MOINEAUX SANS NID N° 215
L’accident survenu tout près de l’hôpital et dont la pauvre petite Mireille fut victime, se déroula si vite que madame Picquet
ne put s’en rendre compte.
La vieille mégère s’était attardée à se quereller avec la femme inconnue ayant généreusement pris la défense de la fillette et, seule l’intervention opportune de l’agent de police, empêcha que l’altercation ne dégénérât en crêpage de chignon.
Quand l’accident eut lieu, l’attention de tous ceux qui entouraient les deux protagonistes, fut alors détournée et une petite foule se groupa vite autour de la voiture, tandis que des réflexions et des cris se faisaient entendre.
Lorsque l’Araigne sut ce qui était arrivé, elle se précipita vers la voiture, mais elle n’y trouva plus la fillette que des bras compatissants avaient emportés à l’hôpital.
La vieille entra alors dans une rage indescriptible.
La petite idiote ! S’écria-t-elle. Se jeter volontairement sous les roues d’une auto ... Non ! Faut-il être bête pour faire une chose pareille !
L’agent de police la rejoignit.
— Maintenant que nous savons où est cette pauvre enfant, allons vite prendre de ses nouvelles ! Proposa-t-il.
Madame Picquet le suivit, en proie à toutes sortes de pensées contradictoires.
Elle se sentait déconcertée et craignait qu’on ne l’accusât plus tard d’avoir provoqué ce geste désespéré de l’enfant, à cause de sa dureté envers elle ...
Mais comment aurait-elle pu imaginer que cette petite sotte fût capable d’un acte semblable !
Accompagnée par l’agent de police, l’Araigne pénétra dans le vestibule de l’hôpital.
— Attendez-moi ici, je vous prie, Madame, lui demanda le représentant de l’autorité publique. Je vais me renseigner. Espérons que l’état de cette petite n’est pas trop sérieux !
La vieille femme alla s’asseoir sur un banc placé contre le mur et attendit, ruminant toutes sortes de pensées.
L’agent revint au bout d’une dizaine de minutes, le visage détendu.
— Rien de grave ! Lui annonça-t-il gaiement, le médecin affirme qu’elle s’en tirera après quelques jours de soins et de repos. Par chance, la voiture s’est arrêtée à temps et le chauffeur a fait preuve de beaucoup de sang-froid et d’habileté. Vous pouvez être rassurée.
La mère Picquet le fixa de ses petits yeux fureteurs et méfiants.
— Parfait ! Bougonna-t-elle, alors je peux aller la voir ?
— Non ! Répliqua l’agent, le médecin lui a fait prendre un narcotique et ne veut pas qu’on la dérange aujourd’hui. Vous pourrez revenir demain. De toute manière, vous voilà tranquille ! Vous avez retrouvé votre fille adoptive et lorsqu’elle sera guérie, vous pourrez la ramener chez vous.
— Merci beaucoup ! Dit en soupirant l’Araigne, et au revoir monsieur l’agent. Je vais me dépêcher de rentrer chez moi, car j’ai du travail qui m’attend.
Ils se séparèrent devant l’hôpital et prirent deux directions totalement opposées.
Madame Picquet arriva chez elle une heure plus tard, tout à fait rassurée sur le sort de Mireille, et regagna le salon du rez-de-chaussée. Elle retira de la charmante bonnetière ayant appartenue à Valérie Labeille, un vieux registre noir bourré de chiffres et alla s’asseoir devant un adorable bureau Louis XV en bois de rose. Elle avait l’air d’un hippopotame placé au milieu d’un parterre de pensées ! Elle compulsa minutieusement le registre, prenant différentes notes sur une feuille de papier.
Il y avait quelques jours déjà que « l’Araigne » désirait faire ce travail, sachant qu’elle avait encore quelques débiteurs en retard.
Au moment de la vente de sa boutique de bric-à-brac, elle n’avait pu achever de vérifier tous ses comptes. Par la suite, les événements se précipitant, l’avaient empêchée de s’en occuper avec attention.
Beaucoup parmi ses clients, pour la plupart de faux mendiants et gens très équivoques, se livrant aux plus sombres trafics, ne répondirent pas à ses lettres et négligèrent de régler leurs dettes.
Comme madame Picquet ne voulait plus traiter ce genre d’affaires et entreprendre tout autre chose, elle décida que le moment était venu de relancer les derniers débiteurs pour entrer en possession de l’argent qu’on lui devait.
« Impossible d’être généreuse et charitable, d’autant plus qu’il s’agit de gens dont je ne veux plus jamais entendre parler !... Tiens ! En voici un qui me doit douze mille francs, remarqua-t-elle en notant sur sa feuille le nom et l’adresse de l’individu. Je vais commencer par lui et aujourd’hui même ! »
Elle consulta sa montre et constata qu’elle avait largement le temps d’aller jusqu’à Saint-Ouen où logeait le débiteur en question.
« Je ne puis laisser davantage traîner cette affaire » décida-t-elle en se préparant à sortir de chez elle.
A ce moment précis, elle entendit tinter la clochette de la grille. Elle tressaillit et tourna les yeux vers la chambre voisine où Técla frottait énergiquement le parquet avec de la paille de fer.
Le jardinier avait dû ouvrir, car elle entendait crisser le gravier de l’allée. Qui pouvait venir la voir ?
Comme elle n’entendit pas la servante se lever, elle lui cria aigrement :
— Va donc ouvrir la porte de la maison ! Tu as bien entendu qu’on avait sonné, j’espère ?
— J’y vais tout de suite, Madame, répondit la pauvre vieille effrayée.
Un instant après, entendant parler dans l’entrée, l’Araigne s’impatienta. La porte du petit salon s’ouvrit aussitôt et une femme entre deux âges, très correctement vêtue, entra ans la pièce.
— Bonjour, madame Picquet ! Comment allez-vous ? Lui dit très aimablement la nouvelle venue, en s’avançant vers elle, toute souriante.
— Tiens ! Vous, madame Ramier ! Bougonna l’Araigne. Il y a un siècle que je ne vous ai vue ! Je vous ai même crue morte ! Acheva-t-elle en ricanant.
La visiteuse se mit à rire aussi, puis sans attendre d’y être invitée prit une chaise et s’installa auprès de la maîtresse de maison, toujours assise devant son secrétaire.
L’Araigne fixa madame Ramier avec une méfiance qu’elle ne se donnait pas la peine de cacher
— Eh bien ! S’exclama-t-elle avec impatience, qu’y a-t-il ? Je ne pense pas que vous êtes venue ici uniquement dans l’intention de me aire une visite ?
Madame Ramier sourit de nouveau, embarrassée, et hocha lentement la tête.
— Vous avez raison, ma chère, reconnut-elle. Je suis venue ici dans un but ... Mais où est la fillette ? Je ne l’ai pas aperçue dans le jardin. J’ai appris qu’elle vous avait occasionné des tas d’ennuis. Est-ce vrai ?
Avant que madame Picquet n’ait eu le temps de répondre, et après avoir jeté un coup d’oeil autour d’elle, elle ajouta, avec une évidente admiration :
— Mazette ! « L’Araigne » vous êtes luxueusement installée à présent !
La vieille lui jeta un regard plein de colère.
— Ne m’appelez pas « L’Araigne » grogna-t-elle, vous savez très bien que ça ne me plait pas !
— C’est vrai ! Excusez-moi, reprit la visiteuse en riant, ça m’a échappé ... l’habitude, vous comprenez ! Evidemment, ce n’est pas très flatteur, je le reconnais ... mais comme dans notre milieu, c’est ainsi que l’on vous a toujours désignée ...Ne m’en veuillez surtout pas, chère madame Picquet. Je ...
« L’Araigne » l’interrompit d’un geste sec. Malgré la cordialité et l’amabilité de sa visiteuse, la mégère gardait une attitude hostile et méfiante. La façon d’agir de madame Ramier lui déplaisait fortement et elle devinait que cette femme venait lui demander un service probablement de l’argent, et peut-être allait-elle essayer de la rouler ! Elle se tenait toujours sur ses gardes et la personne qui réaliserait ce tour de force n’était pas encore née !
— Et alors ? S’impatienta-t-elle, comme l’autre ne se décidait pas à lui révéler l’objet de sa visite.
Madame Ramier soupira profondément, leva les yeux au ciel, mais continua à garder le silence.
— Je vous préviens que vous avez mal choisi votre heure en venant me voir aujourd’hui ! Reprit sèchement la méchante femme. Je me préparais à sortir lorsque vous être arrivée.
— Dans ce cas, s’écria avec empressement la visiteuse, je ne veux pas vous faire perdre votre temps.
— Alors parlez ! Et dites-moi en deux mots la raison de votre visite, répliqua froidement la mère Picquet. Vous avez peut-être quelque chose à me demander ?
Madame Ramier eut un petit rire ironique.
— Je constate que vous n’avez guère changé, remarqua-t-elle amèrement. On m’avait laissé cependant entendre que vous étiez très différente de la femme que nous avions connue, passant ses journées tapie au fond de sa triste et noire boutique de revendeuse.
— Pourquoi aurais-je changé ? S’exclama « l’Araigne » furieuse. Ecoutez-moi, madame Ramier. Ne perdons plus de temps à dire des choses qui n’ont pas de sens. Si vous êtes venue ici dans l’intention de me critiquer, je ne vous retiens pas, parce que j’ai ...
— Allons ! Allons ! Ne vous fâchez pas, je vous en prie, s’écria la nouvelle venue. Je pensais, étant donné notre vieille amitié, que je pouvais me permettre de ...
— Rien du tout ! Interrompit « l’Araigne » avec rage. Et puis c’est faux ! Nous n’avons jamais été des amies et vous ne l’ignorez pas ! Nous n’avons eu que des relations d’affaires, un point c’est tout ! Moi, à présent, j’ai complètement changé ma façon de vivre !
— Je m’en aperçois, en effet, reprit madame Ramier avec bien malgré elle, une pointe d’ironie dans la voix, car jamais encore je ne vous aie vue aussi bien vêtue !
— Vous aussi, vous vous êtes enfin débarrassée de vos infectes guenilles ! Répliqua la mégère de plus en plus désagréable ... Que s’est-il donc passé, madame Ramier ? Auriez-vous gagné un gros lot à la Loterie Nationale ou fait un héritage inattendu ?
L’autre hocha la tête et poussa un long soupir.
— Je n’ai pas eu cette chance, hélas ! Répondit-elle tristement. Je dois même ajouter que le sort ne m’a guère gâtée depuis quelque temps ?
— Ah ! Alors comment se fait-il que vous soyez nippée comme une vraie dame ? Questionna ironiquement « l’Araigne ».
Madame Ramier eut un geste évasif.
— Mon Dieu ! S’exclama-t-elle, c’est une très longue histoire ... Tout à fait entre nous, je dois vous confier que, si je ne vous ai pas donné signe de vie jusqu’ici, c’est parce que j’ai eu des démêlés avec la police et ai été forcée de purger trois mois de prison.
— Ah ! Fit « l’Araigne » en éclatant de rire, ma pauvre, vous n’avez vraiment pas de chance de vous être laissée prendre de la sorte !
— Ca vous fait rire ! S’indigna l’autre furieuse. Vous n’êtes pas généreuse avec moi, madame Picquet. Et dire qu’en prison, je ne cessais de vanter vos capacités et votre intelligence à mes compagnes, pensant vous faire de la réclame.
— Je crois deviner, reprit l’Araigne, avec une lueur mauvaise dans les yeux, que vous êtes venue ici pour me demander de l’argent ! Si c’est ça, je le regrette, mais je ne puis vous avancer un seul centime !
Le visage de la visiteuse blêmit et les deux femmes se mesurèrent silencieusement du regard. Puis, madame Ramier s’écria d’une voix plaintive :
— Ne soyez pas aussi dure, madame Picquet. Et avant de m’opposer un refus formel, laissez-moi vous avouer que ma situation est réellement désespérée. J’ai absolument besoin d’un peu d’argent, car je viens à peine de quitter la prison et n’ai pas encore eu la possibilité de reprendre mon activité. En outre, Marius est tombé sérieusement malade et il a besoin de soins qui coûte très cher, vous le savez bien !
L’Araigne plissa ses petits yeux méchants et répéta avec étonnement :
— Marius ?
— Oui, Marius, mon ... ami ! Sans doute ne le savez-vous pas ! Je ... je ... enfin comme je ne suis pas tellement âgée, j’ai rencontré un très brave garçon ! Vous savez comme ces choses-là arrivent ! Parfois la solitude est tellement dure ! Puis Marius est si tendre ! Si gentil !
— Et il doit vous coûter très cher ! Ricana avec ironie la mère Picquet ... (Puis, hochant la tête, elle ajouta avec mépris) : Tant pis pour vous alors ! Vous auriez dû réfléchir avant d’en arriver là ! Vous n’êtes plus une enfant ! Vous devez savoir que les hommes sont difficiles à satisfaire. Ils dépensent gaspillent, jouent et s’amusent ... Et dire que vous gagniez tant d’argent autrefois !
Ecarlate, madame Ramier baissa les yeux et eut un geste vague de la main.
— Non ! Protesta-t-elle, j’en gagnais beaucoup moins que vous ne le pensez.
— Ne me racontez pas d’histoires ! Répliqua l’autre avec hargne. Je me souviens du temps ou Mireille vous accompagnait dans vos promenades à travers les rues de Paris. Je vous la louais cher, et suppose donc qu’elle vous rapportait beaucoup !
— Je ne puis le nier ! Soupira la pauvre femme. En effet, lorsque Mireille était avec moi et que nous nous arrêtions au coin d’une rue, les passants se montraient très généreux et les aumônes pleuvaient telle la manne céleste ... Hélas ! Il y a longtemps que j’ai cessé ce genre de travail. Je m’occupe actuellement de choses qui rapportent moins. Je mène une vie très calme, sans être contrainte de passer une partie de la nuit dans les rues.
— Depuis la guerre les gens sont plus avares, et il n’y en a guère beaucoup qui se laissent apitoyer par les malheurs d’autrui.
— Dans ce cas, insista astucieusement la vieille rusée, puisque les gens se sont endurcis, pourquoi voulez-vous que moi je fasse exception ? Non ! En ce moment, il m’est impossible de vous secourir. Et si vous tenez à rester en bons termes avec moi, ne revenons plus sur ce sujet !
— Oh ! Madame Picquet ! Je vous en conjure ! Supplia madame Ramier, des larmes dans la voix. Ne soyez pas impitoyable ! Ecoutez-moi je vous ...
— Et moi, je vous ai déjà dit que je dois sortir et que je n’ai plus de temps à perdre ! Trancha brutalement l’Araigne en quittant son siège. Revenez me voir si vous le désirez, mais ne me reparlez plus d’argent.
Le visage de la visiteuse exprima alors la plus vive désillusion.
— Jamais je ne me serais attendue à ce que vous me traitiez ainsi madame Picquet ! Fit-elle en se levant également.
« L’Araigne » haussa les épaules, indifférente.
— Que pensiez-vous donc alors ? S’écria-t-elle avec ironie. Que je vous couvrirais d’or ? Vous n’ignorez pas, vous non plus, combien les temps sont durs !
La femme ne se décidait toujours pas à s’en aller. Elle pensait, peut-être, qu’elle finirait par attendrir son interlocutrice.
Finalement, toutes deux se dirigèrent vers la porte donnant sur le vestibule d’entrée.
— Madame Picquet, insista encore la quémandeuse, en s’arrêtant devant la porte d’entrée, vous ne pouvez être aussi dure avec moi ? Nous avons travaillé ensemble durant de longues années et vous n’avez jamais eu à vous plaindre de moi !
— Il n’aurait plus manqué que ça ! Ricana méchamment la mégère. J’ai toujours été correcte, moi aussi, à votre égard, et si vous avez pu gagner quelque argent, c’est bien grâce à moi ! Nous avons donc été réciproquement satisfaites l’une de l’autre, nous sommes quittes. Et puis, je vous le répète, j’ai complètement changé mon fusil d’épaule ! A présent, au revoir et sans rancune !
— Attendez ! Supplia l’autre, en saisissant son bras. Ce n’est pas possible que vous me laissiez partir de la sorte ! Vous le regretterez !
« L’Araigne » se libéra d’elle avec colère.
— Quoi ? Des menaces à présent ? S’écria-t-elle en la fixant haineusement.
— Je ne vous menace pas, madame Picquet, mais je tiens à vous faire remarquer que si vous me repoussez aujourd’hui, vous risquerez de le regrettez très amèrement un jour car vous pourriez à votre tour avoir besoin de moi, et alors je serais forcée de refuser de vous aider.
La vieille mégère haussa les épaules avec mépris.
— Il n’y a pas de danger qu’une chose pareille puisse m’arriver. Et puis s’il me fallait demande l’aide de quelqu’un, j’ai d’autres personnes à qui m’adresser. Maintenant, je vous prie de me laisser car je suis forcée de sortir.
Madame Ramier baissa tristement la tête, comprenant que toute insistance serait inutile. Elle poussa un soupir de résignation et ajouta avec une feinte humilité :
— Tant pis alors ! J’espère que malgré tout que vous ne me retirerez pas votre estime !
— Mais non ! Mais non ! Rassurez-vous, affirma la mère Picquet, heureuse du résultat obtenu, et revenez me voir tant qu’il vous plaira !
Après avoir échangé une poignée de main avec son impitoyable hôtesse, madame Ramier s’en alla.
« L’Araigne » demeura sur le perron, la regardant traverser lez petit jardin. Lorsqu’elle eut disparu à ses yeux, elle appela sa bonne.
— Técla, lui dit-elle, je vais sortir et serai absente quelques heures. Si quelqu’un vient me demander, tu lui diras que tu ne sais pas quand je rentrerai.
— Oui ! Madame, répondit Técla. (Puis elle ajouta hésitante) : Vous allez sans doute revoir la petite ?
— Non ! Comme elle va mieux, je n’irai que demain à l’hôpital, répliqua « l’Araigne », dans une sorte de grognement, et ne te tracasse pas pour elle, occupe-toi plutôt de briquer la maison !
Habituée aux manières brutales et grossières de sa maîtresse, Técla repartit à la cuisine.
De son côté « l’Araigne » ne tarda pas à quitter le pavillon et se dirigea vers Pantin. Elle arriva une heure plus tard dans une petite rue étroite et peu passante et s’arrêta devant une maison vieille et délabrée qui se dressait près de bâtisse en construction.
Le rez-de-chaussée de cette misérable demeure était occupé par de pauvres gens, vivant de petits travaux, leur rapportant tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Le premier étage avait été transformé en une sorte de pension des plus équivoques par une vieille femme hargneuse et acariâtre, que ses clients n’approchaient qu’avec beaucoup d’appréhension.
Madame Bonnet, connue surtout sous le sobriquet de « La Grosse » à cause de sa corpulence imposante, ne se souciait guère de la rapidité avec laquelle se succédaient les clients auxquels elle louait ses quatre pièces. Elle n’ignorait guère que c’étaient généralement, des rebuts de la société, souvent traqués par la police, et ne pouvant, par conséquent, rester longtemps au même endroit.
Aussi faisait-elle toujours payer à l’avance le temps qu’ils comptaient passer chez elle. S’ils ne renouvelaient pas la provision exigée, elle les mettait dehors impitoyablement.
Elle faisait aussi grassement payer son silence envers la police qui faisait de fréquentes visites chez elle.
Quelques mauvaises langues insinuaient que la « La Grosse » était une indicatrice. Toutefois, personne n’avait jamais pu le prouver et jusqu’ici, la logeuse avait fait marcher son affaire sans craindre de vengeances.
Madame Bonnet ressemblait beaucoup à « l’Araigne » quant à son caractère et ses façons de faire. D’ailleurs, les deux femmes se connaissaient depuis très longtemps et s’étaient rendu de très fréquents services.
Le prêt que « l’Araigne » avait refusé à madame Ramier, elle l’avait souvent consenti à madame Bonnet qui, toujours, s’en était acquittée, payant également des intérêts très élevés. De son côté « l’Araigne » une ou deux fois, avait eu à recourir à « La Grosse » qui ne s’était pas gênée elle aussi, pour en profiter largement.
Les deux femmes se détestaient mais semblaient toutefois s’entendre très bien, se témoignant une estime réciproque, teintée d’une sorte de crainte.
Ce jour-là, en voyant arriver « l’Araigne » chez elle, madame Bonnet l’accueillit avec la plus grande cordialité.
— Entrez ! Entrez ! Madame Picquet, lui dit-elle de sa voix fluette, contrastant curieusement avec sa corpulence. Quel bon vent vous amène ?
« L’Araigne » s’installa dans le fauteuil que lui avançait le logeuse puis répondit en souriant :
— Merci infiniment, chère madame Bonnet, je viens vous demander un service, mais ce n’est pas du tout ce que vous pouvez supposer.
— Ah ! Fit l’autre étonnée. Alors de quoi s’agit-il ?
— Je voudrais savoir si « Le Boiteux » loge de nouveau chez vous. J’ai besoin de lui parler.
— Vous ne vous trompez pas, ma chère, il est revenu ici depuis quinze jours et je pense qu’il y restera encore un bout de temps, déclara madame Bonnet.
— Tant mieux ! S’exclama la mère Picquet avec soulagement. En venant chez vous, je n’en étais pas sûre, et je me demandais où il pouvait bien loger.
— Il est toujours pensionnaire ... Mais, à propos, madame Picquet, on m’a raconté que vous aviez changé votre façon de vivre et ne fréquentiez plus de gens de cette espèce, ajouta l’autre.
« L’Araigne » sourit.
— C’est vrai, reconnut-elle. Je m’occupe à présent de choses complètement différentes. Je me suis lassée de vendre des chiffons et de la ferraille. Je traite maintenant des affaires plus nettes et plus profitables.
— Ah ! Murmura « La Grosse », pensive. Et ça vous rapporte davantage ?
— Ca dépend ! Répondit « l’Araigne » en haussant les épaules. Parfois je perds, parfois je gagne. Vous savez ce que c’est ?... Et puis, il y a la guerre !... Mais puis-je voir « Le Boiteux » ? Pouvez-vous le prévenir que j’ai à lui parler de choses très sérieuses ?
— Il va falloir, dans ce cas, que vous l’attendiez, expliqua la logeuse, car il n’est jamais chez lui. Il ne rentre pas avant sept heures. Si vous n’avez rien de mieux à faire, je vous propose de rester bavardé avec moi et d’accepter une tasse de café.
Bien que contrariée par ce contretemps, « l’Araigne » accepta l’offre de « La Grosse » se disant qu’après tout, elle pourrait ainsi le surprendre, tandis qu’en demandant à sa logeuse de la prévenir de sa visite, elle risquait de ne pas le voir avant plusieurs jours.
Il y avait longtemps que « le Boiteux » devait douze mille francs à madame Picquet et elle tenait à rentrer tout de suite en possession de son argent.
Elle accepta donc l’invitation de « la Grosse » et les deux femmes bavardèrent en dégustant un excellent café, se faisant de nombreuses confidences. Le temps, ainsi, s’écoula assez vite. Soudain « l’Araigne » consulta sa montre.
— Comment ? Sept heures et demie ! S’écria-t-elle, et il n’est pas encore de retour !
— Il ne peut beaucoup tarder à présent, la rassura l’autre, en riant.
Une demi-heure passa encore.
Cette fois, madame Picquet perdit tout à fait patience, et se levant brusquement :
— Je suis forcée de m’en aller, bougonna-t-elle, furieuse. Pouvez-vous me rendre un grand service, madame Bonnet ?
— Mais certainement, ma chère ! S’empressa d’affirmer « La Grosse » en souriant. Que désirez-vous ?
« L’Araigne » réfléchit quelques secondes, puis ajouta en haussant les épaules.
— Je pense ... et puis non ! Voulez-vous prévenir « Le Boiteux » que je suis venue le voir et l’ai attendu longtemps. Comme je n’ai pas de temps à perdre à courir encore après lui, car il me doit de l’argent, dites-lui qu’il vienne au plus vite chez moi pour me régler. Sinon, je saurai l’y contraindre par d’autres moyens !
Elle ouvrit son sac, y prit un carnet et un stylo et traça quelques lignes sur une feuille qu’elle arracha pour la remettre à son interlocutrice.
— Voici ma nouvelle adresse, lui dit-elle, et qu’il se dépêche de me donner signe de vie, sinon il s’en repentira amèrement !
Elle acheva ces mots avec une telle méchanceté dans la voix que madame Bonnet en frissonna.
— Diable ! S’exclama-t-elle, vous devez bien haïr cet homme !
— Il me doit de l’argent ! Expliqua sèchement « l’Araigne ». Et il y a très longtemps qu’il ne s’est plus montré ; c’est surtout ce qui me fâche. Je déteste que l’on se moque de moi !
« La Grosse » soupira et reprit en souriant :
— Je vous approuve entièrement, ma chère, car moi non plus, je n’aime pas être roulée. Mais à dire vrai, je crois que ce malheureux passe de pénibles moments et je crois qu’il vous faudra attendre pas mal de temps avant qu’il ne vous règle sa dette.
— C’est son affaire ! Répliqua l’autre avec hargne, mais il doit se débrouiller pour me payer, car s’il ne m’apporte pas cet argent le plus vite possible, il s’en mordra les doigts !
Madame Bonnet la dévisagea, stupéfaite.
— Vraiment, ma chère, je n’arrive pas à comprendre comment vous pourrez obliger cet infortuné à vous payer s’il n’a pas le sou !
Un sourire satanique erra sur les lèvres minces et cruelles de « l’Araigne », elle murmura :
— Il n’est pas toujours nécessaire de posséder de l’argent pour payer ses dettes ! Et « Le Boiteux » sait parfaitement ce qui l’attend s’il ne me rembourse pas immédiatement mon argent. Vous lui direz que je suis décidée à tout, et vous verrez qu’il se débrouillera très vite pour me payer.
« Maintenant, ajouta-t-elle, en se rapprochant de la porte, je suis forcée de vous quitter. Excusez-moi, ma chère, de vous avoir dérangée si longtemps. »
— Mais pas du tout ! Vous ne m’avez pas dérangée, au contraire, protesta l’autre, et j’ai été ravie de bavarder un moment avec vous, madame Picquet. Revenez me voir quand vous voudrez. Vous me ferez toujours très plaisir.
Elle s’interrompit et regarda en direction de la porte.
Elle venait d’entendre un léger bruit.
— Attendez-moi un instant, dit-elle à « l’Araigne » je pense que le voilà.
Elle disparut dans le couloir, mais revint presque aussitôt.
— Non ! Ce n’est pas lui, c’est un autre pensionnaire, explique-t-elle.
« L’Araigne » soupira, déçue et furieuse :
— C’est vraiment fort ennuyeux !... Enfin, n’oubliez pas de lui faire ma commission.
— Vous pouvez compter sur moi, la rassura « La Grosse ».
Elle reconduisit sa visiteuse jusque sur le palier où elles bavardèrent encore quelques minutes, puis madame Picquet quitta l’immeuble.
« La Grosse » alors, referma la porte. Elle se disposait à entrer dans sa cuisine, lorsqu’un grand garçon dégingandé, aux yeux noirs et perçants, âgé d’une trentaine d’années, sortit d’une chambre.
Il était assez sympathique, s’il n’y avait eu quelque chose d’inquiétant qui se dégageait de lui.
— Pardon, madame Bonnet ! Lui demanda-t-il en souriant, est-ce que la personne qui vient de vous quitter n’est pas madame Picquet, l’ancienne revendeuse.
— en effet ! Marius, répondit « La Grosse » étonnée. Vous la connaissez ?
— Non ! Mais j’en ai beaucoup entendu parler et particulièrement par Edwige. D’après ce qu’on m’a dit, elle doit être très avare, et sa cupidité l’emporte sur tout autre sentiment, acheva-t-il, un indéfinissable sourire sur les lèvres. Il retint de nouveau son interlocutrice qui s’apprêtait à le quitter.
— Un instant encore, Madame, je voudrais savoir quelque chose sur cette femme. Puis-je vous poser une question ?
— Je ne sais pas s’il me sera possible d’y répondre. En tout cas, entrez avec moi dans la cuisine pour que je puisse achever de pré »parer le dîner.
Marius s’empressa d’obéir, et un instant après, il s’asseyait sur une chaise, tandis que sa logeuse s’affairait devant ses fourneaux.
— Je crois que vous êtes très liée avec « l’Araigne », n’est-ce pas ? Reprit-il en la fixant et en souriant bizarrement.
— A vrai dire, expliqua madame Bonnet, nos rapports ont surtout été des rapports d’affaires, et pour être tout à fait franche, cette femme m’est plutôt antipathique avec ses grands airs qui veulent faire croire qu’elle seule est capable de gagner de l’argent. En plus, elle ne rate jamais l’occasion de vexer ou de lancer une méchanceté.
— Tenez ! Tout à l’heure, elle s’est exprimée très durement envers « Le Boiteux » qui a le tort à ses yeux de lui devoir de l’argent, et je suis certaine qu’elle est bien capable de lui faire beaucoup de mal.
Marius alluma une cigarette et son étrange sourire s’accentua.
— Ceci est très intéressant, déclara-t-il, l’air satisfait, et j’en déduis que vous ne seriez pas trop peinée s’il arrivait quelque chose de désagréable à cette odieuse sorcière ...
Ces paroles stupéfièrent madame Bonnet qui demeura la cuillère en l’air au-dessus de sa casserole. Elle tourna la tête vers son interlocuteur.
— Que voulez-vous dire ? S’exclama-t-elle, effrayée. Evidemment cette méchante femme mériterait de recevoir une leçon, mais je ne tiens pas à être complice de ...
— Ne vous imaginez pas des choses terribles ! Interrompit Marius en éclatant de rire. Je vais être très franc avec vous et ne rien vous cacher, Madame. Aujourd’hui, Edwige est allée voir « l’Araigne » avec laquelle elle a beaucoup travaillé autrefois, pour lui demander un service, se trouvant momentanément gênée, vous ne l’ignorez pas. Pauvre fille ! Et dire que je ne peux rien pour elle ! Enfin, recevons à ce que je vous disais ; elle s’est donc rendue chez cette mégère, convaincue qu’elle consentirait à lui prêter un peu d’argent, mais elle s’est heurtée à un refus catégorique.
Madame Bonnet, le dévisagea, de plus en plus perplexe et fort intriguée.
— Mais où voulez-vous en arriver, Marius ? Questionna-t-elle.
Il se leva et écrasa son mégot dans un cendrier.
— Vous êtes trop fine et trop intelligente pour ne pas comprendre, madame Bonnet, reprit-il, et ce que vous venez de me confier sur cette femme dissipe mes dernières hésitations. « L’Araigne » mérite une solide punition et je suis décidé à la forcer à donner de l’argent à Edwige, de gré ou de force.
« La Grosse » le dévisagea, effrayée.
— Pour l’amour de Dieu ! S’exclama-t-elle, qu’avez-vous l’intention de faire, monsieur Marius ?
— Ne faites pas cette tête ! Reprit-il en riant, et je vous affirme que vous ne serez pas inquiétée. Je vous demande uniquement de me prévenir dès que « Le Boiteux » rentrera. J’ai un plan, mais je dois en discuter auparavant avec lui.
— Prenez garde ! Insista-t-elle avec inquiétude. Vous savez bien que je n’aime pas les histoires et ne me mêlez surtout pas à cette affaire, afin que je ne sois pas obligée de donner des explications à la police, au cas où l’on m’interrogerait.
A ces derniers mots, le visage de Marius se durcit.
— Ne dites pas de sottises, madame Bonnet, ajouta-t-il sèchement et ne parlez surtout pas de police. Je n’ai nullement l’intention de vous attirer des ennuis, surtout à cause de cette mégère. Rassurez-vous, je veux seulement l’effrayer de manière à lui faire débourser quelques milliers de francs.
— Vous voulez donc la faire chanter ? Demanda-t-elle d’une voix hésitante.
— Ne prononcez pas de telles paroles ! Protesta Marius, commençant à s’énerver. D’ailleurs, cessons de parler de tout cela ? Moins vous en saurez et mieux ça voudra au cas où, indépendamment de ma volonté, il y aurait du grabuge.
— ciel ! S’exclama « La Grosse », vous me faites très peur, monsieur Marius.
— Moi vous faire peur ? Laissez-moi rire, chère madame. Je vous connais assez à présent, pour savoir que bien peu de choses peuvent vous troubler. Toutefois, je vous jure que vous n’aurez aucun ennui !
— Ecoutez-moi, monsieur Marius, reprit madame Bonnet après un bref silence. Vous me promettez que vous ne m’attirerez aucune complication, n’est-ce pas ?
— Je vous l’ai déjà juré et je recommence, affirma l’homme avec force.
Ce serment m’émut guère madame Bonnet. Elle poussa un profond soupir et conclut en hochant la tête :
— N’oubliez pas que vous êtes prévenu, mon ami. Je ne veux être mêlée à aucune histoire et vous demande même de ne pas me tenir au courant.
— Vous voudrez bien tout de même prévenir « Le Boiteux » que j’ai besoin de le voir ? Demanda Marius.
— Ca oui ! Et volontiers, répondit madame Bonnet. Et surtout ne me parlez de rien, afin qu’il me soit réellement impossible de donner le moindre renseignement si par hasard on m’y contraignait.
Marius quitta la cuisine et regagna sa chambre où il reprit la lecture de son journal sportif, en attendant l’heure du dîner.
Les craintes de sa logeuse ne l’avaient pas touché. Il savait maintenant ce qu’il désirait ; madame Bonnet ne serait guère peinée, tout au contraire, d’apprendre que « l’Araigne » avait des ennuis.
Il attendit le retour du « Boiteux » afin de connaître les activités passées de « l’Araigne » et voir comment s’y prendre pour la faire chanter. Marius était convaincu que la vieille, eu égard aux louches affaires dont elles s’occupait autrefois, désirait cacher certaines choses ... Oui ! Il lui fallait à tout prix découvrir ce que la mère Picquet tenait à garder secret.
Marius attendit plus longtemps qu’il ne le supposait.
En effet, ce soir-là, « Le Boiteux » ne rentra pas à la pension de madame Bonnet. C’était la première fois que ça lui arrivait et cela inquiéta la logeuse, mais elle pensa ensuite qu’il avait été forcé d’aller en banlieue, sans avoir eu le temps ni les moyens de la prévenir.
Aussi lorsque Marius une heure après avoir achevé de dîner, lui demanda ce qu’elle pensait de l’étrange absence du « Boiteux », elle lui répondit nerveusement qu’elle n’était pas chargée de surveiller ses pensionnaires et qu’ils étaient libres d’agir à leur guise.
Vers onze du soir, Edwige, c’est-à-dire madame Ramier, se présenta à la pension. ? A son aspect las et désabusé, Marius comprit tout de suite qu’elle n’avait pas réussi dans ses nouvelles démarches.
— Je n’ai pu arriver à me procurer de l’argent ! Soupira-t-elle en se laissant tomber dans le fauteuil qu’il lui avançait avec empressement après l’avoir tendrement embrassée.
Marius la fixa affectueusement puis caressa doucement les cheveux de la pauvre femme.
— Je viens d’avoir une idée, ma petite Edwige, lui annonça-t-il. Je pense connaître un moyen de forcer « l’Araigne » à élargir pour nous les cordons de sa bourse.
La femme leva sur lui un regard étonné.
— Ca me surprendrait bien ! S’exclama-t-elle, car tu ne sais pas de quoi est capable cette mauvaise femme ! Elle est très rusée et il est très difficile de la tromper.
— Je sais qu’elle a été volée il y a quelques mois, mais ne te leurre pas. Je peux t’affirmer que les coupables ont été diablement favorisés par des circonstances exceptionnelles, autrement ils n’auraient jamais réussi leur coup ... Sache aussi, qu’à présent, elle n’hésite pas à se faire protéger par la police.
En entendant ces derniers mots, Marius, tressaillit imperceptiblement puis après avoir réfléchi quelques secondes, il continua :
— Je comprends, mais je pense que si nous découvrions un fait que cette mégère tiendrait à garder secret, il nous serait alors possible d’exiger d’elle une bonne petite somme pour nous taire.
— C’est pour cette raison que je veux voir « Le boiteux ». Je sais qu’il est très gêné en ce moment et que « l’Araigne » a proféré de terribles menaces contre lui. Comme il doit la détester également, il acceptera certainement, et avec enthousiasme, de s’associer avec moi dans cette affaire.
Edwige Ramier sourit et approuva de la tête.
— Tu as une excellente idée, à laquelle je n’avais jamais songé ... Pourtant, souvent, en supportant ses prétentions et sa dureté, l’envie ne me manquait certes pas de me venger d’elle !
— Parfait ! Conclut l’homme tranquillement. Tu verras, ma chérie, que bientôt nous saurons rabattre le caquet de cette sorcière !
— Mais elle ne t’a jamais rien fait ! Lui fit observer Edwige ... Je veux dire que tu n’as jamais eu de rapports avec elle.
— C’est vrai ! Reconnut-il, mais comme elle t’a souvent ennuyée et humiliée, c’est suffisant pour que je la déteste.
Il se pencha sur Edwige et posa un tendre baiser sur son front.
— Sois donc courageuse, ma chérie, lui dit-il avec douceur, tu n’es plus seule désormais. Je suis là pour te protéger et t’aider à te défendre.
Madame Ramier l’enveloppa d’un regard plein d’amour. Elle n’était plus de première jeunesse et aimait profondément cet homme qui lui témoignait tant d’attachement et d’attention.
— Tu crois que « Le Boiteux » pourra fournir les renseignements que tu désires ? Demanda madame Ramier, après quelques secondes de silence.
— Je n’en sais rien, répondit franchement Marius, mais je le souhaite ardemment, et verrai ce qu’il nous sera possible de faire après lui avoir parlé. Comme lui non plus, ne la porte pas précisément dans son cœur, il sera certainement ravi de se venger d’elle.
— Je le connais, ajouta Edwige, c’est un homme très fermé, et je ne sais pas ce qu’il pensera de ta proposition, car ...
— Je suis ravi qu’il soit ainsi ! Interrompit Marius. Mon expérience m’a appris que généralement les gens de cette espèce sont très sûrs, car sous une réserve apparente, ils cachent une volonté et un sang-froid qui leur permet de surmonter bien des obstacles.
— Et dans le cas où il ne te fournirait pas les renseignements que tu espèces, que ferais-tu, Marius ?
— Eh bien ! J’essayerais alors de découvrir d’autres personnes capables de le faire, répliqua Marius.
Edwige le fixa avec admiration.
— Je suis sûre que tu réussiras, mon chéri, s’écria-t-elle. Ah ! Cette odieuse « Araigne » regrettera amèrement de m’avoir repoussée un jour.
Marius lui saisit la main et la soulevant de son fauteuil, la serra tendrement dans ses bras.
— Oui ! Ma chérie, j’en ai la conviction, moi aussi, murmura-t-il en embrassant Edwige et en caressant ses beaux cheveux noirs où apparaissaient quelques fils d’argent. Bien vite, tu auras ta revanche, et c’est elle qui alors viendra te supplier de la secourir.
— Je n’hésiterai pas, je te le jure, Marius, à lui rendre, ce jour-là la monnaie de sa pièce ! S’écria-t-elle un éclair de haine dans ses yeux.
— Bien ! Maintenant rentre chez toi, reprit l’homme, et aie confiance en moi. Bientôt, nous aurons la possibilité de vivre ensemble et largement, comme nous le désirons.
— Puisses-tu dire vrai, mon chéri ! S’exclama-t-elle, le visage radieux, car je ne te cache pas que je suis au bout de mes forces.
Il l’étreignit de nouveau, puis la reconduisit jusqu’à la rue où Edwige ne tarda pas à disparaître dans la nuit.
Marius remonta au premier et regagna sa chambre et s’enferma, certain que « Le Boiteux » ne rentrerait pas avant le lendemain.
De son côté, madame Ramier ne tarda pas à regagner la petite chambre meublée qu’elle avait louée à sa sortie de prison et qui était peu éloignée de la pension de « La Grosse ».
Elle se coucha rapidement et se mit à penser avec haine à madame Picquet dont la dureté et la cupidité, l’empêchait de réaliser son rêve : louer un petit logement où elle vivrait avec Marius dont elle était follement éprise.
Pendant ce temps « l’Araigne » dans son charmant pavillon tout proche du canal, était montée dans sa chambre après avoir soigneusement fermé a porte à double tour. Elle reprit l’examen de ses comptes et soupira en songeant à Mireille qui lui compliquait tellement l’existence !
La diabolique mégère était loin de se douer du danger qui la menaçait ... et qu’elle aurait bien pu éviter, en témoignant d’un peu plus de compréhension et de générosité envers son prochain.
( A SUIVRE LE 31 DÉCEMBRE )