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UN MARIAGE TÉLÉPHONIQUE

25 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

UN MARIAGE TELEPHONIQUE

Nouvelle par Henri GERMAIN

 

Le barreau parisien chacun le sait est un firmament où gravitent des toiles de toutes grandeurs, quelques nébuleuses et même de vieilles lunes.

Maître Fringant, l'un des astres de ce ciel de justice assis, plongé plutôt, ce jour de clair soleil printanier, dans le large fauteuil placé devant son bureau, rêvait tout éveillé.

Les regards au plafond, a bouche souriante, il songeait à la jolie Suzanne de Vandeuil, cette ravissante veuve dont le défunt mari — capitaine de frégate — c'était laisser couler à pic presque aussitôt son entrée au port de bonheur.

Il y avait plus d'un an de cela et l'avocat bien qu'il se l'avouât difficilement à lui-même, n'avait cessé de penser à Mme de Vandeuil.

Petite brune, les yeux long fendus et langoureux à brûler l'âme, la bouche mignonne, un peu sensuelle, appelant le baiser, des dents liliades et menues, une taille ronde et souple la démarche gracieuse et provocante la fois ; telle une gitane mondaine.

Ces charmes physiques bien qu'il en existât d'autres encore, avaient forcément ébranlé l'échafaudage de galant scepticisme d'où le bel avocat célibataire contemplait et raillait, dédaigneux les disciples fervents du mariage.

Mais par amour-propre exagéré pour ne point faillir à des convictions tant de fois exprimées, et malgré qu'il ressentit en présence de la jeune femme de très agréables et particulières émotions, Maître Fringant n'avait pu se décider encore à laisser échapper de ses lèvres un aveu, secrètement désiré peut-être.

C'était à chaque nouvelle rencontre dans le monde un flirt discret où sous le couvert d'une légèreté voulue, perçoivent par intervalles, les indices certains d’une sympathie très caractérisée qu'enrayaient seules quelques révoltes d'orgueil masculin, quelques délicatesses féminines.

L'avocat songeait à tout cela, essayait encore de lutter contre lui-même ; mais le coeur puissant terrassait le cerveau raisonneur. Puis le vide de son existence esseulée, quelque peu vagabonde au moral sans but, sans nécessité même, se faisait sentir aussi.

En somme il demeurait perplexe.

Soudain la sonnerie électrique du téléphone le fit tressaillir, l'arracha brusquement au rêve.

Il se leva et la voix un peu troublée, lança le traditionnel : Allo ! Allo !

On lui répondit bientôt ceci :

— Une dame jeune désirerais vivement consulter Maître Fringant, mais pour motifs personnels qui seront bientôt confiés à sa discrétion, elle ne peut recevoir chez elle.

— Voudrait-on se trouver ce soir, à six heures précises au bureau des omnibus, près le passage de l'opéra ?

— Le mot de reconnaissance sera Trafalgar auquel on devra répondre Salifou.

Bizarre ! Pensa l'avocat hésitant d'abord à répondre . Puis le côté mystérieux et comme suggestif de l'aventure le décida cependant.

— On y sera, répliqua-t-il l'accent assuré cette fois.

 

∞ ∞ ∞

 

A six heures moins cinq, lorsque la foule des affaires noie le boulevard de ses flots houleux, l'élégant légiste pénétra dans le bureau où se pressaient de nombreux voyageurs. Il dut même jouer un peu des coudes pour s'approcher jusqu'au contrôle, mais ce ne fut pas sans susciter quelques murmures désagréables.

Pour se donner contenance, il prit un numéro au hasard et distrait, remercia le contrôleur en lui criant :

— Salifou !

Lors ce fut un tollé général, ces regards ironiques se fixèrent sur lui ; l'employé ahuri, arrondit ses yeux d'étonnement puis il eut un haussement d'épaules pitoyable et murmura :

— Malheureux !

— Hein, vous dites ? Fit Mare Fringant les sourcils froncés, le torse penché sur le bureau.

Mais il s'interrompit soudain, se redressant vivement ; une voix féminine venait de couler à son oreille :

— Trafalgar.

— Salifou ! Cria de nouveau l'avocat. Et sans souci des rires éclatant à son nez, il se retourna et sourit rapidement du bureau, sur les pas d'une femme entièrement vêtue de noir et soigneusement voilée.

Cependant que le contrôleur édifié cette fois le suivait d'un regard empreint de suprême pitié et portait le doigt à son front, disant :

— Le pauvre ! Il ne suit que ce mot-là. Voilà pourtant ce que c'est que trop faire la noce !

— Un fou, un idiot... gaga ; appuyèrent les voyageurs tandis que des gamins — cet âge est sans pitié — couraient derrière le légiste criant : Hou ! Hou !... Ah ! Salifou, il est fou !

Peu à peu un rassemblement se forma, des badauds suivirent. A la hauteur de la rue Taibourt, Maître Fringant et sa compagne étaient escortés de cent cinquante imbéciles. Des gardiens de la paix s'approchèrent questionnèrent vaguement :

— Un fou, il est fou, clamèrent des voix.

— Faut l'arrêter ça peut être dangereux ! Appuyèrent des trembleurs.

Cependant l'avocat et la jeune femme allaient côte à côte à pas pressés, celui-ci examinant la tournure de celle-là. Il fut convaincu qu'elle était jeune, aristocratique non moins que gracieuse.

Mais comme il allait engager l'entretien, une poussée lui arriva dans le dos.

Furieux il se retourna prêt à châtier l'insolent.

— Hou ! Hou ! Salifou ! Brailla la foule.

— Mais ces gens-là sont fous ! Cria l'avocat, surpris et exaspéré en apercevant le cortège qui le suivait.

L'hilarité des gens éclata : Fou, c'était lui qui l'était, bon à enfermer.

— A Sainte Anne cria-t-on.

— Vite, monsieur, votre bras ? Implora l'inconnue tremblante.

— Certes, madame mais puis-je savoir à qui j'ai l'honneur.

Il n'acheva pas, un gardien de la paix venait de lui prendre le bras.

— Allons, monsieur, dit-il, venez avec nous, nous allons vous reconduire.

— Me reconduire ! Ah ça ! Vous êtes fou !

— Bien sûr, monsieur, nous le sommes tous un peu. Allons venez.

Bien que Maître fringant ne s'expliquât pas nettement cette subite aventure, i résista naturellement.

La foule cria :

 

LE-MARIAGE-TELEPHONIQUE-copie-1.jpeg

— Enlevez-le !

Mais sa compagne s'approcha vivement des gardiens de la paix réunis maintenant leur monta discrètement une carte de visite et dit quelques mot à voix basse.

Aussitôt les représentants de l'autorité s inclinèrent et se tournant vers le public :

— Eh bien ! Vous autres, allez-vous vous disperser plus rapidement que ça ? Les rassemblements sont défendus. Allons, circulez, circulez !

Le couple fut dégagé.

— Puis-je savoir maintenant, madame ? Réitéra l'avocat.

— Pas encore. Il faut avant cela que vous consentiez à m'accompagner chez Durand où nous prendrons un cabinet particulier. Là, nous causerons sans crainte d'être entendus ou pris pour des fous, en admettant même que nous le fussions un peu.

— C'est-à-dire, précisa Maître Fringant, que vous m'offrez de vous offrir à dîner ?

— Précisément. Le contraire ne serait pas dans vos moyens, j'imagine ?

— Certes non ; mais un mot encore. De quelle nature est votre affaire ?

— Il s'agit de mariage.

— Dans ce cas, je me récuse, madame, car je serais un trop mauvais conseiller. Très préoccupé pour mon propre compte, en ce moment même et, de plus absolument indécis en cette matière. Je ne saurais conclure impartialement. Je crois qu'il faut seulement prendre conseil de son cœur. Pis l y a dans tout ceci une allure galante qui, l'avouerai-je, m'effraie.

— Vraiment ! Mais alors vous devenez tout à fait sérieux ?

— Tout fat.

Sur ce, Maître Fringant salua très bas, dégagea son bras et, quoiqu'il regrettât de ne point savoir au moins le nom de l'inconnue, se disposa à prendre congé, en retournant sur ses pas.

Mais il dut faire volte-face en sentant la main de sa compagne s'appuyer sur la sienne.

— Maître plus qu'un mot ? Dites-moi si une femme veuve, jeune et de situation indépendante peut sans paraître ridicule ou effrontée offrir sa main à un galant homme qui la désire, sans oser l'avouer ?

— Le cas est embarrassant bien qu'il puisse exister des circonstances fort atténuantes. Je crois pouvoir affirmer que... ainsi dans votre cas...

— Si Mme de Vandeuil vous offrait sa main, vous l'accepteriez ? Interrompit vivement la jeune femme.

— Oh ! De grand cœur ! Mais comment savez-vous !

— Mon cher, la voilà.

En disant cela, Suzanne de Vandeuil car c'était elle enleva rapidement son épaisse voilette et pressa tendrement la main du légiste.

Celui-ci charmé, surpris et content, garda cette jolie menotte dans la sienne et conclut :

— A cette heure, je suis vraiment fou, mais de joie !

— Bien sûr, fit Suzanne ; allons donc chez Durand où des amis prévenu nous attendent ; ce sera le dîner des fiançailles.

— Allo, allo ! Fit maître Fringant plus on est de fous plus on rit !

 

REVUE NOS LOISIRS DU 8 DÉEMBRE 1907

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