ROLAND scène humoristique
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R O L A N D
Scène humoristique par Georges COURTELINE
SCENE PREMIERE
(Les trois coups de l'avertisseur. L'orchestre attaque, mais au même instant, Piégelé costume en guerrier moyen âge apparaît devant le rideau ; il fait signe à l'orchestre qui se tait)
PIEGELÉ
Mesdames et messieurs, pendant de notre illustre Sarah achève de se aire friser pour la reprise du « Fils de Ganelon » je vous demande une seconde d'attention pour une affaire personnelle. Jusqu'à ce jour, je m'en étais tenu à remplir l'emploi plutôt modeste d'un messager sarrazin — Ça consistait à saluer Charlemagne et à lui remettre une lettre avec toutes les marques de la considération la plus distinguée. Je m'en tirais assez gentiment, mais enfin, comme effet produit, c'était plutôt limité. Or, Ledaim, qui remplit le petit rôle de Roland , s'étant trouvé indisposé, j'ai profité de la circonstance pour faire un petit peu de chahut et j'ai obtenu de le remplacer au pied levé — Je vais donc débuter tout à l'heure dans le rôle de Roland — vingt lignes … dont je ne sais d'ailleurs pas la première syllabe. Oh ! Mais là ! Rien ! Pas une broque ! Ce n'est pas de ma faute ; je n'ai pas de mémoire ! C'est même curieux pour un comédien — aucune mémoire. Sorti de : « Ah ! Ah ! Voici ma fidèle armée ! » je ne me rappelle pas un mot (Philosophe) Ah ! Et puis quéqu'ça fait ? je prendrai du souffleur. (Au souffleur) Tu entends Courgougniou ? Ah, zut ! Il n'y est pas ! En voilà un souffleur ! Quand il ne dort pas, il est chez le marchand de vin — Je vous demanderai donc, mesdames et messieurs, de m'accorder toute votre indulgence au cas où le manque de mémoire, joint à l'émotion inséparable d'un premier début.
L'AVERTISSEUR passant sa tête par le manteau d'Arlequin
Comment vous êtes là ? Voilà une heure qu'on vous cherche de tous les côtés et on vous trouver faisant la conversation avec les spectateurs. Vingt francs d'amende.
PIEGELÉ suffoqué
Vingt fr... ! Un mois d'appointements !
L'AVERTISSEUR
En scène ! En scène !
PIEGELÉ
Voilà... (sortant) J'ai encore deux ou trois minutes. Si j'essayais de rassembler mes souvenirs... Voyons, j'entre et je dis : « Ah ! Ah ! Voici ma fidèle armée... » Parfaitement, je ne le rappelle pas un mot (Philosophe) Ah ! Et puis je m'en fiche, je prendrai le souffleur.
(Il sort)
SCÉNE 2
(Le décor représente les gorges de Roncevaux)
LES PREUX (entrant)
Noël ! Noël ! Gloire à l'illustrissime Roland !
PIÉGELÉ
« Ah ! Ah ! Voici ma fidèle armée... « euh... « ma fidèle armée... » (Il va au souffleur) Courgougniou !
LE SOUFFLEUR
« Ma fidèle armée... ma fidèle armée » Ah ! Voilà (il souffle) « Voici mes vieux compagnons d'armes. Salut ô mes preux ! »
PIÉGELÉ jouant
« Voici mes vieux compagnons, salut au nez creux »
LE SOUFFLEUR rectifiant
« O mes preux ! »
PIÉGELÉ qui n'a pas saisi
Quoi ?
LE SOUFFLEUR
« O mes preux ! »
PIÉGELÉ
« Aux lépreux, c'est vrai. Salut aux lépreux ! Euh … euh... euh...
LE SOUFFLEUR
« Je suis le fameux paladin !
PIÉELÉ d'une voix éclatante
« Je suis le fameux Paul Adam !
LE SOUFFLEUR
« Paladin !
PIÉGELÉ se reprenant
« Péladam, pardon ! Je suis le fameux Péladam
LE SOUFFLEUR
« Autour de mon nom brille une légende illustre
PIÉGELÉ
« Auteur de mon nombril, légende illustrée
LE SOUFFLEUR
« Par cent faits.
PIÉGELÉ
« Par Sanfourche... heu... heu (a part) Je ne me rappelle pas un mot, c'est épatant. Avec ça le public commence à faire une tête... tout à l'heure ça va se gâter (Haut) Heu... heu...
(Tumulte dans la salle)
LE SOUFFLEUR
« Hé bien, mes preux.
PIÉGELÉ
« Hé bien, lépreux.
UN SPECTATEUR
Assez, à la porte
LE SOUFFLEUR
« Aussi vrai que je suis Roland !
PIÉGELÉ
« Aussi vrai que je suis Laurent... Durand , je veux dire, non pas Durand... chose.
LE SOUFFLEUR
« Aussi vrai que je suis le neveu de Charlemagne.
PIÉGELÉ
« Aussi vrai que je suis le vieux Charlemagne.
LE SOUFFLEUR
« Je suis content.
PIÉGELÉ
« Je suis Gontran.
LE SOUFFLEUR
« A voir tant de vaillances...
PIÉGELÉ
« Avorton de Mayence ! Heu... heu... Je suis Gontran, avorton de Mayence ! Heu !... heu !...Salut aux lépreux !
(Dans la salle, potin indescriptible ; huées, sifflets aigus, cris d'oiseaux)
PIÉGELÉ justement indigné
Oh ! Vous pouvez aire du pétard, ça ne change rien à la question ! (Très affirmatif) Je suis Gontran, je suis Gontran, vous dis-je, et je suis également Laurent, et même l'empereur Charlemagne ! Honte et mépris à la cabale ! C'est une indignité de s'opposer ainsi à l'éclosion des talents jeunes !
LE PUBLIC
Au rideau ! Des excuses on insulte les spectateurs.
LE SOUFFLEUR qui tient bon
« Sus aux Sarrazins !
PIÉGELÉ
« Suce aux Sarrazins !
LE PUBLIC
Assez ! Assez donc !
LE SOUFFLEUR
« Je veux voir tournoyer au-dessus de leurs têtes l'épée immense du grand Empereur.
PIÉGELÉ
« Je veux voir tournoyer au-dessus de leurs têtes les pieds immenses du grand Empereur.
LE RÉGISSEUR paraissant en scène
Retirez-vous !
PIÉGELÉ
Jamais !
LE RÉGISSEUR
A moi !
(Entrent les machinistes, des pompiers, des garçons d'accessoires, lesquels s'emparent de Piégelé — Hurlement dans la salle)
PIÉGELÉ soulevé de terre et emmené à bout de bras
Je n'ai pas fini, je n'ai pas fini ! C'est ignoble. On veut m’empêcher de me produire ! Salut aux lépreux !... Salut aux lépreux ! Je suis... Je suis... heu... Je suis Galswinthe...
(Il disparaît)
REVUE NOS LOISIRS DU 9 AOUT 1908