin un mois après !
— Quel malheur ! S’exclama Robert peiné.
Le paysan essuya quelques larmes.
— Vous n’aviez que cet enfant ? Interrogea le jeune sergent.
— J’ai une fille qui est mariée, répondit le paysan.
— Elle ne vit sans doute pas avec vous ?
— si ! Elle habite ici, expliqua le paysan, son mari a été mobilisé (Il s’interrompit, puis murmura en baissant la voix) ; elle est belle comme le jour, surtout n’en parlez à personne !
Robert le rassura.
Quelques minutes plus tard, il rejoignit ses compagnons auxquels il remit les vivres qu’ils dévorèrent à belles dents
Vers midi, arrivèrent d’autres renforts commandés par un capitaine qui félicité Montpellier pour le travail exécuté sur la route. Ensuite, il lui ordonna de partir en avant-garde avec son peloton.
Le jeune artiste obéit. A la tête de ses hommes, il avança sur la route. Le peloton parcourut près de dix kilomètres, mais lorsque le crépuscule commença à tomber, un homme signala un nuage de poussière à quelques kilomètres devant eux.
Par prudence, robert ordonna à ses soldats de quitter le milieu de la route et de longer les maisons. Lorsqu’il se fut assuré que ses ordres avaient été scrupuleusement exécutés, il saisit ses jumelles et observa attentivement le nuage de poussière qui s’était sensiblement approché des lignes françaises.
Hélas ! Il constata après l’avoir attentivement examiné, que cette poussière était soulevée par un tank ennemi. Le lourd char avançait avec précautions, car les soldats allemands craignaient d’être découverts.
Caché derrière une haie dont il écartait les branches pour mieux observer son objectif, Robert remarqua, au sommet du tank, une mitrailleuse sur pivot, prête à tirer au moindre signe de danger.
Robert prit, sans hésiter, la décision qui lui sembla s’imposer ; il quitta son refuge et fit un signe à ses hommes. Ces derniers le suivirent en se courbant le plus possible, afin d’éviter d’être vus par l’ennemi, et rejoignirent rapidement les pelotons restés en arrière.
Montpellier fit son rapport au capitaine qui lui avait demandé d’exécuter cette reconnaissance. Ordre fut donné aux soldats de se dissimuler dans le champ de blé.
Pendant ce temps, les Allemands avançaient.
Tous les hommes surveillaient attentivement le déplacement du tank, les doigts crispés sur la détente de leurs armes, près à attaquer.
( A SUIVRE LE 3 AVRIL )