MOINEAUX SANS NID N° 204
Le lendemain de la visite d’Alice, la concierge de
Pierrot bavardait avec deux voisines, lorsqu’un homme distingué, les yeux cachés derrière de grosses lunettes noires cerclées d’écaille, descendit du taxi et frappa à la porte de la loge. Il
tenait une valise à la main.
— Est-il exact qu’il y a un logement de live à louer dans cet immeuble ? dit-il en s’adressant à la concierge, après avoir retiré son chapeau.
La femme examina, légèrement étonnée, le nouveau venu, puis sourit en répondant avec empressement :
— En effet, Monsieur. Il s’agit d’un très gentil logement au prix de deux cent cinquante francs par mois qui conviendrait parfaitement à un ménage sans enfants.
Me serait-il possible de le visiter ? Demanda l’inconnu qui paraissait enchanté de cette réponse.
— Certainement, Monsieur, je vais vous y conduire tout de suite, reprit vivement la concierge en allant vers sa commode où elle ouvrit un tiroir et y prit un trousseau de clés.
Ensuite, suivie du visiteur, elle grimpa les six étages et le fit entrer dans le logement situé en face de celui occupé par Pierrot.
— Voici, Monsieur, annonça-t-elle, il y a deux petites pièces, un cabinet de toilette et une cuisine.
L’homme parut satisfait.
— Ca me plait beaucoup ! Déclara-t-il après avoir visité le logement.
— Je crois bien ! S’exclama la femme, d’autant plus que pour le ravitaillement il y a une grande épicerie dans l’immeuble à côté, le boucher se trouve à ...
L’inconnu sortit un très beau portefeuille de la poche intérieure de sa veste, en retira un billet de mille francs qu’il remit à la concierge.
— Tenez, Madame, voici un trimestre d’avance. Vous m’obligeriez en donnant un petit coup de balai, ajouta-t-il.
— Oh ! Merci beaucoup, Monsieur !
— Voici également ma carte de visite avec mon nom et mon adresse. Demain, je passerai signer l’engagement de la location.
— Tout sera prêt, affirma la concierge, ravie de la générosité de ce nouveau locataire.
— Je vais vous laisser ma valise, ajouta-t-il. Comme vous pouvez le lire, je m’appelle Ernest Dubois, et suis commerçant en grains. Je suis également marié. Au revoir, Madame.
— Au revoir, Monsieur, et ne vous tourmentez pas pour vote valise, j’y veillerai comme si elle m’appartenait.
— Merci, Madame, et à demain, ajouta le généreux locataire — qui n’était autre que le marquis d’Evreux — en quittant le petit logement qu’il venait de louer.
Lorsque Pierrot entra chez lui et passa retirer sa clé dans la loge, la concierge lui annonça joyeusement :
— Le logement en face du tien a été loué ce matin !
— Parfait ! Répondit l’enfant avec indifférence, tout en s’installant devant la table sur laquelle la brave femme venait de poser une appétissante assiettée de petit salé aux choux et aux pommes de terre.
— Le nouveau locataire s’appelle Ernest Dubois et c’est un commerçant, expliqua la concierge en regardant Pierrot dévorer la bonne cuisine qu’elle lui avait préparée.
L’enfant ne prêtait aucune attention à ce quelle disait, il pensait à tout autre chose.
« Aujourd’hui encore je n’ai rien reçu de Robert, se disait-il tristement. Nous aurait-il déjà oubliés, Mireille et moi ? »
Après avoir terminé son repas, Pierrot remit à la brave femme le prix convenu et se leva pour s’en aller.
— Tu as l’air contrarié, Pierrot ? Dit la concierge en le dévisageant avec inquiétude.
— Je suis surtout triste, Madame, répliqua le petit garçon en soupirant.
— J’ai été bien ennuyée, crois-moi, de ne pas avoir eu de courrier à te remettre, murmura-t-elle, car elle aimait beaucoup Pierrot.
— Je n’en doute pas, Madame.
— Tu n’as vraiment pas de chance d’être si seul dans la vie, mon pauvre enfant !
— C’est vrai ! Reconnut-il en poussant de nouveau un grand soupir, je n’intéresse personne !
Le lendemain, comme il l’avait déclaré à la concierge, le nouveau locataire se présenta à la loge.
— Bonjour, Monsieur, je n’ai pas bougé d’ici afin de ne pas vous manquer, s’écria la femme, en lui adressant son plus gracieux sourire.
— Bonjour, Madame, répondit assez froidement Anselme. Puis-je monter dans le logement ?
— Bien sûr, Monsieur ! S’écria-t-elle, d’ailleurs je l’ai nettoyé et le parquet brille comme un miroir ! Voici votre engagement en double. Vous me laisserez une copie, après les avoir signées toutes deux. Et merci encore pour votre pourboire, Monsieur.
— Ce n’est vraiment pas la peine d’en parler, protesta le marquis en souriant du bout des lèvres.
— Pour vous peut-être, Monsieur, mais pas pour moi ! Insista la bavarde.
— Bien ! Bien ! Soupira Anselme agacé. Voudriez-vous m’écouter deux minutes, Madame, s’il vous plait ?
— Mais avec plaisir, Monsieur.
— Voici, reprit le faux Dubois avec gravité ; ma femme est restée à Lyon pour liquider certaines affaires avant de venir me rejoindre à Paris.
— Oui, Monsieur.
— En attendant son arrivée qui peut encore se prolonger quelque temps, je voudrais vous demander si, par hasard, vous pourriez me rendre un petit service ? Questionna le marquis.
— Je ferai mon possible pour vous satisfaire, Monsieur ! Répondit la concierge, que la perspective d’un autre gros pourboire intéressait énormément.
— Dans ce cas je vais vous remettre une petite somme d’argent pour m’acheter un lit, une armoire très simple, une petite table et deux chaises, car je n’ai pas le temps de m’en occuper à cause de mon travail, expliqua le faux Dubois.
— Sans doute aurez-vous besoin également de quelques ustensiles de cuisine ? Proposa la concierge.
— Non ! Non ! Répondit-il en riant. Ma femme s’en chargera lorsqu’elle m’aura rejoint. Pour le moment, je prendrai mes repas au restaurant.
— si vous le désirez, je puis préparer vos repas et vous les monter, Monsieur ? S’empressa de dire la concierge, désirant se montrer très aimable avec cet homme si généreux.
— Je vous remercie infiniment, Madame, répondit-il. Peut-être profiterai-je parfois de votre offre si spontanée et ne manquerai pas de vous déranger.
— Ce ne sera pas un dérangement pour moi, Monsieur, mais un plaisir ! Minauda-t-elle, ravie.
Anselme ne répondit pas, sortit son portefeuille et remit quelques gros billets à la femme en disant :
— Tenez, Madame, et s’il restait quelque monnaie, gardez-là pour vous !
— Vous êtes trop gentil, Monsieur ! S’exclama la femme dont le visage rougit de plaisir.
— C’est peu de chose, et vous méritez cette modeste récompense, conclut le locataire avec désinvolture.
« J’en ai de la chance avec mes locataires du sixième, pensa la concierge, ils sont tous deux épatants. »
Le soir, lorsque son mari rentra de son travail, elle lui annonça :
— Demain, Emile, tu n’iras pas travailler, tu te feras porter malade !
— En voilà une idée ! S’exclama Emile, stupéfait.
— J’ai mes raisons pour te faire une telle proposition, reprit la femme.
— Explique-toi, Gertrude, grogna son mari en haussant les épaules bien qu’il fut habitué aux excentricités de sa compagne.
— Tu vois cet argent ? S’écria-t-elle en posant sur la table les billets de banque que venait de lui remettre le marquis.
— Diable ! S’exclama Emile dont les yeux brillèrent brusquement.
— Tu peux constater que je ne te fais pas une offre sans avoir un motif ! Reprit la concierge.
— Cet argent t’appartient ? Questionna son mari brusquement méfiant.
— Non ! Mais nous pouvons en gagner une partie. Je suis une femme qui a les pieds sur terre, moi, et non la tête farcie de matchs de football ! Répondit-elle aigrement.
— Explique-toi si tu veux que je comprenne ! S’écria-t-il, énervé.
— Hier, un Monsieur qui s’appelle Ernest Dubois, a loué le petit logement libre du sixième, et m’a laissé un joli pourboire. Il est revenu ce matin et m’a remis cet argent pour lui acheter un lit et quelques autres meubles, en me disant que je pourrais garder le reste pour moi !
— Parfait ! S’écria son mari, je vais me procurer le nécessaire pour très peu d’argent et nous réaliserons ainsi un beau bénéfice !
Tous deux continuèrent à discuter de l’affaire jusqu’à l’heure du coucher.
Le lendemain matin, l’homme se précipita chez un de ses vieux camarades de régiment, employé dans une fabrique de meubles, Faubourg Saint Antoine, et pour la moitié de la somme remise par le marquis, obtint les meubles exigés.
Il rentra vivement chez lui informer sa femme de cette bonne nouvelle, ayant eu soin de garder pour lui une petite somme, afin de s’offrir une ou deux séances de « foot » sans avoir à en discuter avec Gertrude, qui préférait le cinéma.
— Je pense que tu es contente du bénéfice que j’ai réussi à obtenir ? Dit-il très satisfait de lui.
— Tu as été merveilleux, mon homme ! Répondit-elle en l’embrassant, et ce soir, monsieur Dubois trouvera son logement prêt à l’accueillir.
En effet, le soir en entrant dans sa nouvelle demeure, le faux Ernest Dubois, eut l’agréable surprise promise par la naïve concierge.
— Tenez ! Et avec tous mes remerciements, dit-il en glissant dans la main d’Emile qui l’avait accompagné, un billet de cent francs.
— Mais non, Monsieur, se défendit ce dernier.
— Si, j’y tiens, vous le boirez à ma santé, ajouta Anselme, aimablement.
— Merci, beaucoup, Monsieur. Avez-vous besoin de quelque chose d’autre ? Demanda l’homme avec empressement.
— Non, de rien ! Au revoir, mon ami, répondit le marquis en souriant et en refermant doucement la porte.
Le nouveau locataire passa la nuit dans le logement qu’il venait de louer.
Le lendemain, Pierrot s’arrêta devant la loge, avant d’aller chercher son lourd paquet de journaux.
— Madame, dit-il à la concierge, le nouveau locataire — certainement involontairement — a fait un trou dans la cloison séparant nos logements en plantant un clou.
— Ah ! Je le lui ferai remarquer dès que je le verrai, promit-elle.
— Ce n’est pas très grave, ajouta Pierrot en riant, et peut-être même ne faut-il pas lui faire une observation pour si peu !
— C’est vrai ! Approuva la femme, c’est un homme tellement gentil !
— Alors, ne dites rien ! Recommanda Pierrot en refermant la porte vitrée de la loge.
Ce même soir dans le boudoir d’Alice, le marquis d’Evreux annonçait à sa sœur :
— Tu as en face de toi, ma chère, Monsieur Ernest Dubois, commerçant en grains !
— Tu es sûr de n’avoir été reconnu par personne, Anselme ?
— Rassure-toi, répondit en riant le marquis. Je suis à présent très estimé et apprécié dans cet immeuble, même si la concierge et son mari cherchent à profiter de mes largesses. Mais bientôt j’aurai la récompense de mes peines en m’emparant du testament de notre oncle ... car je suis sûr qu’il se trouve dans le logement du jeune Pierrot.
— C’est également ma conviction, affirma Alice. D’ailleurs, j’ai reconnu, durant ma courte visite chez lui, une valise et le nécessaire de toilette de Robert.
— J’ai en effet, remarqué une très belle valise par un trou que j’ai percé dans la cloison, ajouta le marquis.
— Tu as eu tort, Anselme de faire ça ! S’exclama la jeune femme furieuse.
— Tiens ! Et pourquoi ? Protesta-t-il étonné.
— Parce que par ce trou, Pierrot lui aussi, pourra te surveiller ! Répliqua sèchement mademoiselle d’Evreux.
— Mais non, la rassura Anselme, car je ne suis pas aussi sot que tu peux le croire et j’ai masqué par un miroir le petit trou que j’ai fait.
— Evidemment, c’(est une bonne idée, admit Alice. Et tu as pensé à la serrure ?
— J’ai relevé l’empreinte avec de la cire et le serrurier me remettra la clé dans la journée, expliqua le marquis.
Fère et sœur échangèrent alors un regard satisfait et complice.
( A SUIVRE LE 28 NOVEMBRE )