MOINEAUX SANS NID N° 197
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C’est enfin dimanche aujourd’hui et on ne travaille pas ! S’écria Pierrot joyeusement en quittant son lit. Nous
pourrons aller nous promener du côté de chez Mireille pour essayer de lui parler si c’est possible, et ensuite nous irons au cinéma.
— Tu veux aller au cinéma ? S’étonna Robert, sachant que Pierrot ne s’accordait jamais aucune distraction afin d’économiser le plus possible.
— Oui, parce qu’un gars qui vend des journaux avec moi m’a parlé d’un film extraordinaire sur la guerre qui passe actuellement.
— Eh bien ! Puisque ça peut te faire plaisir, répondit Robert, nous irons.
La veille le peintre avait réussi à vendre une toile à un prix assez intéressant, ce qui lui avait un peu remonté le moral. A cet instant, la concierge qui aimait beaucoup Pierrot et qui, à présent, s’occupait aussi de Robert monta les trouver.
— Qu’allez-vous nous préparer de bon pour déjeuner aujourd’hui, Madame ? Lui demanda Pierrot.
— Mais ce qui pourra vous faire plaisir, répondit la brave femme en riant.
— Que diriez-vous d’escalopes, monsieur Robert, accompagnées d’une salade verte avec ces tomates et des olives noires ? Proposa Pierrot — Cela me convient parfaitement !
— Je vous ferai plutôt un bon rôti de veau comme ça, il vous en restera du froid pour demain, rectifia la concierge.
— C’est une excellente idée ! Approuva Pierrot.
— Eh bien ! Vers une heure, je vous monterai votre déjeuner, annonça la serviable personne.
— Non, non, je descendrai le chercher, s’écria Pierrot. Je ne veux pas que vous remontiez.
— Non, c’est moi qui offre une bonne bouteille, aujourd’hui ; en revenant, je me chargerai du tout, intervint Robert.
— Je placerai les plats dans mon panier d’osier ; je serai sûre qu’il n’arrivera pas de malheur, ajouta la concierge.
Elle les quitta sur cette dernière déclaration et Robert sortit à son tour un instant plus tard du petit appartement, tandis que Pierrot s’empressait de ranger et de nettoyer la maison.
Une heure après, Robert rentrait, portant le panier du déjeuner et une bouteille de Saint-Emilion ainsi que deux gros éclairs au chocolat.
Nos deux amis dressèrent le couvert joyeusement et mangèrent avec grand appétit, devant la fenêtre grande ouverte qui laissait entrer le soleil à flots, car il faisait une journée magnifique.
— Maintenant, dit Pierrot, après avoir débarrassé la table et expédié la vaisselle avec l’aide de Robert, nous allons descendre pour faire une courte visite à Mireille.
Ils dégringolèrent vivement leurs six étages et gagnèrent la rue pour atteindre, trois quats d’heure plus tard, le charmant pavillon qui avait appartenu autrefois à Valérie Labeille.
Mais ils ne trouvèrent personne ; madame Picquet était sortie emmenant Mireille avec elle.
— Que le diable emporte cette affreuse bonne femme ! S’écria Pierrot avec rage.
— Nous reviendrons ... Rentrons à la maison, proposa Robert.
Chemin faisant il acheta des brioches et ils remontèrent goûter chez eux en attendant l’heure de se rendre au cinéma.
Lorsqu’ils arrivèrent devant l’entrée, une petite queue stationnait devant les guichets ouverts, diminuant au fur et à mesure des entrées. Leur tour arriva finalement et tous deux allèrent s’installer dans la salle, déjà à moitié pleine, au huitième rang des fauteuils d’orchestre.
Dès qu’ils furent assis, Pierrot tira Robert par l’une des manches de sa veste en lui murmurant à l’oreille :
— Là, à droite, regardez !
— Quoi donc, mon petit ?
— Il y a la mère Picquet et Mireille !
— Où ? Je ne les vois pas, répondit Montpellier qui regardait pourtant dans la direction indiquée.
— Au troisième rang devant nous, sur la droite, précisa Pierrot.
En effet, très correctement mise, « l’Araigne » occupait avec Mireille deux fauteuils du troisième rang d’orchestre.
— Surtout, n’élève pas la voix, recommanda Robert à son jeune compagnon.
— Pourquoi ?
— Il vaut mieux que cette odieuse vieille ignore notre présence ici, expliqua Montpellier.
— Pourtant, je tiens à ce que Mireille le sache. Je voudrais lui parler, protesta l’enfant déçu.
— D’accord, mais seulement lorsque je te le dirai, décida le peintre.
— Mais « l’Araigne » peut très bien nous voir si elle à l’idée de tourner la tête de notre côté, fit observer Pierrot.
— Si elle le fait, tu essayeras de te cacher derrière moi ou les autres spectateurs, suggéra Robert.
— Elle peut également vous reconnaître, continua Pierrot.
— Non, regarde !
Et Robert releva le col de son imperméable de manière à dissimuler une partie de son visage. Pierrot se mit à rire.
— Comme vous avez l’air méchant comme ça ! Plaisanta-t-il. Un vrai mauvais garçon !
— Chut ! Tais-toi !
La lumière venait de s’éteindre dans la salle.
Un film d’amour passait sur l’écran, n’intéressant guère Pierrot, lorsque soudain, un terrible hurlement de femme fit sursauter les spectateurs et l’ouvreuse se précipita vers un fauteuil du troisième rang d’où était parti le cri.
— Que vous arrive-t-il, Madame ? Demanda-t-elle effrayée, à une spectatrice.
— J’ai reçu un projectile sur la tête qui m’a fait très mal, se plaignit la femme qui n’était autre que la mère Picquet.
— Oh ! Qui a pu se permettre une chose pareille ? Protesta l’ouvreuse indignée.
— Comment le savoir dans cette obscurité ?
— Cela doit provenir certainement du balcon, supposa l’ouvreuse.
— Ce n’est peut-être pas moi que l’on voulait frapper dit « l’Araigne ».
Comme pour démentir ces paroles, un nouveau projectile l’atteignit de nouveau, la frappant avec plus de force encore sur le haut du crâne et lui arrachant un cri de douleur.
L’ouvreuse se précipita vers l’escalier pour chercher à découvrir l’auteur de cette mauvaise plaisanterie, mais sans succès. La lumière — que l’on avait allumée en raison de l’incident — s’éteignit sur ces entrefaites et la projection reprit sur l’écran. L’ouvreuse s’approcha de madame Picquet.
— Je suis désolée, Madame, mais il m’a été impossible de découvrir le coupable murmura-t-elle tout bas à la vieille femme.
La mère Picquet passât son mouchoir sur le sommet de sa tête et, découvrant qu’elle saignait légèrement, elle poussa une exclamation de frayeur. L’ouvreuse du cinéma la pria alors de la suivre à la direction pour la faire soigner.
— Ne bouge surtout pas de ta place et garde la mienne, murmura la mégère à Mireille. Je n’en aurai pas pour bien longtemps.
Tandis que la vieille femme suivait l’ouvreuse et quittait la salle, Mireille sentit soudain qu’on lui frappait doucement l’épaule ; elle tourna la tête et ne put retenir une exclamation de joie.
— Pierrot ! Murmura-t-elle.
— Mireille ! fit en écho son jeune et fidèle compagnon.
— Comme il y a longtemps que je ne t’ai vu ! Lui dit-elle tout bas.
— Je suis passé chez toi en début de l’après-midi avec monsieur Robert, répondit-il mais nous avons trouvé la maison fermée.
— Aurais-tu reçu des nouvelles de maman ? Souffla-t-elle d’une voix anxieuse.
— Non, hélas ! Répondit Pierrot désolé.
— Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur ! Reprit la fillette angoissée.
— Ne dis pas de pareilles choses, Mireille ! La gronda tendrement Pierrot.
— Je suis sûre qu’elle doit être morte ! Bredouilla la pauvrette en pleurant.
Oh ! Mireille tu ne dois pas pleurer ainsi !
Il cherchait des mots propres à réconforter sa petite amie, mais à ce moment dans l’obscurité de la salle, la silhouette lourde et trapue, il ne put en prononcer aucun, car, observant l’allée centrale, il distingua la mère Picquet qui cherchait à regagner sa place.
— « L’Araigne » ! Murmura-t-il. Je m’en vais Mireille ... A bientôt !
Il se glissa entre les jambes de la rangée des spectateurs plus ou moins énervés par ce sans-gêne et retourna s’asseoir auprès de Montpellier.
— Tu as pu parler à Mireille ? S’informa Robert à voix basse.
— J’ai à peine pu échanger deux mots avec elle car cette maudite sorcière est déjà revenue, répondit Pierrot, de fort mauvaise humeur.
— Nous reparlerons de cela à la sortie ! Tais-toi à présent, lui recommanda le jeune homme.
La mère Picquet ne s’était pas aperçue de la présence de robert Montpellier et de Pierrot dans la salle de cinéma.
Le film d’amour venait de s’achever. Il fut suivi par un documentaire sur les cathédrales de France et leurs magnifiques sculptures.
— Ah ! S’exclama Pierrot avec une évidente satisfaction. Maintenant on va voir enfin le film sur la guerre dont on m’a tant parlé ces jours derniers !
En effet, le générique du film apparaissait maintenant sur l’écran, donnant les noms du metteur en scène, de ses collaborateurs, de l’auteur de la musique et des principaux acteurs.
C’était l’émouvante histoire d’un jeune couple que la guerre séparait. On projetait en ce moment les vues d’un bombardement aérien ; on voyait l’éclatement des obus, les malheureux soldats tombant sur la terre creusée et retournée par les terribles bombes, les « panzers » allemands répondant au tir des Français ...
Ensuite ce fut une terrible explosion dans la nuit où le feu brûlait partout ... Puis la bataille se calmait ... L’aube se levait sur les morts qui jonchaient le sol.
— Quelle horreur que la guerre ! Murmura Pierrot en tremblant et se serrant contre Robert.
— Tu as bien raison, mon petit, murmura le jeune homme qui suivait avec un très vif intérêt ces dramatiques images.
— Voyez donc cet autocar ! Fit soudain Pierrot.
— Non, corrigea Montpellier en souriant, ce n’est pas un car mais une ambulance. Nous allons certainement y voir transporter notre héros.
— Mais non ! On y fait monter une femme et un vieil homme et ...
Une exclamation étouffée l’interrompit :
— Mon Dieu ! Murmurait Robert, les yeux écarquillés, sentant son cœur s’arrêter de battre dans sa poitrine
— Cette femme ? Regardez-là bien, monsieur Robert, c’est ... S’écria Pierrot.
— C’est ... c’est ... ce n’est pas possible ! Bredouilla Montpellier.
— C’est mademoiselle Valérie ! Je l’ai bien reconnue, affirma Pierrot.
— Non, non, ce n’est pas possible ! Répondit le malheureux Robert qui n’en croyait pas ses yeux.
— Je vous ass ...
Pierrot fut interrompu par un cri terrible d’enfant qui fit sursauter les spectateurs.
— Maman ! C’est maman ! Criait une fillette avec un accent d’une angoisse indicible.
C’était Mireille qui venait de pousser ce cri ...
— C’est vrai, c’est bien elle, affirma avec force Pierrot.
— Mon Dieu ! Comment est-il possible qu’elle ait été photographiée dans un tel lieu ? Balbutiait de nouveau Robert Montpellier.
— Je suis sûr que c’est avec son père qu’elle est montée dans l’ambulance, affirma encore Pierrot.
— C’est juste, murmura Montpellier d’une voix brisée par l’émotion.
A présent la trame du roman reprenait, mais Robert ne fixait plus l’écran ; il songeait à Valérie ! Valérie qu’il venait de voir vivre et se mouvoir devant lui !
Valérie sur le front ! Valérie montant dans une ambulance ! Il avait l’impression que sa tête allait éclater. Il ne parvenait plus à comprendre. Il croyait même avoir été l’objet d’une hallucination.
Il ne s’était pas encore aperçu que la séance était terminée et que le public à présent, commençait à évacuer lentement la salle.
( A SUIVRE LE 07 NOVEMBRE )