MOINEAUX SANS NID N° 236
—
Ecoute, mon vieux ! Dit Marius simulant la plus entière confiance envers son ancien complice, j’ai décidé de ne
pas attendre plus longtemps pour reprendre, à cette sorcière qu’est « l’Araigne » le papier qu’elle a fait signer à Edwige.
— Comment ! S’exclama « le Boiteux » en pâlissant légèrement, tu veux agir cette nuit ? Il hocha deux ou trois fois la tête et ajouta : Je crains que tu ne commettes une très grave erreur, car une pareille entreprise demande une étude approfondie et minutieuse. N’oublie pas ce qui s’est passé lorsque nous avons voulu cambrioler cette mégère.
— Cette fois, rétorqua Marius sur un ton méprisant, c’est moi qui agirai et je t’affirme que je ne me laisserai pas prendre dans une souricière, comme c’est arrivé par ta faute !
Un imperceptible sourire étira les lèvres minces et ironique du « Boiteux ».
— Tu te trompes, Marius, répondit-il calmement. Les précautions ne suffisent pas toujours avec une telle femme !
— Je m’en moque ! Comme j’ai décidé de lui arracher ce papier à n’importe quel prix, trancha l’ami d’Edwige, j’agirai en force, aussi ai-je demandé l’intervention d’un camarade, que je connais depuis longtemps.
« Le Boiteux » le dévisagea très étonné.
— Pourquoi, alors m’as-tu fait signe ? Questionna-t-il légèrement vexé.
— Parce qu’à trois, nous travaillerons avec une plus grande chance, expliqua Marius qui avait déjà établi son plan.
— Ah ! Fit l’autre, radouci, et qui est ton ami ?
— Je ne pense pas que tu le connaisses. Il s’appelle Louis Carpentier. C’est un original, qui vit à sa façon, et travaille sur la voie ferrée. Il fait exactement ce qui lui passe par la tête et je te conseille vivement de ne pas le perdre des yeux un instant.
— Je ne comprends pas ayant si peu confiance en lui, que tu lui aies demandé de t’aider, lui fit très logiquement remarque « le Boiteux ».
— Je le fais parce qu’il est très rusé et très vif. C’est même un acrobate et avec son concours nous entrerons très facilement chez la mère Picquet, qui doit maintenant depuis notre dernière tentative de vol, se barricader chez elle. Carpentier nous donnera un coup de main.
« Le Boiteux » réfléchit puis grogna en haussant les épaules :
— Bon ! Après tout cette affaire te concerne personnellement et tu as le droit de la conduire à ta manière !
Marius l’enveloppa d’un regard ironique et ajouta :
— Alors, c’est d’accord ? Nous partons tout de suite et allons commencer par aller chercher Carpentier.
— Comment, tu ne l’as pas prévenu ? S’inquiéta « le Boiteux » avec étonnement.
— Si ! Mais j’avais convenu d’aller le prendre dès que je t’aurais rejoint, expliqua Marius.
— Et si nous ne le trouvons pas ? Insista l’autre.
— Impossible, car à cette heure, il est toujours chez lui, affirma Marius. Si, pare extraordinaire, nous ne l’y trouvions pas, nous remettrons notre projet à demain, acheva-t-il tranquillement.
Marius se tourna vers Edwige.
— Viens avec nous, lui dit-il, on ne sait jamais, tu pourras nous être utile.
— Je vais dans ma chambre p^rendre mon imperméable et vous rejoins tout de suite, dit « le Boiteux ».
Quelques minutes plus tard, tous les trois quittèrent silencieusement la pension de madame Bonnet.
La nuit était très noire et de gros nuages s’étiraient, menaçants dans le ciel. Quelques fines gouttes de pluie commençaient à mouiller l’asphalte de la rue, ou il faisait assez froid.
— De quel côté allons-nous ? Demanda « le Boiteux » étonné à la direction que prenait Marius.
— Nous allons près de la gare de marchandises où habite Louis Charpentier, répliqua son compagnon.
Edwige marchait derrière eux.
— Mais là-bas, protesta « le Boiteux » nous allons sûrement tomber sur des employés des chemins de fer ?
— Qu’est-ce que ça peut bien faire, puisque nous n’avons rien à nous reprocher.
Les deux hommes continuèrent à avancer silencieusement en pressant le pas, impatients d’atteindre leur but. Mais comme le trajet était assez long, ils mirent une bonne demi-heure pour arriver.
Finalement, ils distinguèrent des wagons immobiles le long des files interminables de rails. Une locomotive, crachant d’épais jets de fumée manoeuvrait à une centaine de mètres des nouveaux venus, et un long train de marchandises passa tout près d’eux.
De faibles lampes bleues éclairaient à peine, les voies où tout semblait irréel et fantomatique.
Nos trois personnages s’arrêtèrent un moment pour se reposer.
— Quel drôle de coin ! Murmura « le Boiteux » en regardant autour de lui ! Ca ne va pas être facile de trouver ton ami là-dedans !
— Mais si, je crois qu’il loge dans cette baraque, répondit Marius en lui désignant du doigt une masse sombre et carrée, à deux cent mètres d’eux.
Ils avancèrent avec précaution pour ne pas heurter les traverses de bois.
Un cri d’Edwige les fit s’arrêter brusquement. Ils furent presque frôlés par un interminable convoi, chargé, certainement de matériel militaire. Puis, ils poursuivirent leur chemin.
Enfin, ils atteignirent une baraque qui semblait être abandonnée.
— Je me suis trompé, admit Marius.
Il fouilla l’ombre de ses yeux perçants, et indiqua une bâtisse de dimensions plus réduites, qui se dressait de l’autre côté d’une passerelle métallique.
— C’est bien là ! Je me souviens maintenant, s’exclama-t-il que Carpentier m’avait expliqué qu’il habitait la baraque située non loin de la passerelle. Allons-y sans perdre de temps !
« Le Boiteux » manifestait des signes de nervosité. Il trouvait que Marius exagérait par son manque de précision.
— J’espère grogna-t-il que nous n’allons pas passer toute la nuit à courir après ton fameux Carpentier ?
Marius eut tout d’abord, un léger soupçon d’inquiétude « Le Boiteux » se doutait-il qu’un danger le menaçait ! Il était indispensable de le rassurer tout de suite et pleinement.
— Mais non ! Répondit-il en riant. Je me suis trompé, c’est tout. Suis-moi ! Maintenant, je sais m’orienter.
Enfin, ils atteignirent la passerelle qui devait les conduire jusqu’à la baraque.
Le curieux comportement de Marius ne semblait vraiment pas éveiller les soupçons « du Boiteux ». Cependant, ce dernier le fixait de temps en temps, bizarrement.
Soudain, Marius se tourna vers son compagnon.
— Il faut que nous passions de l’autre côté de cette passerelle, dit-il d’une voix qu’il s’efforça de garder calme. Puis, s’adressant à Edwige il ajouta ; ce n’est pas la peine que tu viennes avec nous, ma chérie. Attends-nous là et surtout ne reste pas sur la voie de chemin de fer. Il faut que tu fasses attention à ces maudits trains qui ne cessent de circuler !
Son amie lui répondit :
— Sois sans crainte. Je reste là ! Mais faites vite.
Marius craignait que «le Boiteux » ne remarquât la nervosité de l’impatience d’Edwige, mais un simple coup d’œil le rassura de suite, l’autre semblait parfaitement à l’aise.
— Suis-moi, dit-il en mettant le pied sur la première marche métallique de la passerelle.
« Le boiteux » obéit, docile.
Les deux hommes gravirent rapidement le grand escalier, tandis que, sur la voie ferrée, un train arrivait, crachant de gros flocons de fumée.
Edwige était anxieuse. Elle ne pouvait pas s’empêcher de porter son regard sur ces deux hommes qui, maintenant, venait d’atteindre la passerelle. Lorsqu’ils arrivèrent à l’autre extrémité, elle les vit s’arrêter brusquement. A n’en pas doute « le Boiteux » ne voulait plus avancer !
En effet, le compagnon de Marius manifestait des signes d’inquiétude depuis qu’ils se trouvaient dans un terrain vague loin de toutes vie humaine.
— Eh bien ! Interrogea l’ami d’Edwige, pourquoi t’arrêtes-tu ?
— Je voudrais bien connaître la raison pour laquelle nous sommes venus dans ce lieu désert retrouver ton ami Charpentier, alors qu’il était si simple de lui demander de nous rejoindre chez « la Grosse » ?
Marius ne fut pas pris au dépourvu.
— Réfléchis « le Boiteux » il est indispensable que nous établissons notre plan dans le plus grand secret. Chez madame Bonnet, il y a toujours des oreilles indiscrètes, et les cloisons sont bien minces ! — C’est vrai ! Admit l’autre.
Ils reprirent leur marche. Bientôt, ils arrivèrent devant une vielle baraque.
— Nous y voilà ! Dit Marius en poussant la porte.
Il entra et fit signe à son compagnon de le suivre.
Ce dernier avait à peine franchi le seuil que Marius se dressa devant lui, menaçant.
— Traître ! Hurla-t-il. Je veux connaître la vérité, entends-tu ? Toute la vérité ! Je ais que tu es d’accord avec « l’Araigne » ! Ne le nie pas ! Je vais te faire payer cher ta trahison.
« Le Boiteux » tressaillit, mais ne fut pas très surpris de ce changement d’attitude. En allant rejoindre Marius et Edwige dans la chambre occupée au premier étage par le pensionnaire de « la Grosse » il avait eu le vague pressentiment d’un danger.
— Prends garde, Marius, répliqua-t-il froidement. Si tu as l’intention de me faire du mal, je te conseille vivement de changer d’avis.
— Réponds-moi rugit l’autre. Est-il vrai que tu es allé tout raconter à cette sorcière ?
« Le Boiteux » haussa les épaules avec un petit rire sarcastique.
— Tu es réellement stupide de penser que je te trahis grogna-t-il.
— J’en suis sûr ! Affirma l’ami d’Edwige. Comme tu es un lâche et un peureux, tu n’oses pas le reconnaître !
— Cesse de divaguer ! Protesta « le Boiteux » qui sentait la colère le gagner. Plus tard, je te prouverai que tes soupçons, non seulement ne sont pas fondés, mais sont pour moi très offensants ... je ne vois pas ton ami ?...
— Je ne t’ai pas conduit ici pour retrouver ce camarade qui n’existe que dans mon imagination, mais pour te crier au visage que tu es un traître et ... pour te laisser ici quelques jours. Tu y seras bien tranquille et tu auras le loisir de réfléchir sur les inconvénients qu’il y a à trop parler !
Cette fois « le Boiteux » recula et, d’un bond, se jeta sur son compagnon. Marius était robuste et vigoureux. D’une main ferme, il saisit « le Boiteux » qu’il lança à quelques mètres. Puis, se ruant sur lui, il le martela de coups. Son adversaire se débattit de toutes ses forces. Marius haletait et il était évident que ses forces s’épuisaient. Profitant de ce que son adversaire reprenait son souffle « le Boiteux » se retourna vivement et entraînant l’ami d’Edwige, il le maintint sous le poids de son corps.
Les deux hommes se battirent avec acharnement. Marius avait minimisé la résistance de son ancien complice qui ne cessait de répondre durement aux coups qu’il recevait ...
Soudain « le Boiteux » dont la lèvre inférieure saignait abondamment, envoya Marius rouler et heurter une des parois de la baraque. Ce dernier se releva prestement et s’apprêta à bondir sur son adversaire. Son élan fut retenu par un petit tas de ferraille qu’il n’avait pas eu le temps de remarquer. Il se prit malencontreusement le pied dans un des anneaux d’une grosse chaîne que des employés du chemin de fer avaient jetée dans la baraque. Il poussa un cri de douleur. En tombant, il s’était certainement fracturé un bras à la hauteur de l’épaule.
De son côté, « le Boiteux » dont le cœur battait à grands coups à la suite de l’effort surhumain qu’il avait fait, pâlit subitement, chancela et tomba à terre sans mouvement.
Quelques minutes après, Edwige vit arriver son ami, le visage crispé par la douleur. Elle le rejoignit en criant :
— Marius ! Marius ! Mon amour !...
L’homme courbé en deux, appuyait une main contre son épaule. Puis il s’assit, n’en pouvant plus.
— ... il m’a eu ! Murmura-t-il. Je n’ai pas pu le maîtriser.
Tremblante de crainte, la pauvre femme s’assit à ses côtés.
— Mon cher amour, bégayait-elle en pleurant, ce n’est rien !...
— aide-moi, répliqua-t-il furieux, nous ne pouvons rester ici longtemps. Cesse de pleurnicher et aide-moi, répéta-t-il, à me mettre debout !
Edwige se leva vivement et glissant ses mains sous les aisselles de son amant, elle l’aida à se relever. Marius poussa un grognement, car sa fracture lui faisait très mal. Puis, lentement soutenu par sa maîtresse, il avança de quelques pas.
— Mon Dieu !... S’exclama Edwige, encore un peu de courage, mon chéri. Il faut absolument partir d’ici et aller à la recherche d’un médecin ... et surtout éviter que quelqu’un puisse nous découvrir dans ce terrain vague.
— Va voir si « le Boiteux » est toujours dans la baraque ! Répliqua Marius, d’une voix rageuse.
— Je ne veux pas te quitter ! Protesta-t-elle tu pourrais te trouver mal en mon absence !...
— Obéis, insista-t-il, durement. Ne t’occupe pas de moi !
Bien que très inquiète de se séparer de son cher Marius, Edwige s’empressa de le satisfaire.
Malgré l’obscurité elle réussit à trouver la baraque où « le Boiteux » et son amant s’étaient battus si violemment. La porte était restée ouverte. De ses yeux grands ouverts, elle essaya de percer les ténèbres, elle ne vit personne. Se penchant tantôt à droite, tantôt à gauche, elle tâta de sa main droite le sol de la baraque. Rien, « le Boiteux » n’était plus là !
Quelques minutes après, elle revint, haletante, près de son amant.
— Il est parti ! Déclara-t-elle.
— C’est impossible ! S’écria Marius. Je l’ai vu tomber à moitié assommé.
Sa maîtresse n’insista pas, désirant avant tout s’éloigner de ce terrain vague qui la faisait frissonner de peur.
— Peut-être ne l’ai-je pas vu, admit-elle avec résignation. Il fait une nuit noire, tu peux le constater toi-même. Viens, mon chéri, et cesse de te tourmenter sur le sort de ce traître. Il faut absolument que nous allions chez un médecin. Il calmera tes souffrances.
— Laisse-moi tranquille, grogna-t-il furieux. Ne comprends-tu pas qu’il faut que je sache où se trouve « le Boiteux » ? Aide-moi à marcher. Mon épaule me fait moins souffrir lorsque je m’appuie sur toi.
C’est ainsi qu’Edwige et son amant parcoururent, à petits pas, la distance qui les séparait de la baraque.
La fatigue envahissait peu à peu le corps de Marius. D’imaginaires papillons tourbillonnaient devant ses yeux.
— Je suis épuisé ! Bégaya-t-il en levant sur son amie un regard effrayé.
Edwige s’affalait.
— Encore un petit peu de courage, voyons Marius ! Supplia-t-elle, dominant la crainte causée par les paroles de son amant.
Maintenant, ils étaient à quelques mètres de la baraque.
Marius rassembla toutes ses forces et serra les dents pour mieux résister à la fatigue.
Devant la porte, il s’affaissa en gémissant. Edwige l’aida à s’asseoir sur l’herbe maigre qui poussait près de la baraque, et, caressant amoureusement le visage de son amant, elle essaya de le réconforter et de lui donner un peu de courage et de force.
— Va vérifier encore une fois, Edwige ! Haleta-t-il, en la fixant avec insistance, tandis qu’il pressait son épaule de sa main valide. Si « le Boiteux » n’est pas dans la baraque, il est à deux pas d’ici ! Il lui a été matériellement impossible d’aller loin, étant à bout de souffle. De toute manière, je tiens à m’en assurer !
— Je vais vérifier une deuxième fois ! Répondit sa maîtresse en souriant, mais je te supplie de ne pas bouger.
Elle s’éloigna, après lui avoir adressé un dernier coup d’œil rempli de tendresse et d’inquiétude.
De nouveau, elle vérifia si « le Boiteux » était à l’intérieur de la baraque. Ne le trouvant pas plus que la première fois, elle en fit le tour plusieurs fois. Il lui arriva de prendre un tas de cailloux pour le corps de celui qui les avait trahis. Soudain, à une dizaine de mètres, elle distingua une forme sombre. Certainement il s’agissait « du Boiteux ». Elle se précipita, mais ne découvrit qu’un buisson de ronces.
Elle eut beau cherché encore ; pas la moindre trace d’un corps. A bout de nerfs et d’inquiétude, elle décida d’aller rejoindre Marius.
Elle le découvrit debout. Il semblait aller mieux et moins souffrir.
— Il n’y est pas ! Annonça-t-elle.
— Tu as du mal chercher ! S’exclama Marius, mais partons quand même ! Nous ne pouvons pas rester là indéfiniment.
Edwige s’empressa de le satisfaire et le soutint du mieux qu’elle pût.
Tous deux avancèrent péniblement, s’éloignant de ce lieu sinistre.
Bientôt, ils disparurent, happés par les ténèbres de cette tragique nuit.
( A SUIVRE LE 4 MARS )