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LES POULES

29 Décembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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L E S P O U L E S

Fantaisie humoristique par Willy

 

Piétinant une route beauceronne, longue et plate comme Yvette Guibert, mais moins gaie, mon régiment traversait des plaines dont la monotonie, pour tous navrante, ravissait le seul capitaine de Camas, heureux de retrouver dans ces mornes solitudes un peu de son bien-aimé Soudan : « Et ces meules , mon cher, voyez donc ! Tout à fait des cases de nègres ! »

Ces chers souvenirs d'Afrique ne l'empêchaient pas de veiller au grain ; détaché sur la gauche avec sa compagnie vers un village entrevu au loin, le capitaine se constitua une avant-garde spéciale sous mes ordres, s'il vous plaît ; et nous voilà partis à travers les terres labourées, laissant derrière nous la division qui déjà diminue, s'imprécise et bientôt ne semble plus qu'un long serpent noir allongé sur la route où il soulève des nuages , gris, lourds, laids.

Halte à trois cent mètres du village ; je recommande la prudence à mes six hommes car il ne s'agit pas se faire pincer par les hussards (en grandes manœuvres, la crainte de la cavalerie est le commencement de la sagesse) puis nous repartons pour reconnaître les chemins, les issues. Tout à coup un galop sonore avec des cliquetis d'armes, un tourbillons de dolmans bleus, des sourires moqueurs, l'escadron qui s'était caché dans un pli de terrain nous enveloppe ; nous sommes prisonniers.

On nous conserva deux jours mes hommes très indifférents, loi un peu vexé deux jours pendant lesquels ne touchant pas de vivres, il nous fallut consommer le bœuf bouilli de Chicago et les tablettes de café qui fondent dans l'eau claude comme du savon ; puis le général en sa clémence, ordonna de nous renvoyer à notre régiment, et je repartis avec ma demi douzaine de libérés, sûr d'être blagué par le capitaine et vaguement inquiet de n'avoir plus de vivres de réserve. Mais, bah ! Rois étapes seulement.

Lugubre, l'arrivée au gîte dans la brume. Sensation de fatigue et comme de défaite ; il tombe sur nous une rosée d'ombres mouillées, cependant que l'écho régulier de nos pas se prolonge très loin, par delà des champs, frais labourés jusqu'à l'horizon où agonise un restant de coucher de soleil. Quelques paysans laissant ouvertes leurs portes qui découpent sur le soldes carrés de lumière, nous entourent, nous écoutent, la mine hostile, répondent à peine, avares même de leurs paroles, que le régiment passé la veille à tout pris, qu'il ne reste rien à manger, rien, rien ! Mes hommes s'assombrissent. Alors quoi ? Dîner par cœur ? Quel métier ! Soudain une voix rassurante me grasseye dans l'oreille tout bas : « Ayez pas peur mon lieutenant, y a du bon ! » C'est marteau qui parle, un qui la connaît, débrouillard et tire-au-flanc.

 

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Aussitôt une appréhension me trouble. Que va-t-il inventer encore ? Quelle subtile chaparderie ? Je devrais m'interposer. Les paysans ne pardonnent pas la razzia et s'empresseraient de faire passer devant le conseil de guerre ce pauvre diable au ventre creux s'il leur avait fait tort d'une miche. Mais le temps presse il faut dîner, je remets à plus tard les discours moralisateurs que je veux tenir à Marteau pour éviter tout désagrément à cet enfant de la nature, doué d'instincts pareils aux miens et supérieur à moi en ce qu'il ne tente pas de leur résister.

Dans la ferme à Gouron où je m'installe je reçois un accueil plutôt froid. Et toujours le même refrain : « Rien à manger, les soldats d'hier n'ont rien laissé, rien » Mon insistance ne peut vaincre la douceur obstinée et sournoise du propriétaire ; pourtant comme je parle de réquisitionner, j'obtiens à grande peine du pain bis et du fromage blanc. Évidemment j'aimerais mieux du pain blanc et du fromage bis, mais le dieu des armées (Sabaoth) ne m'a pas en sa sainte garde, je mange de mauvaise humeur, tous mes mouvements sont suivis de l’œil par le fermier Gouron qui sans doute craint que je ne vole ses couverts d'étains. Marteau à disparu, son absence m'alarme.

Tout à coup au dehors, éclatent des appels de volaille en détresse, des lamentations de poules égorgée. Mon hôte saute sur la porte, se précipite. Encore un coup de mon lascar, je le parie. Il finira à Biribi ce Marteau ! Justement Gouron revient entraînant le coupable avec des clameurs il écume : « Je le tiens, voleur, bandit ; voyez, mon lieutenant, il l'a sous la capote, ma poule, ce brigand-là ! Très sec j'ordonne : « Lâchez cet homme » L'homme est lâché, je regarde l'homme avec inquiétude , l'homme qui a pourtant bien l'air de cacher quelque chose sous son vêtement, garde une mine assurée, réjouie même ; et quand le fermier , de ses mains tremblantes de colère, veut le déboutonner, le fouiller « l'homme » se tord de rire :

Finissez-donc vieux farceur, vous me chatouillez ! Quand je vous dis que je ne l'ai pas votre poule !

En effet, Gouron n'a rien trouvé et reste stupéfait ; c'est de la sorcellerie pour sûr !

Mon lieutenant, il l'avait ma poule. Quand je suis arrivé sur lui, il était en train de l'étrangler. Vous avez entendu comme moi, j'ai pas rêvé !

Mais sacrée tête de boche, s'écrie Marteau, tout illuminé de jubilation, c'est moi la poule ! Écoutez ça :

Et aussitôt avec un art parfait une sûreté d'exécution à tromper un coq, Marteau imite la poule :

Tenez la voilà qui se promène : coo-ot coo-ot ; elle pond cot, cot, cot, codek... quelqu'un entre elle a peur : cot, cot, cot, cot, cot... je la prend par le cou : couâk, couâk ; maintenant je l'étouffe sous ma capote : oâk... oâk... Et on peut voir, j'ai les mains vides. Je vais pourtant pas passer au conseil rapport à ce que je sais imiter la poule ! Faut-i' te faire aussi le cochon d'inde à présent ?

Et Marteau imite le cochon d'inde. Toue la ferme est sur pied. Il imite aussi l'âne, le veau à ravir. Le fermier ne se tient plus de joie, rit à casser les vitres et connaisseur, déclare que rien ne vaut l'imitation de la poule. De sorte que Marteau doit recommencer la poule pour la mère Gouron puis pour la fille, puis pour le gendre qui revient des champs. Une grosse gaieté emplit la ferme, Gouron en liesse sort des victuailles insoupçonnées ; au désert il débouche une fine bouteille. Je me sens un peu humilié d'être malgré mon galon de sous-lieutenant de réserve, si inférieur à Marteau qui, lui sait imiter la poule et dont les talents de société nous valent un dîner de choix.

Le lendemain dès la pointe du jour au moment où nous partirons le fermier Gouron qui avait convoqué des voisins supplia Marteau de faire encore une fois la poule. L'autre, après s'être fait prier (ces artistes) finit par consentir. Il feignit d'entrer dans le poulailler, de saisir un de »s plus beaux chapons, de le fourrer sous sa capote et de se sauver avec son butin vers ses camarades. C'était inouï de vérité ; on entendait les râles étouffés, les battements d'ailes sous le vêtement. Les voisins pleuraient de rire, le fermier se tapait sur les cuisses « C'est encore mieux qu'hier ! Sacré farceur, va ! »

On bissa, le triomphateur s'exécuta de bonne grâce répéta la scène, rentra dans le poulailler etc, etc. et l'imitation était de plus en plus saisissant de vérité. Enfin, après un dernier coup de vin blanc nous partîmes.

Or, le soir à l'étape, Marteau me servit une fricassé succulente.

Où as-tu pris ça ?

Dans le poulailler du fermier Gouron, ce matin vous savez bien.

Comment ! Je sais bien ? Tu as volé des poules ?

Jamais de la vie, mon lieutenant.

Ah ! À la bonne heure ! Alors tu les a achetées ?

Achetées ? Vous ne voudriez pas, mon lieutenant ! Mais rappelez-vous au moment de partir, il m'a dit : « Fais-moi la poule »J'y es fais. J'y en ai même ait deux. Il n'a vu que du feu.

Mais sacré filou.

Voyons mon lieutenant, vous êtes témoin que c'est malgré moi. Mais il voulait, il voulait absolument alors pour ne pas le contrarier.

J'éprouvais un vif mécontentement mélangé d'une furieuse envie de rire. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place ? Moi je ne fais rien du tout. Et Marteau resta impuni.

Plus tard je crus devoir conter la chose au capitaine de Camas. Il m'écouta sans mot dire : puis :

Mon Dieu, au Soudan, je ne dis pas , mais en France... Après tout, bah ! nous figurions l'ennemi !

 

REVUE NOS LOISIRS DU 19 JUILLET 1908

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