MOINEAUX SANS NID N° 24
24 – UNE CHAINE QUI SE BRISE
Monsieur Labeille sentit grandir en lui une émotion qu’il tentait en vain de dissimuler. Après avoir toussé pour s’éclaircir la voix, il questionna :
— Ne disais-tu pas que ta fille que tu avais eue de cet homme était morte ?
— Oui, mais j’en doute, papa… Tu ne connais pas Jean !
— Quel intérêt pourrait-il avoir à te faire un pareil mensonge ?
— Je ne sais pas, mais je le crois capable de tout. Quand je verrai le certificat de décès, je le croirai.
Le vieil homme secoua la tête.
— La vérité, c’est ce qu’il t’a dit. Il ne peut en être autrement. Pas un père au monde, aussi mauvais soit-il n’abandonne son enfant. Mais peut-être est-ce toi qui veux me tromper encore ?
— Père ! cria Valérie, en jetant sur lui un regard implorant.
— Comment puis-je me fier à ta parole ? Peut-être est-ce une autre fille… d’un autre père !
— Encore une insulte ! s’écria Valérie tremblante d’indignation et de colère. Oh ! Père, tu es trop cruel.
— Cela expliquerait ton refus d’épouser Jean, continua-t-il, implacable.
— Je t’en prie ne nomme pas ce misérable devant moi !
— Et moi je te prie – ou, plus exactement, je t’ordonne – de rendre l’honneur à mon nom ! Pour cela, épouse-le !
— Non ! Puisque tu mets cette condition à ton pardon, je n’en veux pas !
— Ce qui veut dire que tu as perdu tout sens de la dignité et que tu préfères vivre dans le déshonneur. Je suis le père d’une fille perdue !
Il était dans une affreuse colère. Il ne parlait, il hurlait, les poings serrés ; ses yeux lançaient des éclairs ; son visage était écarlate ; il semblait au bord de la crise d’apoplexie.
Michel Labeille était de ces hommes qui, lorsqu’ils atteignent un certain degré d’excitation, perdent complètement la tête ; ils cessent d’être maîtres d’eux-mêmes et deviennent alors capables de tout. Valérie se leva et, prenant Mimi par la main, murmura :
— Adieu papa ! Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais que Dieu laisse ta conscience en paix ! Nous ne nous reverrons jamais !
— Assieds-toi ! ordonna Michel Labeille. Je te dis de t’asseoir ! répéta-t-il comme elle continuait à se diriger vers la porte. Je ne veux pas que tu partes si vite. Cet homme va arriver d’un instant à l’autre et je veux que tu sois là.
— Alors, je…
— Ne réplique pas ! Obéis !
Valérie hésitait. Son père la regarda de la tête aux pieds, puis il demanda :
— Aurais-tu peur d’affronter sa présence ?
— Je ne veux pas le voir ! Il me fait horreur !
A cet instant, on entendit résonner le téléphone intérieur.
— Qu’est-ce que c’est ? » demanda Labeille, tandis que sa fille tremblait convulsivement.
< Ici la réception… répondit-on à l’autre bout du fil. Le Monsieur qui est venu l’autre jour dit que vous lui avez donné rendez-vous… >
< Faites-le monter, prie Michel Labeille. >
Peu après, on frappait à la porte et Jean Marigny entra, sur l’injonction qui lui fut faite. Il y eut un moment de silence. Jean parut assez surpris de la présence de Valérie. Celle-ci le regarda de la tête aux pieds, parfaitement maîtresse d’elle-même. Il lui semblait tout différent, à présent.
Involontairement, elle pensait au peintre, à Robert Montpellier, sans bien savoir pourquoi ; elle le voyait entre elle et Jean. Quelle différence entre ces deux hommes ; l’un était la personnification de la franchise, de la loyauté, de la bonté… l’autre de la ruse, du vice, de la méchanceté.
Les yeux pénétrants qui la suggestionnaient si bien avaient, semble-t-il perdu tout leur pouvoir. Elle pouvait le regarder en face sans ressentir le moindre malaise.
Michel les regardait tous deux alternativement. Mireille se pelotonna dans les bras de sa protectrice, comme si elle craignait quelque chose. Michel la prit alors par le bras et lui dit assez doucement :
— Viens avec moi dans la pièce à côté. Nous t’appellerons tout à l’heure.
Jean avait eu le temps de se rendre compte que Valérie n’était plus sensible à la puissance de son regard. Il comprit aussi qu’une haine farouche rendait Valérie très dangereuse. Il se considéra comme perdu et voulut faire appel à tout son pouvoir hypnotique. Il s’avança les mains tendues, comme pour conduire vers sa victime le flux de magnétisme.
— Obéis, je le veux !
Valérie jeta un cri perçant.
— Ainsi, c’était donc bien cela ! Tu m’avais hypnotisée !
Indignée, elle s’élança sur lui, les ongles en avant comme pour les planter sauvagement dans son cou, mais Jean la repoussa violemment, la rejetant sur le fauteuil.
— Que se passe-t-il ? cria Michel, qui revenait à cet instant dans la pièce.
— Votre fille… je crois qu’elle a perdu la raison ! répondit Jean perfidement et elle…
Mais Valérie l’interrompit en criant :
— Non, non, je suis de nouveau moi-même ! Papa, je comprends tout maintenant ! Je suis innocente, irresponsable de mon déshonneur ! Cet individu m’a hypnotisée, j’en suis certaine !
Jean ne disait rien, mais son visage reflétait une grande surprise.
— Chasse-le, papa ! Chasse-le ! Tout ce que je t’ai dit est vrai !
Michel Labeille la fit taire d’un signe, puis il se tourna vers le jeune homme et demanda :
— Que dites-vous de tout cela ?
L’autre haussa les épaules dans un signe d’impuissance.
— Que voulez-vous que j’en dise ? Je n’y comprends rien !
— Tout à l’heure encore, il a essayé de m’hypnotiser ! reprit Valérie de plus en plus surexcitée.
Jean la regarda stupéfait :
— Moi ? dit-il. C’est un mensonge, Monsieur, je vous le jure ! Ne la croyez pas ! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle a tellement changé.
Michel Labeille secoua la tête et soupira :
— Moi, je comprends ! assura Valérie dont les yeux brillaient de plus en plus. Maintenant, tu n’as plus aucune influence sur moi ! Tu m’as fait faire ce que tu as voulu, j’ai été ton esclave, mais c’est fini ! bien fini !
— Ce n’était que l’amour, rien que l’amour, rétorqua le misérable d’un ton doucereux.
— Canaille ! Criminel ! jeta la jeune femme, les dents serrées et retenant sa colère.
Mais son père intervint :
— Cela suffit, Valérie ! Le moment est venu d’arriver à un accord définitif.
— Oui, approuva tout de suite Jean. Je suis prêt à réparer le mal que j’ai fait. Je suis venu pour connaître la réponse de ton père à ma demande. Toi, je ne doute pas que tu veuilles accepter.
— Jamais ! cria la malheureuse.
— Cela veut dire que tu ne m’aimes plus ?
— Je ne t’ai jamais aimé, c’est cela que ça veut dire, et tu le sais bien. Tu as commis le plus grand crime dont un homme puisse se souiller.
— Assez Valérie ! Ce que tu dis est injuste !
Michel Labeille écoutait. Il essayait de reconstituer ce qui s’était passé. Il ne croyait pas au pouvoir hypnotique qu’il prenait pour une charlatanerie… Pendant ce temps, Jean continuait :
— Oui, injuste et incompréhensible, venant d’une femme comme toi !
— Tu n’es qu’un monstre !
— Je dis la vérité. Puisque tu m’accuses, il est normal que j’essaye de me disculper devant ton père… Oui, c’est vrai, j’ai abusé de ton amour, de ta candeur. J’ai été une canaille, un misérable ! Tu vois, je reconnais mes torts. A ton tour de reconnaître les tiens… Car tu en as, toi aussi.
— J’ai fini par me convaincre du contraire ! rétorqua Valérie. Les tribunaux et les médecins détermineront qui a raison.
— Que veux-tu faire, malheureuse ?
— Te dénoncer pour ce que tu m’as fait et pour le meurtre de cette femme.
— Mais mon innocence est déjà prouvée ! s’écria Jean Marigny en souriant.
— Nous verrons si elle le sera encore quand j’aurais parlé au juge… Je me moque bien de mon honneur, puisque ma conscience est tranquille. Si je fus la maîtresse d’un criminel, c’est que cet homme infâme m’avait hypnotisée.
— Tu es folle !
— Folle ou pas, je vais te dénoncer.
— Par tous les saints du Ciel, Valérie, reviens à toi ! supplie l’ignoble personnage en faisant des gestes désespérés. Je t’aime de tout mon âme § Maintenant que nous pourrions être heureux, tu veux me repousser ! Tes déclarations d’amour étaient donc fausses ?
— Oui, elles étaient fausses, et tu le sais mieux que moi.
Jean se tourna vers le père de la jeune femme.
— Que puis-je faire ? lui demanda-t-il.
Michel Labeille ne répondit pas.
— La seule chose que je veux de toi, reprit Valérie, c’est que tu me jures que ma fille est bien morte !
Le sinistre individu avait suffisamment de bon sens pour comprendre que s’il confessait cette faute-là, tout le monde le croirait capable de crime dont il était soupçonné. Que peut le plus peut le moins !...
Il était bien décidé à n’en jamais rien dire à personne. Pour toute réponse, il sortit une copie de l’acte de décès du bébé – naturellement un faux ! – et le tendit à Valérie.
— Voilà la preuve de ce qui est arrivé à ta fille, malheureuse ! Valérie, je te demande encore pardon pour tout le mal que je t’ai fait. Si tu veux, deviens ma femme légitime, je te rendrai ainsi l’honneur que je t’ai pris.
— Hors d’ici ! cria la jeune femme, blême de colère, je te…
Elle s’était interrompue pour reprendre haleine, car elle haletait et elle reprit d’une voix rauque :
— Les tribunaux se changeront de te faire payer tes crimes !
Jean Marigny laissa échapper un soupir pathétique.
— Ca suffit ! Tu m’as assez humilié, maintenant, Valérie ! (Puis s’adressant à Michel Labeille, il ajouta avec des sanglots dans la voix) : Quand à vous, Monsieur, vous êtes témoin que j’ai essayé de réparer ma faute.
Ceci dit, il se dirigea vers la porte, mais le père le retint, en s’exclamant d’une voix vibrante :
— Attendez ! Ne partez pas, je vous prie ! (Puis regardant sa fille il continua d’une voix impérieuse) : Je sais, à présent, ce que je dois penser, Valérie § Pour retrouver ton honneur, je t’ordonne d’épouser cet homme !
Mais la jeune femme intraitable, répondit sans hésiter :
— Jamais ! J’ai dit « non » !
Le vieil homme fronça les sourcils.
— C’est ton dernier mot ? demanda-t-il sévère.
— Oui ! Je ne l’épouserai pas ! C’est un criminel !
Monsieur Labeille secoua tristement la tête.
— Alors, tout est fini entre nous, déclara-t-il d’une voix dure.
Une expression d’angoisse indicible parut sur le pâle visage de Valérie, pendant qu’elle protestait du geste et de la parole :
— Mais pourquoi ne veux-tu pas me croire, père ? Je suis ta fille moi, et lui est un misérable, un assassin !
— C’est possible… mais je tiens à ce que tu te maries avec ce misérable, comme tu l’appelles. Ce sera ton châtiment… en même temps que ta rédemption.
Valérie ne s’avoua pas vaincue.
— J’ai ma conscience pour moi, affirma-t-elle. Et les tribunaux proclameront mon rachat en me rendant justice !
Alors Michel Labeille donna libre cours à sa colère.
— Sors d’ici ! cria-t-il. Fille indigne… ou folle que tu es, tu n’as plus de père ! Je quitterai la France ce soir pour n’y plus revenir… jamais !
La pauvrette se tordit les mains, tandis que son visage s’inondait de larmes.
— Non, non, mon père ! supplia-t-elle d’une voix haletante. Sois raisonnable ! Aie pitié d’une malheureuse qui t’aime tant !
— Fais ce que je te demande ! répéta Michel obstiné.
— Ce n’est pas possible ! Non, pas possible ! gémit Valérie, pantelante de douleur. Je ne peux pas unir ma vie à celle de cet homme.
Le père, désolé, haussa les épaules.
— D’ailleurs, lui non plus ne le désire plus, murmura-t-il avec une profonde amertume. Adieu ! Et que le Ciel te pardonne le mal que tu me fais !
Puis soudain, son visage se contracta sous une nouvelle poussée de colère ; ses yeux étincelèrent ; d’un geste irraisonné, il leva le poing au-dessus de la tête de sa fille comme s’il voulait exhaler toute sa rancoeur en un geste de brutalité.
— Oui, tue-moi ! supplia Valérie d’une voix faible comme un souffle.
Mais, le vieil homme se domina et sa main retomba, inerte et il jeta d’une voix sourde :
— Va-t-en !Va-t-en ! Et pour toujours, enfant dénaturée ! Il n’est pas possible que tu sois la fille de ma femme bien-aimée.
La malheureuse recula vers la porte en chancelant, puis, se rappelant soudain la petite Mireille, elle alla vivement la chercher dans la pièce contiguë. En la voyant, l’enfant compris tout de suite que le père avait refusé son pardon, et, poussée par son cœur, elle se fit consolatrice :
— Maman ! Maman, ne pleure pas ! s’exclama-t-elle. Tu verras qu’il s’en repentira…
Et elle embrassait les mains de la jeune femme avec toute sa tendresse, tandis que celle-ci l’entraînait dans le couloir. Mais Valérie était si bouleversée qu’elle n’entendait même pas ces mots d’affection.
Elles sortirent du luxueux palace et se mirent à marcher au hasard par les rues. La malheureuse, chassée par son père, allait comme une somnambule et la petite, sans lui lâcher la main, trottinait à son côté, sans quitter des yeux le pauvre visage ravagé de douleur. Brusquement Valérie passa la main sur son front d’un air égaré et s’interrogea, à haute voix :
— Où aller, puisque je n’ai plus ni maison, ni abri ?
— Ne te préoccupe pas, pour la maison, petite mère dit la fillette ; nous avons celle de Pierrot.
Valérie sourit légèrement.
— Ma pauvre chérie, soupira-t-elle, attendrie, ce n’est pas la maison de Pierrot ; elle appartient à quelqu’un, comme toutes les maisons mon petit.
— Qu’allons-nous faire, alors ? demanda Mireille, en la regardant de ses grands yeux candides.
— Je ne sais pas… je n’en sais rien, murmura la jeune femme d’une voix lamentable. O mon père, qu’as-tu fait de moi ? Suis-je donc si coupable que je ne mérite même pas ton pardon ?
La fillette l’observait toujours émue et désorientée ; puis elle prononça avec une conviction profonde :
— Pourtant, vous n’êtes pas méchante !
Un amer sourire grimaça sur les lèvres pâles de Valérie.
— Qui le sait ? soupira-t-elle douloureusement. Je dois l’être… Oui je dois être une femme bien mauvaise, puisque mon père lui-même me repousse !
Et elle pensa avec angoisse :
< Maintenant, coûte que coûte, il faut que je me procure de l’argent pour payer cette sorcière. Mais comment ? A qui m’adresser ? Oh ! Mais j’y pense… Je vais demander à Joséphine, mon amie d’enfance. Je suis sûre qu’elle m’aidera ! >
Cette décision prise, elle serra plus fort la main de la fillette et pressa le pas, sachant où elle allait maintenant. Après une longue marche, elles arrivèrent bien fatiguées, devant un bel hôtel particulier ; l’amie de Valérie habitait cette élégance demeure.
(A SUIVRE LE 6 JUIN