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MOINEAUX SANS NID N° 214

25 Décembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-214--.jpegL’officier de garde venait tout juste de se jeter sur son lit de camp placé sous une tente, pensant prendre quelques heures de repos, lorsqu’on vint le chercher à cause du soldat qui avait été arrêté.

— Que se passe-t-il ? Grogna-t-il en sortant de sa tente et en s’adressant, bourru, au sergent qui commandait la patrouille.

Ce dernier s’empressa de lui rapporter l’accusation formulée contre le Sénégalais. L’officier, alors, se tourna vers le noir et lui posa quelques questions.

— Pourquoi as-tu essayé d’assassiner un de tes camarades pendant son sommeil ? Lui demanda-t-il, en le fixant sévèrement.

— C’est faux, mon lieutenant ! Je ne voulais tuer personne ! Protesta énergiquement le soldat.

— Tu mens ! S’exclama l’officier, indigné, puisque tu as été découvert rampant par terre, un couteau à la main.

— Je cherchais seulement à changer de place pour mieux dormir, se défendit le noir.

— Pourquoi alors avais-tu ton poignard à la main ? Insista le lieutenant.

— Ce n’était pas pour tuer quelqu’un mon lieutenant, je vous le jure ! Bredouilla le Sénégalais en tremblant.

L’officier fit signe à Esposito d’approcher.

— Avez-vous vu cet homme lever son poignard sur le soldat endormi ? Questionna-t-il.

— Je ne lui en ai pas laissé le temps, mon lieutenant, répondit vivement Esposito.

— Vous ne lui en avez pas laissé le temps ? Répéta le lieutenant étonné. Alors comment pouvez-vous affirmer que cet homme avait l’intention de tuer votre camarade ?

— Ce n’était pas bien difficile à comprendre, mon lieutenant, répliqua Esposito, avec le plus grand calme.

— Veuillez vous expliquer plus clairement, parce que je ne vous comprends pas, reprit en soupirant l’officier.

— Je viens de vous dire, mon lieutenant, que cet homme rampait sur l’herbe comme un serpent, le poignard à la main, et s’approchait sans hésiter de mon camarade, Robert Montpellier.

— Robert Montpellier ? Répéta, l’officier.

— Oui, mon lieutenant, c’est le nom de mon ami que le Sénégalais cherchait à frapper, affirma Esposito.

L’officier avait brusquement changé de voix.

— Montpellier ? Reprit-il sourdement, ce nom ne m’est pas inconnu !

— C’est sans doute parce que c’est celui d’un peintre dont les toiles sont déjà appréciées, mon lieutenant ? Fit observer Esposito.

— Cela suffit ! Trancha brusquement le lieutenant. Peintre ou pas, comme je ne peux considérer que le fait de ramper sur l’herbe soit un acte criminel, j’ordonne que cet homme soit remis immédiatement en liberté !

— Merci ! Merci ! Mon lieutenant ! S’exclama le Sénégalais joyeusement.

— Excusez-moi, mon lieutenant, mais je dois vous apprendre que cet homme et ses camarades ont juré de tuer Montpellier.

Tant qu’il n,’y aura pas de preuve tangible, il ne me sera pas possible de les déférer çà un tribunal militaire, répliqua froidement l’officier.

Esposito, interdit, préféra se taire ;

— Et à présent, reprit le lieutenant, allez tous dormir et dorénavant, faites attention à vos actes, et à vos propos !

Déçu et furieux, Esposito s’éloigna et retourna s’étende auprès de Robert qui dormait toujours aussi profondément.

Montpellier n’apprit que le lendemain ce qui s’était passé. Esposito le lui narra dès qu’il se réveilla.

— Ne trouves-tu pas que le lieutenant a agi d’une façon très étrange ? Demanda Esposito.

— En effet, répondit le peintre perplexe.

— Que dirais-tu si nous demandions à changer de compagnie ? Reprit son camarade.

— Je crois que ce serait une excellente idée, reconnut Robert.

Après avoir avalé leur quart de café, les hommes se rassemblèrent pour être passés en revue par le Lieutenant de service la nuit précédente.

Lorsque l’officier passa devant Robert, ce dernier le fixa, tout d’abord avec stupéfaction, puis il ne sut retenir un grognement de colère.

« Le misérable ! Se dit-il, c’est Georges Bertil, l’infâme calomniateur de Valérie ! »

Puis, se tournant vers Esposito, il lui déclara d’une voix suffisamment forte pour être entendu par les autres :

— Oui, il nous faudra changer de compagnie le plus rapidement possible, car je ne peux rester sous les ordres de cet officier qui, dans le civil, est un bien triste sire !

Les hommes rompirent le rang et Robert en passant près de Bertil, lui jeta son regard je plus méprisant, auquel l’autre répondit par un sourire plein de défi et d’ironie.

— Mais qu’est-ce qui se passe ? Demanda Esposito, très intrigué ; j’avoue que je n’y comprends rien.

Lorsqu’ils se furent tous deux un peu éloignés du groupe, Robert s’écria :

— Tu ne vas par tarder à le savoir, je te le garantis !

— Dis-moi un peu ; ce lieutenant te connaît sans doute ? Interrogea Esposito.

— Oui, nous nous connaissons très bien, répondit Robert.

— Vous êtes sans doute ennemis ? Reprit Esposito.

— C’est un immonde individu.

— Je comprends à présent son attitude, lorsque cette nuit, j’ai prononcé ton n om, murmura Esposito songeur, réalisant soudain la raison de l’étrange comportement de l’officier, vis-à-vis du soldat sénégalais.

— Evidemment ! S’écria Montpellier tout est très clair, à présent !

— Ainsi, cet officier serait ...

— Un misérable faussaire, une canaille, le calomniateur d’une femme sans défense, interrompit Robert.

Et il raconta alors à son nouvel ami l’odieuse conduite de Georges Bertil envers la pauvre Valérie. Lorsqu’il eut achevé de parler, Esposito conclut :

— Maintenant, il nous faut changer de compagnie le plus rapidement possible !

— Sûrement ! Approuva Robert ; sinon, il serait bien capable d’aider le Sénégalais à me supprimer. Il n’ignore pas que je connais son passé plus que louche. D’ailleurs, je n’hésiterais pas à le lui rappeler, même devant ses hommes ! Un homme pareil est indigne de porter des galons !

Très énervé, l’artiste faisait les cent pas auprès de son ami.

— Calme-toi, Robert ! Lui dit Esposito en mettant une main sur l’épaule du jeune artiste.

— Je ne peux pas ! Je boue littéralement !

— Prends garde, mon vieux ! Nous sommes en guerre. N’oublie pas que la discipline est particulièrement sévère.

— Je le sais parfaitement, répliqua Robert, assez brusquement.

— En agissant avec violence, tu risques gros ! Ca ne vaut pas le coup pour un homme pareil !

— Je suis prêt tout pour venger l’honneur de la femme que j’aime et respecte, déclara avec énergie le jeune peintre.

Esposito reprit en souriant.

— Toi mort, un jour Valérie en épousera un autre !

Cette remarque fit tressaillir Montpellier. Esposito avait raison. Mais si tel était son destin, il ne pourrait l’éviter. Il ne pensait qu’à une seule chose ; venger celle vers qui allaient toutes ses pensées. Il garda le silence, tandis que mille souvenirs assaillaient son esprit.

— Viens faire quelques pas avec moi dans le bois proposa Esposito.

— Non, je n’en ai pas envie, laisse-moi ! Refusa Robert l’air sombre.

— Allons, voyons, Robert, ne refuse pas et viens, insista son camarade.

Robert finit par se laisser conduire jusqu’à un grand chêne qui se dressait dans le sentier.

— Asseyons-nous au pied de cet arbre, veux-tu ? Demanda Esposito.

Robert et Esposito se laissèrent tomber sur la mousse et gardèrent le silence assez longtemps.

— Ce qu’on est bien ici ! S’exclama Esposito, cherchant à interrompre le cours des pensées de son ami qu’il devinait bien sombres.

Esposito avait raison, car l’endroit était fort agréable et en face d’eux, une jeune herbe bien fraîche dressait ses pousses entremêlées de fleurettes aux couleurs les plus gaies. Malgré les horreurs de la guerre, la nature suivait son cours immuable.

— Tu as vu la tourterelle qui vient de quitter cet arbre ! Fit Esposito. Sûrement elle y a fait son nid.

Il grimpa sur les premières branches et découvrit en effet, un nid contenant cinq petits œufs.

— Vois ce que j’ai trouvé Robert ! S’écria-t-il d’une voix enjouée en revenant auprès de son ami.

— Remets vite ce nid où il était, protesta Montpellier.

— Jamais de la vie, un autre le dénicherait.

— tu ne vas tout de même pas avaler ses œufs ? Questionna Robert étonné.

— Je vais en goûter un, répondit Esposito.

Esposito brisa la coquille d’un œuf, puis l’avala. Satisfait de sa démonstration, il ajouta :

— Ce n’est pas mauvais du tout, tiens prends-en un !

Robert allait l’imiter et prendre un oeuf dans le petit nid, lorsqu’il interrompit son geste ; le lieutenant Georges Bertil était devant lui, l’air sévère.

Robert ne se mit pas au garde-à-vous et ne quitta pas le tronc d’arbre sur lequel il s’appuyait, tandis que son camarade se figeait devant son supérieur.

Bertil le dévisagea avec colère et hurla :

— Mettez-vous au garde-à-vous et saluez !

Montpellier quitta lentement son tronc d’arbre et leva sur lui un regard plein de haine et de mépris.

— Je ne salue pas les lâches de ton espèce, répliqua-t-il d’une voix sifflante.

L’officier blêmit sous l’insulte. Tout d’abord interloqué, il finit par crier rageusement :

— Tu refuses de m’obéir ?

— Parfaitement, je refuse, canaille ! Vociféra Robert, complètement hors de lui. Comment oses-tu m’adresser de nouveau la parole et lever les yeux sur moi ?

— Tu oublies que tu parles à ton supérieur ! Hurla Georges Bertil furieux.

— Pour moi, tu n’es que la plus ignoble de toutes les fripouilles, répliqua froidement Robert.

— Montpellier ! S’exclama l’autre.

— Ah ! Ah ! Ricana le jeune artiste, je vois que tu n’as pas oublié mon nom !

— Je te garantis que tu te souviendras du mien ! Rugit Bertil.

— Tu veux me faire arrêter, sans doute ? Questionna Robert avec ironie.

— Bien mieux que ça ! Déclara l’autre, fou de rage.

— Ah ! Ah ! Ah ! Ricana sarcastiquement Montpellier, mais alors il te faudrait sortir d’ici vivant ... ce qui n’arrivera pas, je te le jure !

Bertil recula de quelques mètres, mais Montpellier le rejoignit et lui saisit le bras.

Esposito s’interposa, alarmé.

— Prends garde, Robert, il est lieutenant et tu n’es qu’un simple soldat !

— Même s’il était général en chef je ne respecterais pas ses étoiles ! Vociféra Robert, hors de lui, en secouant Bertil avec une telle force qu’il l’envoya rouler sur le sol.

— Au secours ! Hurla Bertil épouvanté.

Mais Robert semblait pris de folie.

— Ah ! Ah ! S’exclama-t-il sarcastique, tu trembles comme une femmelette ! Relève-toi !

Bertil se releva vivement, rouge de honte d’avoir été humilié de la sorte devant Esposito.

— Je te ferai passer en Conseil de Guerre ! Hurla-t-il.

— Tu ne le pourras pas ! Affirma froidement Robert.

— Nous nous battrons ! Quelle arme choisis-tu ? Reprit Georges Bertil. Je suis l’offensé, mais je ter laisse le choix des armes. Autant finir de régler cette vieille querelle !

— Ca m’est indifférent ! Fit Robert d’une voix glaciale, en le fixant avec haine.

— Tu es d’accord pour le revolver ? Ajouta Bertil en lui glissant un regard hypocrite.

— Je t’ai déjà dit que ça m’est indifférent, déclara Robert avec ironie. En vérité, il n’y a nul besoin d’armes ; nos poings peuvent suffire !

— Heureusement pour toi que je ne suis pas un lâche, et ne chercherai pas à profiter de cet avantage, rétorqua Montpellier.

— Alors, avance ! Lui cria Bertil. Robert qui n’était pas armé se tourna vers son compagnon pour lui demander son revolver mais lorsque Esposito mit la main à son étui, il se produisit un fait inattendu et imprévisible.

L’odieux Bertil avait soudain fait feu sur Robert !

Probablement son ange gardien veillait sur le jeune artiste ! Le projectile après avoir effleuré ses cheveux, allât se loger dans le tronc d’arbre qui se trouvait derrière lui.

En entendant la détonation, Montpellier, négligeant l’arme que lui tendait son ami, se précipita sur le traître qu’il désarma en un tournemain.

— Ignoble canaille ! Cria-t-il en se jetant sur lui. Cette fois que tu le veuilles ou non, nous nous battrons sans armes !

Et il commençait à se mettre en garde, les poings serrés, lorsque de nombreux soldats, alertés par la détonation, s’interposèrent entre les deux adversaires, immobilisant Robert.

— Oh ! Rugit Robert, ivre de colère.

— Saisissez cet homme ! Ordonna le lieutenant en désignant Montpellier aux soldats. Conduisez-le immédiatement et sous bonne escorte devant le capitaine.

Quelques minutes après, entouré d’une dizaine d’hommes, Robert fut emmené chez son supérieur, qui déjà prévenu du grave incident qui venait de se dérouler, le reçut durement.

— Sais-tu ce que tu viens de faire, misérable ! S’exclama-t-il en l’apercevant.

— J’ai simplement voulu dire son fait à une canaille, mon capitaine ! Répondit sourdement le pauvre Robert.

— Essaye de te calmer et de mieux voir les choses, lui conseilla son supérieur.

— C’est impossible ! Mon capitaine.

— Te rends-tu compte, malheureux, que tu allais te battre avec un de tes supérieurs ? Reprit l’officier, en le fixant avec colère. Comprends-tu ce que ça signifie ?

— Mon Capitaine, le Lieutenant Bertil a tiré sur moi alors que je n’étais pas armé, se défendit vivement Robert.

— Il devait avoir de solides raisons pour agir de la sorte, dit l’officier, légèrement décontenancé par cette déclaration.

— Je l’avais traité comme il le méritait en lui disant qu’il n’était qu’une infecte canaille ...

— Tu n’as pas le droit de manquer ainsi de respect à un supérieur ! L’interrompit l’officier indigné, et il a eu raison de vouloir sévir.

Robert, cette fois, soupira, l’air résigné.

— Je le sais, mon Capitaine, murmura-t-il un peu plus calme.

— Tu connais pourtant la discipline dans l’armée ? Reprit sévèrement le Capitaine.

— Oui, mon Capitaine.

— Tu n’ignores pas, non plus que nous soyons tout près des lignes allemandes et que nous ne tarderons pas à combattre ?

— Je le sais également, mon Capitaine.

— Tu dois savoir aussi que la justice militaire est très sévère et inflexible ! Poursuivit l’officier.

— Oui, mon Capitaine.

— Bon ! D’ailleurs ce n’est pas la première fois Montpellier que tu te prends de querelle ! Remarqua sévèrement le Capitaine.

— J’avais alors été insulté par des soldats noirs, mon Capitaine, tenta d’expliquer Robert, qui commençait à réaliser l’extrême gravité de sa situation.

— Bon ! C’est du passé, convint l’officier, mais l’incident de tout à l’heure est très différent.

— Mon Capitaine, protesta Robert, cet homme dans la vie civile était un être indigne et s’il ne m’a pas tué aujourd’hui c’est un vrai miracle !

A cet instant, Georges Bertil pénétra dans le bureau et se mit au garde-à-vous devant son supérieur.

— Lieutenant Bertil, questionna le Capitaine, que s’est-il passé entre vous et le soldat Montpellier ?

— La chose la plus insensée que l’on puisse imaginer, mon Capitaine, répliqua aussitôt le nouveau venu.

— Parlez, je vous écoute, reprit l’officier.

— Ce n’est pas long à raconter, mon Capitaine, poursuivit l’autre ; la nuit dernière étant de service, on m’a conduit un Sénégalais qui avait essayé de changer de place pour mieux dormir et qui, pour ce faire, avait rampé par terre. Ne jugeant nullement ce fait comme grave, je l’ai fait relâcher.

— Et ensuite ? Demanda le Capitaine, étonné et perplexe.

— Aujourd’hui, poursuivit Bertil, probablement à cause de cette décision concernant ce pauvre Sénégalais, le soldat Montpellier qui ne peut pas sentir ses camarades de couleur, s’est jeté sur moi après m’avoir abreuvé d’injures !

— N’avez-vous pas le premier essayé de l’abattre d’un coup de revolver ? Objecta le Capitaine, de plus en plus décontenancer.

— Non ! Mon Capitaine, j’ai simplement tiré un coup de feu en l’air pour essayer de l’intimider, expliqua Bertil avec un toupet incroyable.

— Il ment ! S’écria Robert, incapable de se maîtriser.

— Silence Montpellier ! Ordonna sèchement le Capitaine, tu parleras lorsque je t’interrogerai. Puis se tournant de nouveau vers le Lieutenant, il l’invita du geste à continuer son récit.

— Comme je viens de vous le dire, mon Capitaine, j’ai tiré en l’air pour l’effrayer, lorsque, soudain, ce misérable m’a attaqué, acheva Bertil.

Au comble de l’indignation, Robert voulut se jeter sur lui, mais en fut empêché par les soldats qui le surveillaient.

— Ca suffit ainsi ! Décida le Capitaine d’une voix grave. Inutile de poursuivre, cet homme ne respecte aucune autorité. Arrêtez-le et attachez-le, car il est capable de tout !

— Où faut-il l’attacher, mon Capitaine ? Demanda le sergent.

L’officier réfléchit quelques secondes, puis déclara :

— Pour le moment, attachez-le à un tronc d’arbre. Je verrai ensuite. Il n’y a pas de local qui puisse servir de prison, ici !

— Bien ! Mon Capitaine, répondit le sergent.

— Tant qu’il n’aura pas été pris de décision à son sujet, vous le ferez garder par deux hommes, sinon il trouverait le moyen de s’enfuir, ajouta le Capitaine.

Le sergent salua, puis ordonna aux soldats d’emmener Robert Montpellier qui, conduit à la lisière du bois, fut solidement attaché à un tronc d’arbre.

Deux sentinelles baïonnette au canon, furent postées près de l’infortuné garçon.

Le pauvre Robert gardait le silence, sachant que toutes ses protestations ne serviraient à rien. Bien que sa faute fut insignifiante devant dieu, il était passible de la peine de mort d’après le règlement, car il s’était révolté contre son supérieur et l’avoir même maltraité.

En plus, il l’avait fait devant témoins et n’ignorait pas le terrible sort qui l’attendait.

A cet instant, trois chers visages se présentèrent à sa mémoire : Valérie, Pierrot et Mireille.

Où étaient-ils ? Que faisaient-ils ?

En songeant à eux ses yeux se mouillèrent de larmes.

Maintenant le soleil commençait à baisser et Robert pensa que certainement il ne reverrait plus ces êtres chers à son cœur.

Un peu plus tard, les premières ombres du crépuscule commencèrent à envelopper la terre, puis ce fut la nuit.

Jamais l’obscurité n’avait paru aussi noire à Montpellier, ni plus triste le hululement de la chouette.

Les deux sentinelles le surveillaient toujours.

Soudain, le Capitaine revint, accompagné du sergent et suivi de huit soldats.

— Soldat Montpellier, lui dit-il, gravement, je le regrette, mais j’ai une très mauvaise nouvelle à t’annoncer.

— Ne craignez pas de me l’apprendre, mon Capitaine, répondit en soupirant Robert, je m’y attends !

— tu vas passer dans quelques instants devant le conseil de guerre.

Et, s’adressant au sous-officier de l’escorte :

— Détachez-le et conduisez-le au poste de Commandement du bataillon où le tribunal va statuer sur son cas.

Libéré de ses liens, Montpellier, brisé par les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, se dirigea, la démarche titubante vers une vieille maison délabrée. On le fit entrer au rez-de-chaussée.

Entouré de quatre officiers, un Commandant présidait le tribunal.

Malgré la plaidoirie de l’officier défenseur, Montpellier accablé par le témoignage du Lieutenant Bertil et le silence des témoins, fut à l’unanimité, condamné à mort.

Ramené à son cantonnement, le pauvre garçon, se retrouva au pied de son arbre, toujours veillé par deux sentinelles.

Le Capitaine le rejoignit quelques instants plus tard.

— As-tu quelque chose à me confier pour une tierce personne ? Lui demanda son supérieur, qui semblait très ému.

— Non ! Mon Capitaine, répondit calmement Robert.

— Tu as bien des parents, des amis ? Reprit l’officier, essayant de voir le visage du jeune homme que lui cachait l’ombre de la nuit.

— Je suis seul au monde, mon Capitaine ... Pourtant ...

— Parle ! Pressa l’officier.

— Oui, il y a une femme ... ajouta Robert.

— Tu désires qu’elle soit informée de ta mort ?

— Je désire que vous lui fassiez parvenir un souvenir, mon Capitaine, murmura Robert tristement.

— Lequel ? S’enquit avec bonté le Capitaine.

— Je voudrais lui laisser la médaille que je porte autour de mon cou et que vous m’enlèverez après ma mort !

— Je te le promets ! Répondit le Capitaine avec émotion.

— Je vous remercie, mon Capitaine.

— Comment s’appelle cette femme ? Demanda l’officier après un léger silence.

— Valérie Labeille, mon Capitaine. Elle est infirmière de la Croix-Rouge dans les hôpitaux militaires.

— Je te promets, Montpellier, de la rechercher et de lui remettre ta médaille, affirma l’officier. Désires-tu autre chose ?

— Oui ! Mon Capitaine, je voudrais avoir l’assistance d’un prêtre, murmura Robert.

— Je te l’enverrai après la relève des sentinelles, promit le Capitaine.

Après être resté un moment silencieux auprès du condamné, il soupira, puis, esquissant un geste d’adieu de la main, il quitta Montpellier et disparut vivement suivi de la patrouille.

Robert demeura seul avec les deux sentinelles qui faisaient les cent pas non loin de lui. La nuit se faisait de plus en plus dense et fraîche. Tout était plongé dans un silence impressionnant, mais parfois dans le lointain, on entendait le grondement sourd du canon faisant trembler la terre ... Sûrement quelque part au loin avait lieu un duel d’artillerie, terrible activité de l’ample théâtre des opérations.

Autour de l’infortuné jeune homme, un oiseau poussait de petits cris plaintifs, tandis que le murmure léger du ruisseau tout proche arrivait, porté par la brise de la nuit.

Brusquement, un aboiement infiniment triste se fit entendre.

Robert eut un sourire ému.

« Certainement, c’est mon brave Vaillant qui a deviné ma présence ! » pensa-t-il.

Il continua à fixa l’obscurité comme s’il croyait voir apparaître devant lui la sinistre silhouette de la Parque, venant couper le trame de sa pauvre existence !

Une heure encore s’écoulé.

Robert éprouvait une sensation infiniment curieuse. D’un côté, il désirait voir s’achever cette nuit torturante et, de l’autre, il redoutait l’instant où l’aube commencerait à faire pâlir les étoiles ... car alors, le peloton d’exécution mettrait fin à son existence terrestre.

— Mon Dieu ! S’écria-t-il avec une angoisse indescriptible. Qu’ai-je donc fait de tellement mal pour être puni de la sorte ?

Brusquement, sa vie entière défila devant ses yeux ; ce fut d’abord sa plus tendre enfance, entourée d’affectueux parents, trop vite ravis à sa tendresse ... puis ce furent ces belles années joyeuses et insouciantes à l’école des Beaux-Arts ... les parties folles avec ses camarades ... les joies procurées par ses premières toiles exposées ... ensuite sa rencontre avec Valérie, toutes les souffrances endurées pour elle et par elle ... et ...

Un bruit de pas l’arracha, soudain, à ses pensées.

— Halte-là ! Qui va là ? Cria la sentinelle.

— La relève ! Répliqua une voix forte.

« Il doit être minuit » pensa douloureusement Robert.

Il aperçut des ombres qui avançaient, tandis que d’autres s’éloignaient pour se perdre dans l’obscurité. A cet instant, un sanglot lui étrangla la gorge.

« Mon Dieu ! Ayez pitié ! » Pria-t-il avec ferveur.

Un soldat s’approcha de lui, en murmurant dans un souffle :

— Ne te désespère pas Montpellier, car ta dernière heure n’a pas encore sonnée !

Il lui sembla reconnaître le son de cette voix qui réveilla en lui de lointains souvenirs, et pour le moment, le spectre de la mort s’éloigna de sa pensée …

 

( A SUIVRE LE 28 DÉCEMBRE )

 

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