MOINEAUX SANS NID N° 21
21 – VNGT MILLIARDS
Alice semblait ne plus pouvoir détacher son regard de la porte par laquelle le peintre était sorti. Son oncle ne voulait pas la déranger, il la contemplait, souriant et satisfait. Ces deux êtres représentaient les seules vraies affections qu’il eût au monde.
— Comment trouves-tu mon ami ? demanda enfin Julien Delorme.
La jeune fille s’arracha brusquement à sa contemplation. Les yeux brillants, elle répondit :
— Ce peintre ? Mais il n’est pas mal du tout ! Et il est surtout très sympathique !
Son oncle le regarda avec une expression un peu malicieuse et questionna :
— Tu ne crois pas que ce serait un bon mari ?
— Oh ! s’exclama Alice avec un joli rire. Tu penses déjà à nous marier !
L’oncle hocha la tête.
— Il ne faut pas rire de ces choses-là, ma nièce, reprocha-t-il tendrement. On ne sait jamais ce qui peut arriver !
— Vraiment, mon oncle, tu es charmant ! Je m’explique que tu aies été un séducteur. Dans ta jeunesse, tu devrais être irrésistible !
— En tout cas, mon idée n’a pas l’air de t’être désagréable !
— A vrai dire, la perspective du mariage n’a rien de très agréable ! Mais enfin, comme je ne tiens pas à rester vieille fille, j’aime encore mieux ton peintre qu’un autre homme !
— C’est non seulement un brave et beau garçon, déclara l’oncle, mais aussi un homme très riche et de beaucoup de talent. Tu seras dont la femme d’une personnalité célèbre d’un grand artiste !
— Tu ferais mieux d’être franc et de me dire que tu aimerais bien me voir marier avec l’être qui t’est le plus cher au monde !
— L’être qui m’est le plus cher au monde, tu sais bien que c’est toi !
— Je ne l’ignore pas, mais je sais aussi que tu l’aimes autant que moi ! N’essaie pas de le nier ; tu parles toujours de lui, tu vantes ses mérites, tu le portes aux nues !
— Il le mérite, je t’assure ! répondit Julien Delorme en souriant.
— Je te crois sans peine, mon cher oncle ! En ce qui me concerne de tous les hommes que j’ai déjà rencontrés, c’est celui qui m’a produit l’impression la plus vive, déclara Alice.
— Oh ! Oh !... L’aimerais-tu déjà ?
— Voyons, mon oncle ! La mode des grands sentiments est passée ! répartit la jeune fille en haussant légèrement les épaules et en faisant une moue de mépris.
— Ne dis donc pas de sottises, conseilla Julien affectueusement. Si ce que tu prétends était vrai, la vie aurait perdu le plus grand de ses attraits. Je comprends ton désir de paraître moderne, mais je t’en prie, ne raconte jamais de choses semblables !
— Et que faut-il dire alors ? demanda la jeune fille dont le visage cette fois était tout à fait sérieux.
— Ce que ton cœur te dicte !
— Oui, mais il dicte en chinois !répliqua la jeune fille en reprenant son ironie habituelle. Tu me connais à peine ; tu as passé la moitié de ta vie loin de la France et j’étais bien petite lorsque tu es parti pour l’Amérique.
— Mais je me souviens de ma sœur, ta malheureuse mère, victime de son mari, cette canaille qui vous a tous ruinés. Je me demande bien ce que vous seriez devenus si je n’étais pas rentré riche d’Amérique !
Alice fronça alors les sourcils et reconnut d’un ton grave :
— C’est vrai. Tu es notre Providence ! Sans toi, nous serions dans la misère.
— Ton père a dissipé non seulement sa fortune mais aussi celle de ma sœur. Je n’ai pas à le juger, car, moi aussi, j’ai dissipé la mienne !
— Ce n’est pas la même situation ; tu n’avais ni femme, ni enfant. En outre, tu l’as refaire cette fortune, et même plus grosse que celle que tu as gaspillée. Au contraire, mon père, lorsque nous sommes restés sans un sou… Oh ! Après tout, il est inutile de reparler de cela !
— Tu as raison ; ne regardons pas en arrière et pensons à l’avenir !
— Oui, c’est cela ! Bâtissons des châteaux en Espagne !
— Pas de châteaux en Espagne ! répliqua l’oncle d’un ton affectueusement réprobateur. De solides édifices en pierre et en ciment armé, Alice !
Je t’écoute mon oncle !
— Tu épouseras Montpellier pour diverses raisons, reprit le vieil homme après un bref silence.
— J’écoute la suite ! fit en souriant la jeune fille qui semblait incapable de prendre quelque chose au sérieux.
— La première de toutes, parce que je le veux ; continua le malade sans prendre garde à l’interruption de sa nièce. Ensuite parce que tu le désires. Et pour finir parce que cela ne lui déplait pas.
Un éclair passa dans les yeux de la jeune fille.
— Comment le sais-tu ? demanda-t-elle, curieuse.
— Il n’y a pas besoin d’être bien malin pour le deviner ! déclara l’oncle gentiment. Et mon ami serait fort sot s’il n’était pas disposé à épouser une femme comme toi !
— Mais il peut en aimer une autre ! fit observer la jeune fille.
— Si cela était je le saurais !
< Je le saurai moi-même ! songea Alice, sûre d’elle. S’il en aime une autre, j’évincerai ma rivale ! >
Julien Delorme poursuivit :
— Ce qui me tient le plus à cœur, mon désir le plus fort, c’est de retrouver mon fils !
« J’espère bien que non ! » se dit encore la jeune fille.
Loin de soupçonner les pensées de sa nièce, le malade continua d’un ton ému :
— Je suis sûr que Robert le retrouvera !
— Dieu le veuille ! soupira la nièce d’une voix qui était loin de correspondre à ses souhaits intérieurs.
— S’il le retrouve, il sera son tuteur… si je meurs, ce qui pourrait arriver bientôt, étant donné l’état dans lequel je me trouve.
— Ah ! s’exclama Alice, avec surprise. Tu veux qu’il soit le tuteur de ce petit ?
— Oui.
— Et mes frères ?
— Tes frères, ma chère nièce, pourraient bien ne pas regarder d’un bon œil un enfant qui leur retirerait une part importante de mon héritage.
La jeune fille haussa les épaules et déclara :
— Comme tu les connais mal !
— Je ne parle pas de toi… Toi, c’est autre chose ! C’est pourquoi je désirerais tant que tu épouses Robert et que vous vous occupiez de ce malheureux enfant comme s’il était le vôtre. Nulle part, il ne pourrait être mieux qu’avec vous !
— Bien sûr, cela est sagement raisonné ! reconnut Alice. Mais alors, mes pauvres frères resteraient dans la misère ?
Le malade secoua négativement la tête et répondit d’un ton ferme :
— Mais non, voyons ! Ma fortune est pour vous tous. Quoi qu’il arrive, je vous laisserai toujours assez pour que vous puissiez vivre sans inquiétude. Tu n’imagines pas l’importance de ma fortune !
Un léger sourire apparut sur les lèvres de la jeune fille qui demanda :
— Vraiment ? A combien se monte donc ta fortune, mon oncle ? Je te demande cela par simple curiosité, tu sais bien que je ne suis pas intéressée.
— Aux environs de vingt milliards ! Si mon fils est retrouvé, il y en aura quinze pour lui, deux pour toi et un et demi pour chacun de tes frères. Vous ne risquerez pas de mourir de faim !
— Et si l’enfant n’est pas retrouvé ?
— Dans ce cas tout sera pour vous, à l’exception de petits legs que je laisse à diverses personnes. Mais tu seras la mieux partagée parce que je t’aime plus et que je te crois meilleure, bien meilleure que tes frères.
— Merci mais tu es injuste pour eux !
Julien secoua la tête.
— Non ma fille, soupira-t-il. Je sais très bien qu’ils ne tarderont pas à dissiper ce que je leur laisserai. Ils ressemblent à votre père tandis que toi, au contraire, tu es le fidèle portrait de ta mère… Mais chut ! On vient par ici ! Ne répète pas un mot de ce que je t’ai dit.
En effet, l’instant d’après, les deux neveux entraient dans la chambre ; c’étaient les deux hommes qui avaient enlevé Pierrot. Apparemment ils étaient satisfaits. Jacques le plus jeune celui qui avait conduit la voiture était correctement vêtu ; quant à Anselme il avait son vêtement du matin.
— Comment te sens-tu aujourd’hui, mon cher oncle ? demanda l’aîné des deux neveux.
Un peu mieux, à ce qu’il semble, répondit le malade avec un triste sourire (Et il ajouta) : Mais il vaut mieux ne pas trop s’y fier ! Comment se fait-il que vous ne soyez pas venus hier ?
— Nous étions occupés tous les deux, répondit Anselme.
— Cela me surprend ! Vous n’avez rien à faire, que je sache ?
— C’est au sujet du petit, expliqua encore Anselme, en soupirant. Nous croyions avoir trouvé sa trace.
Une vive émotion se manifesta sur le visage de Delorme.
— Et cela n’a rien donné ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
— Malheureusement non ! répondit l’un des neveux.
— Je suis persuadé que l’enfant est mort, dit l’autre.
Julien Delorme leva sur lui un regard plein d’angoisse et de réprobation. Puis il demanda :
— Sur quoi bases-tu cette opinion, Jacques ?
L’interpellé haussa les épaules.
— Du fait que nous n’avons pu retrouver aucune trace de lui !
— Je crois que nous pouvons abandonner toute espérance désormais, ajouta Anselme.
Une expression quoique peu mystérieuse, apparut sur le visage de Julien Delorme. Il eut un geste bref de protestation et, malgré la promesse faite à Robert ne put se retenir de révéler :
— J’ai chargé une autre personne de s’occuper de cette affaire !
— Vraiment mon oncle ? s’exclama Anselme d’une voix vibrante. Cela veut-il dire que tu n’as pas confiance en nous ?
Le vieil homme secoua la tête et fit un geste de dénégation.
— Mais non, il n’est pas question de cela, affirma-t-il. Seulement j’ai décidé d’employer tous les moyens pour réussir dans cette entreprise.
— Et à qui as-tu confié cette recherche ? demanda Anselme.
— A mon ami Robert Montpellier.
— Un artiste, un peintre qui passe sa vie à rêver ! Tu aurais pu trouver mieux ! remarqua Anselme méprisant.
— Nous verrons bien, murmura Julien Delorme. J’ai grande confiance dans la réussite de mon meilleur ami.
— Cela veut-il dire qu’il est inutile que nous continuions nos recherches ? demanda Jacques.
— Non. Mais cela m’empêche pas quelqu’un d’autre de rechercher de son côté puisque vous n’avez toujours rien trouvé.
— L’oncle à raison, intervint Alice conciliante. Vous n’avez aucune raison pour ne pas continuer.
Quelques minutes plus tard la jeune fille ayant laissé son oncle endormi dans son fauteuil, frappait à la porte de son frère Anselme. Sur l’invitation qui fut aussitôt faite, Alice entra et demanda aussitôt.
— Qu’avez-vous fait ?
— Tout va bien ! répondit Anselme en souriant. Nous l’avons mis dans un endroit sûr.
— Où donc ?
— Dans le pavillon de chasse.
— C’est beaucoup trop près !
— C’est près et c’est loin… assez retiré du monde. Qui pourrait soupçonner qu’il se trouve là ?
— Nous devons être prudents, Anselme ! conseilla la jeune fille. Si l’enfant est retrouvé, nous resterons quasiment dans la misère ; un milliard seulement pour chacun de nous !
— Comment le sais-tu ? demanda l’autre, manifestement intéressé.
— Je connais les termes du testament de l’oncle, expliqua la jeune fille. Sa fortune est immense ; elle se monte à vingt milliards !
Une lueur de cupidité traversa les yeux d’Anselme.
— Ils seront pour nous, je le l’assure ! déclara-t-il quand à l’enfant on ne le verra jamais ici.
— Le mieux sera de prendre une décision rapide à son sujet !
— Je pensais le faire partir pour l’Australie.
Mais le jeune fille haussa les épaules.
— De l’Australie on peut revenir, observa-t-elle.
— Que proposes-tu d’autre, Alice ?
— Je pense qu’il est préférable de faire en sorte qu’il ne puisse jamais revenir ! répliqua-t-elle froidement. Ainsi seulement, nous pourrons être sûrs que les vingt milliards seront à nous !
Anselme tressaillit légèrement. Les yeux baissés, il murmura comme s’il se parlait à lui-même :
— C’est vrai ! Il y a là une énorme fortune en jeu… Jamais je n’aurais cru notre oncle aussi riche.
— Cette fortune il faut la défendre énergiquement ! s’écria Alice ? Ce Robert Montpellier serait bien capable de retrouver l’enfant !
Anselme la regarda dans les yeux.
— Tu le connais ? demanda-t-il avec inquiétude.
— Oui. L’oncle me l’a présenté. Il veut même me le faire épouser…
— Et toi ?
— Moi ?...
Un indéfinissable sourire apparut sur les lèvres de la jeune fille.
— J’ai décidé de devenir sa femme et je le serai !
— L’aimerais-tu par hasard.
— Peut-être ! En outre, il est très riche, m’a dit mon père. Nous devons aller tous les deux demain à son atelier.
— Toi et l’oncle ?
— Mais non, voyons ! Toi et moi, il est très sympathique tu verra. Il faut que tu t’en fasse un ami Anselme ! De cette façon il me tiendra au courant de toutes ses recherches.
— Parfait ! s’exclama Anselme triomphant. Désormais nous pouvons considérer la partie comme gagnée !
Loin de partager son optimisme sa mère répondit :
— Ns nous bâtons pas de chanter victoire ! Nous ne le tenons pas encore cet héritage. Et comme dit le proverbe, il y a loin de la coupe aux lèvres.
— Et la santé de l’oncle ? Où es-t-elle ? s’informa Anselme.
— Il en a tout au plus pour un mois, m’a dit le médecin. Il a l’estomac complètement délabré et les poumons ne valent guère mieux ?
— Il est urgent qu’il disparaisse, car je n’en peu plus ! Mes créanciers me persécutent et il faut que nous soutenions notre rang que diable !
— Tout va bien !
— L’enfant est en notre pouvoir, c’est déjà un gros point de gagné ! ajouta Anselme comme pour se rendre confiance à lui-même.
A ce moment, le malade appela. Anselme et sa sœur coururent à sa chambre en affectant la plus grande sollicitude. Qui donc en les voyant ainsi aurait pu soupçonner les infâmes pensées qui habitaient leurs cerveaux ? Toute la méchanceté que masquaient le visage enchanteur de la jeune fille et les manières distinguées de ses frères ?...
((A SUIVRE LE 28 MAI)