Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

MOINEAUX SANS NID N° 202

19 Novembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

CHAPITRE-202--.jpegQuelques minutes avant une heure du matin, deux ombres se glissaient silencieusement entre les arbres du petit bois pour approcher avec la plus grande précaution les lignes allemandes.

Il s’agissait de Robert Montpellier et du Sénégalais Moulouk qui partaient pour leur dangereuse mission. Ils se déplaçaient sans bruit, tels deux fantômes.

Le silence le plus absolu régnait autour d’eux, et la nuit sans lune était d’une obscurité si dense que les deux courageux garçons avaient de la peine à se distinguer, pourtant tout proches l’un et l’autre.

Ils parcoururent ainsi une assez grande distance, dérangeant de temps à autre des oiseaux de nuit, tandis qu’un vent léger agitait la cime des arbres.

Tout à coup, le Sénégalais poussa un cri étouffé ; il venait de tomber et sa tête avait heurté un tronc d’arbre juste à l’endroit de la blessure reçue au cours de la dispute avec robert au cours de l’après-midi précédent.

— Tais-toi ! Lui souffla Montpellier, et relève-toi !

— Je ne peux pas, répliqua à voix basse le Sénégalais.

— donne-moi la main.

— Non ! Je ne veux pas que tu me touches !

— Pourquoi ? S’étonna Robert.

— Parce que je veux avoir ta peau ! Dit Moulouk avec un accent féroce.

— Tu l’auras plus tard si tu le peux, mais pas à présent, répondit froidement Montpellier. Nous avons pour le moment une mission à remplir. Demain, nous nous battrons de nouveau si tu le désires.

— Oui, je le désire, affirma le noir.

— Bon ! Approuva Robert.

Le Sénégalais essaya de se relever en saisissant une branche d’arbre.

— Je ne peux pas marcher, gémit-il ; j’ai dû me faire une entorse !

— Attends, je vais t’aider, proposa généreusement Montpellier ;

— Non ! Refusa l’autre avec entêtement. Pars tout seul !

Sans s’occuper de ce qu’il disait, Robert se pencha sur lui et alluma son briquet, mais il recula avec une exclamation d’horreur ; l’obstacle sur lequel avait buté son compagnon était le cadavre d’un soldat allemand.

En apercevant le mort, le Sénégalais se mit à trembler.

— Aucun vivant ne m’effraie, bredouilla-t-il d’une voix mal assurée, mais un mort ...

— Quoi ? Tu as peur d’un mort ? Interrogea Robert stupéfait.

— Oui ... pas toi ? Demanda Moulouk à son tour.

— As-tu peur de rester seul ici ? Ajouta le peintre.

— Non, à condition de ne pas voir ce malheureux, expliqua le Sénégalais.

— Je vais le recouvrir de branchages, décida Robert.

Brusquement une idée géniale lui vint à l’esprit.

— Je vais pouvoir approcher du dépôt de munitions sans crainte d’être découvert, murmura-t-il.

Et sans faire attention aux protestations du noir, terrorisé et indigné, il déshabilla l’Allemand dont il revêtit l’uniforme, laissant le sien près de Moulouk.

— Tu es réellement mauvais ! S’exclama le Sénégalais. Tu ne respectes pas les morts !

Robert sourit.

— Ne bouge pas d’ici, lui recommanda-t-il et n’aie aucune crainte, je ne te laisserai pas tomber !

Il se pencha sur le sol et recouvrit le corps du soldat allemand de branchages, prit son arme et disparut dans l’obscurité épaisse de la nuit.

Il avança ainsi durant près de deux heures et atteignit enfin la sortie du second petit bois et distingua, se détachant sur la ligne d’horizon les contours d’une construction basse et rectangulaire probablement le fameux dépôt de munitions ...

« Je vais m’en approcher, quoi qu’il arrive ! » décida-t-il.

Et Robert se dirigea avec assurance vers la masse sombre, son arme à la main.

— Halte-là ! Cia soudain une voix rauque.

Robert qui parlait couramment l’allemand, s’arrêta net, ne sachant que répondre à cet ordre si bref.

— Halte-là ! Répéta la voix. Qui es-tu ?

— Un soldat allemand comme toi, répondit Robert dans la même langue.

— Avance !

Le jeune peintre obéit avec calme et se trouva ainsi au milieu d’un groupe de soldats ennemis.

— Que nul se s’éloigne d’ici ! Ordonna un « feldwebel » qui arrivait à son tour. Et tâchez de ne pas vous laisser surprendre par ces maudits Sénégalais qui, la nuit dernière, ont tué trois des nôtres ! Compris ?

— Moi, je vais essayer de dormir un peu !

Et il se dirigea lentement vers un mur derrière lequel deux canons légers et plusieurs mitrailleuses avaient été mis en position.

— L’autre régiment d’artillerie n’est pas encore arrivé pour nous renforcer ? Dit-il en s’adressant à trois soldats assis au pied du mur.

— De quel régiment veux-tu donc parler ? S’enquit l’un des hommes étonné.

— De celui dont on nous a parlé hier ! Affirma tranquillement notre mi.

— Je ne comprends pas, murmura l’Allemand.

— Pourtant, le lieutenant l’a dit, insista Robert.

— Je n’ai pas entendu parler de cela dit l’autre.

— Moi, si, et il a dit que deux cents hommes ne seraient pas de trop pour défendre ce dépôt !

— Mais puisque nous sommes déjà cent cinquante !

— Evidemment ... dit Robert.

Maintenant, il savait ce qu’il était venu chercher et n’avait plus rien à faire en ce lieu. Le plus difficile était de s’éloigner sans éveiller la méfiance ...

— Et toi, d’où viens-tu ? Questionna soudain l’un des soldats.

Robert ne répondit pas.

— Tu ne veux pas répondre ? Insista l’Allemand.

— Tu as tellement envie de parler ? Répliqua Robert en étouffant un bâillement. Moi je tombe de sommeil ! Bonne nuit !

Il s’éloigna avec calme et tourna autour du dépôt pour l’examiner très attentivement ; puis, furtivement mais lentement, il se dirigea vers le bois.

Il venait à peine de parcourir quelques mètres qu’une patrouille allemande commandée par un lieutenant le stoppa.

— Où vas-tu à cette heure ? Lui demanda sévèrement l’officier.

— Mon lieutenant ...

— Réponds ! Hurla l’autre.

— C’est que ... j’étais hier ici avec trois camarades, expliqua vivement Robert, et j’ai perdu là, ajouta-t-il en désignant un frêne, un billet de cent marks.

— Où ? S’écria le lieutenant stupéfait.

— Près de cet arbre, probablement.

L’officier le fixa avec méfiance.

— Ce n’est vraiment pas une heure et surtout par une telle obscurité pour aller chercher ton argent ! Remarqua-t-il.

— C’est que j’ai peur ...

— Peur de quoi encore ? Interrompit l’officier agacé.

— Qu’en attendant le jour, quelqu’un me le prenne, reprit notre ami avec assurance.

L’officier garda le silence. Il réfléchit quelques secondes puis trouva le raisonnement du soldat assez logique.

— D’accord, approuva-t-il, va donc chercher ton argent, mais n’éclaire surtout pas !

Robert ne se le fit pas répéter et se dirigea vers l’arbre. Mais la patrouille l’y suivit. Toutefois, arrivé près du frêne, notre rusé personnage se pencha, puis, courbé vers le sol rampa un instant puis disparut dans le fourré.

Là, il essaya de s’enfoncer le plus possible et ne bougea plus.

« Je me demande si je suis à l’abri » se dit-il en armant son fusil prêt à défendre chèrement sa vie.

Tout à coup, il entendit la voix rauque du lieutenant crier avec colère.

— Cet imbécile s’est enfui ! Mais il ne peut être loin !

— Faut-il tirer dans la direction de ces arbres, mon lieutenant ? demanda un soldat.

— Non, ce serait trop dangereux ! Nous risquerions de déclancher une attaque !

Robert osait à peine respirer, sachant que le moindre bruit suspect pouvait lui être fatal.

— Ne bougez surtout pas d’ici ! Cria le lieutenant à ses hommes et ne tirez que si vous distinguez une ombre bouger !

Il partit hâtivement vers le dépôt de munitions.

« Il va certainement chercher du renfort, supposa Montpellier, et la patrouille qui est là n’hésitera pas à me tirer dessus au moindre mouvement »

Il ne pouvait pourtant pas s’éterniser là, d’autant plus que les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel, signe avant-coureur de l’aube qui approchait. Dans une heure à peine, l’ombre de la nuit aurait cessé de le protéger.

Rampant sur la mousse, il réussit à s’éloigner d’une dizaine de mètres. La patrouille n’ayant rien remarqué, et Robert continua à avancer comme un serpent.

« Encore quelques mètres et je serai presque hors de danger » se dit-il.

Mais pour atteindre le second petit bois, il devait traverser un espace assez nu, une espèce de clairière d’une dizaine de mètres.

« C’est bien dangereux, mais je n’ai pas le choix ! Tant pis ! » Décida-t-il.

Et, courageusement, il se lança tel un bolide, dans cet espace découvert, serrant toujours son fusil entre ses mains.

Une rafale de mitrailleuse crépita et de nombreuses balles sifflèrent à ses oreilles. Mais Robert avait réussi à atteindre le second bois et continuait à fuir, malgré les balles qui miaulaient autour de lui, la patrouille étant toujours à sa poursuite.

Protégé par la futaie et l’obscurité encore assez forte, Robert s’enfonçait de plus en plus dans les buissons.

Les belles continuaient à le menacer, mais le courageux garçon avançait toujours et il réussit à atteindre un coin du bois où les arbres étaient plus rares et la terre recouverte d’une végétation d’herbes hautes et dures. Soudain une exclamation étouffée lui échappa :

— Moulouk !

Il se souvenait brusquement du Sénégalais resté seul, mal en point, auprès du cadavre du soldat allemand.

« Je ne puis l’abandonner ! Se dit-il mais comment le retrouver ? »

Il revint sur ses pas, repartit légèrement sur la droite et se trouva dans un sentier flanqué de grands arbres.

« J’ai l’impression que c’est ici que je l’ai laissé » pensa-t-il.

Il erra de la sorte pendant un quart d’heure sans plus entendre la patrouille, certainement repartie au dépôt.

Le soleil s’était levé à présent et ses rayons filtraient gaiement à travers les arbres ou des milliers d’oiseaux saluaient joyeusement le jour neuf, complètement indifférents aux horreurs de la guerre.

Robert regardait toujours anxieusement autour de lui, cherchant le soldat Sénégalais. S’il revenait seul à sa compagnie, peut-être le soupçonnerait-on d’avoir tué Moulouk, à cause de leur violente alternation de la veille ...

« Et si je l’appelais ? » pensa-t-il.

Il porta aussitôt ses deux autour de sa bouche en criant :

— Moulouk ! Moulouk !

Son appel effraya les oiseaux qui s’envolèrent à tires d’ailles vers les plus hautes cimes.

Robert prêta l’oreille mais n’obtient aucune réponse. Il recommença à appeler le Sénégalais tout en marchant, lorsqu’il lui sembla percevoir un cri bizarre qui se répéta ; nul doute, il s’agissait d’une voix d’hommes !

— Moulouk ! Reprit-il à voix basse en courant dans la direction d’un fourré d’où venait la voix.

Une espèce de plainte lui répondit. Il écarta alors les arbustes et aperçut le noir allongé sur la terre.

— Moulouk ! S’exclama-t-il joyeusement.

— Ah ! Fit le Sénégalais.

— Je suis là, mon ami, le rassura Robert.

— Toi, mon ami ? Répliqua ironiquement Moulouk.

— Mais oui, affirma le jeune artiste.

— Ce n’est pas vrai ! Protesta avec entêtement le noir. Tu me détestes et moi aussi !

— Je ne te déteste pas du tout, répondit Robert, peiné par cette réponse.

— Ah ?

— C’est vrai, Moulouk, et je n’ai jamais pensé à t’abandonner. D’ailleurs, la preuve en est que je suis revenu te chercher, ajouta-t-il en souriant.

— Pourquoi as-tu tellement tardé, alors ? Grogna le noir.

— Parce que les Allemands m’ont poursuivi, expliqua le jeune peintre. Tu as dû entendre les coups de feu.

— Oui ... Et ils te suivent encore ? Questionna Moulouk, inquiet.

— Je n’en sais rien ! Je ne le pense pas puisqu’ils ne tirent plus.

Le Sénégalais garda le silence. Et Montpellier qui ne voulait pas perdre de temps, s’agenouilla près de lui.

— Nous allons partir, Moulouk, lui dit-il, tu vas t’accrocher à mon dos et je te porterai jusqu’à nos lignes.

L’homme obéit et Robert se releva avec sa charge. Comme il possédait des muscles d’acier, l’effort ne lui fut pas trop pénible. Mais ils avaient à peine fait quelques pas que, de nouveau, une balle siffla à leurs oreilles.

— Laisse-moi, murmura Moulouk, et sauve-toi !

Robert ne l’écouta pas, et s’enfonça dans les fourrés avec son lourd fardeau.

D’autres balles passèrent et l’une d’elles effleura la jambe du jeune artiste. Pourtant il poursuivit sa marche, cherchant un abri où se cacher avec Moulouk.

Depuis un instant, ce dernier fixait comme fasciné le cou de Robert auquel il s’accrochait ... Un rire strident de hyène sortit de sa gorge, tandis qu’un éclair haineux brillait dans ses yeux. Robert lui ployait sous sa charge, et continuait courageusement son chemin. 

Moulouk les yeux toujours rivés sur la nuque de son sauveteur, cherchait l’endroit où il pourrait le frapper. Soudain, il glissa une main à l’intérieur de sa veste, comme s’il voulait y prendre quelque chose.

— Ne me lâche pas, lui recommanda tout bas Robert, craignant que Moulouk ne tombât.

Un sourire cruel erra sur les lèvres épaisses du noir.

— Je te tiens bien, répondit-il en levant sa main armée d’un poignant à la lame effilée et empoisonnée ...

 

( A SUIVRE LE 22 NOVEMBRE )

 

041

Commenter cet article