LE CRIME DE SAINT CLOUD
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LE CRIME DE SAINT - CLOUD
Nouvelle dramatique par Henri LAVEDAN
C'était la foire de Saint-Cloud.
— « … ttention ?... criait l'hercule — une espèce de brute qui se dandinait lentement comme ennuyée de sa force — le travail qui va suivre est spécialement recommandé aux amateurs... c'est du nanan... la jolie dislocation, exercice des reins, perfectionné par la jeune et gracieuse Irma âgée de onze ans dite : l'Infante des Pompas !... et qui nous a valu jadis des compliments écrire de Sa majesté l'impératrice Victoria, reine d'Angleterre et de plusieurs Indes ! »
En même temps il lançait en l'air la gamine. Elle tournait sur elle-même et il la rattrapait par les pieds.
J'avais à ma droite un vieux petit monsieur d'une soixante d'années qui regardait attentivement par-dessus l'épaule d'un lignard. Le saltimbanque déposa 'l'enfant à terre et lui tenant son mufle : « Allons la coquine une caresse à papa ! Elle pirouetta et d'une voix fêlée qui n’était ni de son sexe, ni de son âge : Ah ! La barbe...!
La galerie éclata de rire. Mais pas longtemps car l'hercule s'abattit de toute sa hauteur, les bras ouverts et, à sa place, debout au milieu du cercle, apparut un vieux monsieur très pâle, pétrifié, les yeux démesurément dilatés, tenant à la main un sabre baïonnette d'où tombaient quelques gouttes de sang. Il avait des gants de filoselle noire. C'était mon voisin.
Avec une rapidité foudroyante il avait arraché du fourreau l'arme du fantassin placé devant lui, bondi comme un jeune homme et frappé l'hercule en pleine poitrine. Le malheureux râlait, se tordant. Vingt personnes se précipitèrent sur l'assassin qui se laissa désarmer. Des agents accoururent aussitôt et l'emmenèrent au poste, au péril même de leur propre vie, car la foule voulait l'écharper. Ce crime, dès le lendemain, fit un tapage énorme, et on en parla dans les journaux. L'accusé était un gentilhomme riche, bien né, parfaitement honorable, le comte de Saint Michel. Au cours de l'instruction il refusa opiniâtrement de révéler le mobile du crime, enfoncé dans une sombre et perpétuelle mélancolie, se réservant disait-il de plaider lui-même sa cause devant le tribunal.
Le jour du procès, la salle des assisses était pleine d'une foule impatiente. M. de Saint-Michel parut enfin et après de nombreuses dépositions des témoins, quand on lui donna la parole, il se contenta devant le jury, pour sa défens de dire à peu près ce qui suit :
— J'avais une fille unique, ma seule passion en ce monde. Je suis veuf depuis sa naissance car elle a coûté la vie de a mère. Cette enfant fut élevée par les saltimbanques il y a dix huit ans, et malgré de longues et intéressantes recherches il me fut impossible de retrouver ses traces. Je ne me tiens pas battu. Presque toute ma fortune a passé à la poursuite de ce bonheur envolé. Les années s'écoulèrent avec quelle rapidité, douloureuse pour moi, vous ne sauriez l'imaginer, car chaque heur, chaque minute m'éloignait du but au lieu de m'en rapprocher et je sentais le temps s'enfoncer comme un coin entre ma fille et moi, rendant immenses infranchissables les distances qui nous séparaient déjà. Un jour vint où je pris le deuil de l'enfant et où je l'enterrai dans mon âme. A partir de cet instant, elle fut pour moi aussi manifestement morte que si j'eusse enseveli de mes propres mains son cadavre et même, ayant eu le courage de me résigner petit à petit à ce sacrifice, je supplié Dieu d'avoir pitié de mes souffrances et de ne pas mettre sur mon chemin celle à laquelle il m'était forcé de renoncer.
— C'était fini, je n'avais plus de fille, plus rien... j'étais une seconde fois veuf et aussi orphelin, tout seul.
— C'est ici, messieurs, que commença la singulière maladie qui devait m'envahir, me posséder tout entier, qui par une lente et insensible progression pas à pas, m'a fatalement amené au crime, et sur ce banc d'infamie, où je n'aurais jamais cru m'asseoir j'ai dit : maladie, c'est plutôt : manie que j'aurais dû avouer. En effet du jour où j'eus abandonné tout espoir de retrouver ma fille, fermement décider à ne risquer aucune tentative dans ce but, de ce jour même ou je voulus ne plus m'occuper d'elle puisqu'elle était morte, de ce jour-là, je fus chassé, emporté, poussé par une force mystérieuse à courir de préférence dans tous les endroits elle eût,été susceptible de se trouver, si quelquefois la pensée m'étais venue de me livrer à de nouvelles recherches. Et alors je menai une vie errante, décousue vagabonde comme celle de ces bohémiens qui m'avaient autrefois volé mon trésor. On me connaissait sur les grandes routes. Je parcourais la France d'un bout à l'autre en tous sens. Pas une fête, pas une foire ne pouvais avoir lieu quelque part sans que je ne furent contraint de m'y précipiter. Normandie, Bretagne, Auvergne, le Midi, le Nord, de Rouen à Beaucaire, de Bayonne à Lille, j'ai été partout ! Je ne manquais pas une réjouissance foraine, pas une « assemblée » Et savez-vous pourquoi ? C'était pour voir tous les enfants que l'on exhibait et qui travaillait en plein air. Filles ou garçons m'attiraient au même degré. J'étais devenu l'homme des foires, le père de tous les petits bateleurs... Je me sentais pour eux individuellement et collectivement des trésors de tendresse. J'aurais voulu les embrasser ; je les applaudissais, je leur jetais des pièces blanches. Il me rappelaient l'autre... la mienne.. je songeais : « Elle a été comme cela » Et je n'éprouvais, à cette pensée qu'une vague surprise. De chagrin puis l'ombre.
— Mais bientôt, à côté de ce sentiment affectueux très doux, il en naquit un second dans mon cœur exigeant et terrible ; la jalousie, quand je voyait des pauvresses hâves, assises sur le seuil de leur baraque et pressant des enfants dans leurs bras, j'avais envie de battre ces femmes.
Les mots ; père... mère... me mettaient de la haine aux yeux. J'en vins à envisager froidement mon malheur et à excuser les inconnus qui m'avaient pris ma fille : « C'était peut-être des gens qui n'avaient pas d'enfants... mon Dieu ! » et je me sentais capable d'en faire autant.
— Cette jalousie grandis en moi, et elle avait atteint le paroxysme de sa fureur le jour où j'ai commis le crime donc on m'accuse. A Saint-Cloud je m'étais rapproché machinalement d'un homme qui travaillais au milieu d'une foule. Une fillette de neuf ou dix ans faisait ses exercices sous sa direction. Je la trouvais gentille ; il me parut qu'à son âge ma petite avait dû avoir les mêmes cheveux, les mêmes yeux, la même tournure délicate. L'illusion fut si intense que je m'imaginai en effet que c'était elle. Tout au fond de moi-même je constatais l'erreur de mon imagination, mais en m'efforçant de l'entretenir et de la prolonger.
— Je tressaillis, une émotion indicible s'empara bientôt de moi. J'allais m'élancer vers elle, les bras étendus, quand l'homme l'appela, lui demandant un baiser ; elle ouvrit la bouche et de ses lèvres... tomba une obscénité... J'eus la vision nette de ma fille déshonorée, salie, par se misérable. Il ricanait... la foule aussi... tous contre moi !... Le sang monta au cerveau. Un militaire se trouvait à ma droite... ma main se crispa d'elle-même sur la poignée de l'arme... et ce n'est que le lendemain que j'eus conscience d'avoir tué. Voilà mon crime.
— J'ai assassiné un innocent que je ne connaissais pas et qui ne m'avait rien fait ; et pourquoi ? Parce que pendant cinq minutes il a été le voleur de ma fille. Je ne sais si quelques uns de vous me condamneront, je suis près à, tout ; mais je me recommande à la pitié de ceux qui ont des enfants.
Le jury cette fois-là heureusement composé rendit après cinq minutes de délibération, un verdict unanime de non-culpabilité.
Depuis, le comte Saint-Michel vit renfermé chez lui et ne sort jamais. Il a peur de recommencer.
A UNE BELLE ENFANT
Si ce ruisseau te plaît, baignes-y les pieds blancs,
Et je regarderai dans l'ombre transparente
Ces beaux pieds délicats et leur contours tremblants
Et l'ombre du bouleau sur ton visage errante.
Si ce jardin te plaît, fait un bouquet de fleurs
Qui fleurissent le long de ses blondes allées,
Et je regarderai leur heureuses couleurs
Par les deux mains de fée artistement mêlées.
Si ce beau soir te plaît, sieds-toi sur ce rocher,
Tes yeux refléteront le ciel d'or et de flamme
Et je regarderai le soleil se coucher
Dans ces yeux innocents où sourit ta jeune âme.
Je n'ai pas peur de toi, qui n'as pas peur de moi ;
Ton âme est trop naïve et la mienne est trop lasse
Pour qu'un passionnant et dangereux émoi
Entre nos deux repas puisse un jour prendre place.
Laisse-toi donc aller au divin Naturel !
Je ne veux rien de toi que te regarder vivre,
Dans un frais paysage et sous un lire ciel ;
Ton charme adolescent me plaît comme un beau livre
Et rien ne me vaudrait le singulier plaisir,
Fait de renoncement et de douceur profonde,
Que je goûte à te voir, sans trouble, sans désir,
T'ouvrir comme une rose, au charme d'être au monde.
Paul BOURGET de l'Académie Française
REVUE NOS LOISIRS DU 23 AOUT 1908