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MOINEAUX SANS NID N° 245

28 Mars 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

CHAPITRE-245--.jpegContinuant toutes les deux heures à administrer la potion à Marius, vers la fin de l’après-midi, Edwige eut nettement l’impression qu’il était en voie de guérison. Sa fièvre avait beaucoup baissé et il dormait, à présent, d’un sommeil paisible et profond.

La pauvre femme, épuisée, éprouvait une irrésistible envie de dormir. Quelques instants auparavant, elle avait à peine touché au repas que lui avait servi madame Bonnet, aussi se sentait-elle à la limite extrême de ses forces.

Et lorsque la propriétaire de la pension entr’ouvrit de nouveau la porte pour s’enquérir si elle avait besoin de quelque chose, Edwige la pria de lui donner un comprimé pour dormir un moment.

— Allez vous étendre sur mon lit, lui proposa « la Grosse » avec empressement, car Edwige s’était montrée toujours très généreuse envers elle.

Mais la maîtresse de Marius refusa énergiquement cette offre.

— Non ! Donnez-moi tout simplement un fauteuil un peu plus confortable que celui-ci ! Je ne peux quitter Marius un instant. Je n’ose pas le laisser seul.

Madame Bonnet la fixa, perplexe.

— Vous avez raison, approuva-t-elle. Attendez ! J’ai le fauteuil que vous me demandez, mais j’ai aussi un lit de camp. C’est un client qui l’a laissé ! Il pourra fort bien tenir ici. Il suffira de pousser la commode près de la fenêtre. Je vais aller le chercher.

Elle disparut et revint quelques instants plus tard, portant la couchette en question, aidée de sa femme de ménage. Toutes deux poussèrent la commode et en un tournemain le lit fut prêt.

— Voilà ! S’exclama-t-elle satisfaite. Je pense que vous y serez très bien !

— Je l’espère, car je suis tellement fatiguée ! Soupira Edwige.

Dès que madame Bonnet eut quitté la chambre, Edwige s’approcha de nouveau de son ami, qui venait d’ouvrir les yeux et regardait autour de lui, l’air stupéfait.

— Que se passe-t-il ? Murmura-t-il faiblement. Pourquoi cet autre lit ?

— Ne t’inquiète pas, chéri, expliqua Edwige en lui caressant doucement les cheveux, j’ai décidé de dormir près de toi pour te soigner au cas où tu en aurais besoin, c’est tout !

— Donne-moi de l’eau, Edwige ! J’ai tellement soif ! Soupira-t-il.

— Encore ? S’exclama-t-elle avec inquiétude.

— J’ai soif ! J’ai soif ! Se plaignit-il en faisant une grimace de douleur, la gorge me brûle !

— C’est sans doute ce nouveau médicament ! Murmura Edwige comme se parlant à elle-même. Il faut avoir du courage, chéri. Ce qui compte, pour l’instant, c’est que ta fièvre tombe.

Elle lui donna le verre d’au demandé, puis le borda tendrement.

— Et ton épaule ? S’enquit-elle tout bas.

— Je ne la sens presque plus, répliqua-t-il. C’est ma gorge qui me fait mal !

— Ca va passer, mon amour ! Affirma Edwige. Sois patient et tâche de dormir. Je vais m’allonger près de toi. Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose.

— Merci, dit Marius, en refermant les yeux.

Edwige le cœur serré, remarqua la grimace douloureuse de l’homme qu’elle aimait en prononçant ce dernier mot, mais elle se rassura, sachant que sa fièvre avait sensiblement diminué.

« Il ira mieux demain, se dit-elle en s’installant sur le lit de camp sans se déshabiller. D’ici peu de jours, nous aurons oublié cette triste histoire, comme l’a affirmé le médecin. »

A son tour, elle ferma les yeux, réconforter de constater que Marius s’était endormi, mais de nouveau l’image du « Boiteux » s’offrit à son esprit.

« Que je suis sotte, se dit-elle, j’ai oublié de dire à madame Bonnet de m’acheter les journaux du soir. Tout à l’heure, lorsque je me serai un peu reposée, j’irai demander à un locataire de me prêter le sien. »

Puis elle sourit, en se répétant qu’elle n’avait pas à se tourmenter ainsi. Quelle importance, après tout, pouvait avoir ce que relaterait un journal !

Ce raisonnement acheva de rassurer complètement Edwige.

Maintenant, elle avait tout à fait recouvré son calme et ne désirait plus que la guérison totale et définitive de son cher malade. Tout le reste avait cessé d’exister ...

Evidemment, il y avait toujours cette maudite « Araigne » ! Pourquoi cette méchante femme s’acharnait-elle de la sorte après elle ?

Il fallait absolument convaincre Marius de ne pas attacher une grande importance au papier qu’elle avait signé, reconnaissant devoir six cent mille francs à cette horrible mégère. Elle sourit à la pensée que « l’Araigne » pouvait bien aller à tous les diables et qu’elle attendrait sa vie durant, le paiement de cette grosse somme ! Et si jamais elle osait la lui réclamer, elle se chargerait, alors, de lui faire entendre raison, une fois pour toutes !

Non ! Marius n’avait pas à se tourmenter pour cette reconnaissance de dette.

Soudain, elle tressaillit et ouvrit les yeux qu’elle venait à peine de fermer. Elle se demanda si elle n’avait pas été victime de son imagination.

Elle ne se posa pas, hélas ! Longtemps cette question, car elle entendit très nettement cette fois, Marius se plaindre. Elle s’assit sur son lit et, tournant les yeux vers le malade, elle poussa un cri. Vite, elle se leva et se précipita vers lui.

Le malheureux essayait de se redresser en gémissant, le visage congestionné, cherchant à reprendre son souffle.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Bredouilla-t-elle. Que lui arrive-t-il encore ?

Elle l’aida à s’adosser sur ses oreillers, effrayée par sa respiration rapide et haletante. Comme il étouffait toujours, elle courut à la porte, l’ouvrit toute grande en criant, d’une voix étranglée par la frayeur.

— Madame Bonnet ! Madame Bonnet ! Venez vite, je vous en conjure.

« La Grosse » qui se trouvait dans sa cuisine, sortit dans le couloir, une louche à la main. Elle fut épouvantée lorsqu’elle aperçut Edwige, qui, le visage ruisselant de larmes disait :

— Marius est très mal de nouveau ! Je vous supplie d’aller tout de suite appeler le médecin.

Madame Bonnet lui répondit par un signe de tête affirmatif, rentra dans sa cuisine où elle déposa la louche, puis en sortit en courant.

Edwige regagna vivement la chambre de Marius et ne put s’empêcher de crier de peur en apercevant l’homme qu’elle adorait, privé de connaissance, le visage plus blanc que ses draps.

Elle courut à lui comme une folle en hurlant :

— Marius ! Marius ! Mon amour !

Elle le saisit entre ses bras, le serrant éperdument contre elle en sanglotant.

— Je t’en supplie, ne meurs pas, mon trésor ! Murmurait-elle entre ses larmes. Un peu de courage ! Le médecin va revenir !

Revenant à lui, Marius soupira, ouvrit les yeux et grogna faiblement :

— Laisse-moi, tu m’étouffes !

Heureuse d’entendre de nouveau sa voix, Edwige avec des précautions infinies, arrangea ses oreillers, puis posa sa main sur son front. S’apercevant qu’il était brûlant, elle courut à la commode, saisit le flacon de potion et en fit avaler une cuillerée à Marius, qui referma ensuite les yeux, épuisé.

Trois minutes plus tard, madame Bonnet entrait dans la chambre, haletante d’avoir couru.

— Et le médecin ? Questionna angoissée Edwige, sans lui laisser le temps de reprendre son souffle.

La mère Bonnet hocha la tête, ennuyée, et répondit :

— Il ne peut venir pour le moment. Il m’a dit qu’il était très occupé et que, sans doute, un peu plus tard ...

— Mais c’est impossible ! Interrompit Edwige avec indignation. Il faut qu’il examine Marius tout de suite !

Elle acheva ces paroles en fixant le malade qui semblait un peu calmé. Elle fit signe à la logeuse et sortit avec elle dans le couloir.

— A quel étage loge ce satané médecin ? Demanda-t-elle à « la Grosse ». Je vais lui parler et je vous jure que je saurai le forcer à descendre !

— Il habite le troisième, fit madame Bonnet, mais je ne pense pas que vous arriviez à le convaincre. Je vous conseille d’être prudente. Il déteste qu’on l’ennuie et n’en fait jamais qu’à sa tête. Et il peut très bien refuser de venir, même sachant Marius en danger de mort !

— C’est ce que nous verrons ! Conclut Edwige avec décision.

Elle se précipita dans l’escalier qu’elle grimpa quatre à quatre avec une rapidité incroyable, et atteignit, sans reprendre son souffle, le palier du troisième où elle déchiffra attentivement les noms inscrits sur les cartes des portes de l’étage.

Elle lut le nom de Mollet sur celle de gauche, et sans hésiter, elle appuya sur le bouton de la sonnette.

Personne ne répondit. Alors, résolument, elle pressa de nouveau le bouton jusqu’à ce qu’elle entendit un bruit de pas, accompagner d’un juron.

Le battant s’entr’ouvrit, laissant voir le visage anguleux et rusé de l’homme, dont les yeux lançaient des éclairs de rage.

— Que me voulez-vous ? S’écria-t-il durement.

— Docteur ? Je vous supplie de venir tout de suite. Mon Marius est de nouveau très mal ! Gémit Edwige, en joignant les mains.

— Que le diable l’emporte ! Répliqua furieux, l’étrange médecin. Qu’y puis-je ? D’ailleurs, j’ai cessé d’exercer depuis longtemps.

Complètement déconcertée par cet accueil, Edwige demeura clouée sur place, incapable de prononcer un seul mot, croyant n’avoir pas compris ce qu’il venait de dire, tandis qu’il la fixait avec colère ...

Brusquement, l’étrange médecin changea d’attitude.

— Dites-moi très exactement ce qui est arrivé à votre ami, reprit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre moins dure. Ne lui avez-vous pas fait prendre la potion que je vous avais ordonnée ?

— Oh ! Si, docteur, et même sa fièvre avait beaucoup diminué, expliqua-t-elle d’une voix tremblante, lorsque tout d’un coup, il a eu une sorte de crise, et s’est mis à étouffer, le visage congestionné.

Le docteur Mollet fronça les sourcils, perplexe, puis haussa les épaules.

— Ne vous effrayez pas, Madame, ce n’est pas grave, affirma-t-il. Je vais vous donner un calmant qui l’apaisera et vous garantis que cette crise ne se renouvellera plus.

Il ouvrit le battant de sa porte et l’invita à entrer.

— suivez-moi et attendez ici un petit instant, s’il vous plait, ajouta-t-il.

Edwige s’empressa d’obéir et pénétra dans la petite entrée sur laquelle donnaient trois portes ; l’une d’elles étant légèrement entrebâillée, elle put voir, dans la pièce voisine, une vitrine remplie d’instruments chirurgicaux et une table d’opération.

Elle tressaillit, car un homme s’y trouvait étendu, dont elle ne voyait que les pieds et les jambes.

— Je reviens tout de suite, lui dit le docteur Mollet, en se glissant dans cette pièce et en refermant la porte derrière lui.

Bouleversée, Edwige se demanda la raison de la présence de cet homme.
Quelles étaient réellement les activités du docteur Mollet ?

Edwige ne savait que penser.

Pourquoi s’était-il montré si furieux en lui ouvrant la porte ? L’avait-elle dérangé dans son travail ? Peut-être dans ses recherches ?...

Un malaise étreignit l’amie de Marius, malaise qu’elle aurait été incapable de justifier si on lui en avait demandé la raison.

A cet instant, la porte s’ouvrit et le docteur Mollet apparut, le visage souriant. Il remit une petite boite à Edwige.

— Voilà ! Dit-il brièvement, vous lui donnerez deux comprimés toutes les deux heures, mais pas plus de huit en tout. Je suis certain que votre ami n’aura pas une seconde crise.

Elle prit la boite et demanda timidement :

— Etes-vous bien sûr, docteur, qu’il se sentira mieux ?

— N’en doutez pas ! répliqua le curieux homme, en fixant Edwige d’un regard appuyé. Pour vous montrer ma bonne volonté, demain matin, si je le puis, je passerai le voir. De toute manière, suivez très exactement mes prescriptions, acheva-t-il, en se dirigeant vers la porte qu’il ouvrit.

— Excusez-moi d’insister, murmura Edwige s’armant de courage, mais pourquoi ne descendriez-vous pas avec moi ? Quelques minutes vous suffiront pour l’examiner et je me sentirai tellement plus tranquille !

Le visage de l’homme se durcit. Il la fixa avec un air tellement furieux et menaçant, qu’Edwige en fut épouvantée.

— J’ai du travail, répliqua-t-il d’une voix sifflante. Partez et cessez de me déranger !

Elle s’empressa d’obéir, mais avant de franchir le seuil de la porte, elle dit encore :

— Docteur, et vos honoraires, je voudrais ...

— Ne vous tracassez pas pour ça ! L’interrompît-il avec un petit rire sarcastique et une lueur ironique dans les yeux. Rentrez chez vous. J’ai déjà perdu beaucoup trop de temps. Nous reparlerons de ce détail plus tard !

Et il lui ferma la porte au nez !

Edwige descendit hâtivement l’escalier et se précipita dans la chambre de Marius.

Il dormait l’air très las.

Sans hésiter, elle ouvrit la petite boite remise par le docteur Mollet, en retira deux comprimés qu’elle dilua dans un demi verre d’eau et soulevant avec précaution et tendresse la tête de Marius, elle lui fit absorber ce nouveau médicament.

Puis après s’être assurée qu’il était confortablement installé, elle s’assit près de lui, ne le perdant pas de vue une seule seconde.

Quelques minutes après, elle remarqua avec un soupir de soulagement que son visage se rassérénait. Il dormait maintenant et sa respiration était calme et régulière.

Edwige comprit que Marius reprenait enfin le dessus. Mentalement elle adressa une courte prière au Ciel et s’allongea sur son lit de fortune, à bout de forces.

Une nouvelle nuit commençait.

Edwige n’avait rien mangé. Certainement « la Grosse » ne tarderait pas à lui porter son repas, et elle se dit qu’elle ne profiterait pour la questionner sur le docteur Mollet, dont l’image ne cessait de la hanter.

Mais lorsque madame Bonnet vint lui demander si elle voulait dîner et qu’elle lui poser cette question la logeuse répliqua en haussant les épaules :

— que voulez-vous que je vous dise ? Je n’en sais pas beaucoup plus que vous. Le docteur Mollet habite ici depuis trois ans, et même une vie très retirée. Je sais seulement qu’il a cessé d’exercer la médecine, c’est tout !

— Dans ce cas, comment se fait-il, insista Edwige, perplexe qu’il soit venu tout de suite, hier, lorsque vous êtes allée le chercher ?

— Parce que j’avais beaucoup insisté, en lui disant qu’il s’agissait de quelque chose de très grave ... Et puis, peut-être, suis-je tombée dans un de ses moments de bonne humeur ... acheva-t-elle.

Elle redemanda à Edwige ce qui la tentait pour son repas, et après être renseignée, elle quitta rapidement la pièce.

Edwige examina une fois de plus Marius, qui dormait toujours profondément, et se replongea dans ses réflexions.

( A SUIVRE LE 31 MARS )

 

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